La passion des roses anciennes

Le début d'une passion
Passionnée par le jardinage depuis plusieurs années, mon amour inconditionnel pour les roses anciennes a tardé à se manifester. Après plusieurs années de jardinage confiné sur l'espace de mon balcon montréalais, l'achat d'une résidence à la campagne avec un terrain d'une dimension permettant la mise en place d'un jardin ne m'a pas donné immédiatement le goût de planter des rosiers, bien au contraire. Je me souviens encore de ces premières visites dans les centres jardins, parcourant les allées de vivaces, le cœur débordant d'enthousiasme à l'idée de pouvoir enfin réaliser mes premières plates-bandes, tableaux vivants et débordant de couleurs, de formes et de textures. Je passais volontairement outre les rangées réservées aux rosiers, puisque je ne ressentais vraiment aucune attirance pour eux à l'époque. Tout ce que je connaissais des rosiers, c'était la rose typique, celle que l'on retrouve chez les fleuristes, toujours cette même forme de fleur en bouton à peine épanouie, disponible en plusieurs coloris et pratiquement sans parfum. L'hybride de thé et ses proches cousins grandiflora et floribunda, ce n'était pas pour moi.
Puis un jour, au détour d'une rangée de clématites, j'ai vu un magnifique arbuste avec un port élégant, portant de magnifiques fleurs doubles d'un jaune fort délicat. C'était un rosier d'un genre tout à fait nouveau pour moi. Ce premier coup de foudre n'était pas pour un rosier véritablement ancien, mais pour un rosier créé par l'hybrideur anglais David Austin et nommé «Graham Thomas», en l'honneur de ce grand jardinier et écrivain qui a fortement contribué à sortir la rose ancienne de l'oubli. Il faut croire qu'il n'y a pas de hasard !
Je suis donc repartie de cette pépinière avec Graham sous le bras, fière et heureuse de cette nouvelle découverte. Je me suis ensuite procuré un catalogue de la collection David Austin, puis de fil en aiguille, en bouquinant et en surfant sur le net, j'ai découvert que les roses, c'était un univers bien plus vaste que les hybrides de thés modernes. En fait, lorsque je croyais ne pas aimer les roses, c'est que je ne les connaissais pas du tout ! Le coup d'envoi était donné et ma passion pour les roses anciennes, qui comme vous le savez peut-être déjà, s'est bien vite transformée en obsession, venait de voir le jour.
La reine du jardin
Nous savons que de tous les temps, la rose a toujours occupé une place spéciale et ce même dans les tous premiers jardins, plusieurs milliers d'années avant la naissance de l'hybride de thé. Nous la retrouvons dans les textes de Sappho, une poétesse grecque née vers 620 avant notre ère. Nous savons qu'elle était abondamment cultivée non seulement au Moyen âge, mais dès l'antiquité romaine où de nombreuses sources nous parlent de ses multiples usages. Tirée d'une époque encore plus lointaine, la plus ancienne illustration d'une rose répertoriée à ce jour provient de la fresque de «l'oiseau bleu» du palais de la civilisation minoenne, situé à Knossos, en Crête et elle serait vieille de plus de 3500 ans ! Cette passion pour la rose ne s'est jamais démentie au cour de l'histoire des hommes et autant de générations n'ont pu se tromper sur les qualités de cette plante. Pourtant, contrairement à bien d'autres espèces botaniques aux mille et une vertus, la rose semble avoir surtout été prisée pour son parfum et sa beauté. Les multiples cultivars anciens toujours disponibles aujourd'hui, produits pour la plupart d'entre eux au dix-neuvième siècle seulement, témoignent encore de ces qualités.
Au fond, il suffit de plonger le nez dans une rose ancienne comme l'alba «Königin von Danemark», l'hybride de Portland
«Comte de Chambord»ou encore le Bourbon «Madame Isaac Pereire» pour vivre une expérience olfactive incroyable que mes mots sont incapables de traduire ici. Et puis les roses anciennes ont des formes très variées, de la délicate fleur simple, de l'élégante semi-double à l'opulente fleur double, qu'elles soient en coupe, à rosette, plate, en quartiers ou à pompon. Nous sommes loin du style uniforme de l'hybride de thé. Les couleurs varient du pourpre marron semblant parfois presque noir de «Nuits de Young», du mauve bleuté de «Reine des Violettes», du cerise au violet changeant de «Tour de Malakoff», au rouge cramoisi de «Arthur de Sansal» et comprend toutes les gammes de roses imaginables, du rose intense de «Paul Neyron» au rose chair délicat de «Fantin-Latour» jusqu'au blanc le plus immaculé de «Madame Hardy». Il y a bien, surtout chez les Noisette et les roses thés cultivées sous des climats moins rigoureux qu'ici, quelques rose-abricot comme «Baronne Henriette de Snoy», des jaunes délicat comme «Lady Hillingdon» ou même jaune doré-abricot comme «Crépuscule» , mais les rouges flamme, orange intenses et jaunes éblouissants sont absents de la palette de couleurs plus subtile et raffinée des roses anciennes, avec pour conséquence plaisante qu'elles se marient entre elles au jardin sans jamais créer la moindre dissonance chromatique, un exploit bien difficile à réaliser avec les roses aux teintes modernes.
L'oubli de la rose ancienne
Il est difficile de s'expliquer comment des rosiers cultivés pendant de nombreux siècles pour leurs riches parfums et leur beauté ont dû céder le pas à une forme de rose pratiquement sans parfum et de style uniforme, qui nous apparaît sans personnalité si on compare aux formes variées des roses anciennes. En fait, l'hybride de thé est apparu pour satisfaire le besoin pour les fleurs coupées : longue tige, longue tenue en vase, fleur de grande taille etc. Ces plants n'ont pas été sélectionnés pour leur qualité au jardin, mais uniquement pour la production de fleurs. Ces arbustes manquent donc souvent d'élégance, produisant de longues tiges non-ramifiées et les fleurs apparaissent souvent disproportionnées par rapport à la taille de l'arbuste. L'hybride de thé, c'est également le type de rosier le plus difficile de culture, celui qui nécessite le plus l'usage des pesticides et des fongicides, et règle générale, il demande également une plus grande protection hivernale.
Les roses anciennes quant à elles, forment d'abord et avant tout des arbustes magnifiques. Les rosiers de la famille des albas sont à ce titre tout à fait exemplaires. Ils ont une forme légèrement arquée des plus élégantes, ils sont assez vigoureux pour former des arbustes mesurant jusqu'à 2 mètres de haut et ils portent un magnifique feuillage sain d'un beau vert bleuté qui confère une grande beauté et une grande utilité au jardin, même en dehors de la période de floraison. Avec les roses anciennes, il ne suffit de mettre en terre qu'un seul plant pour obtenir en quelques saisons un rosier remarquable qui fera l'envie de tous pour les cinquante à cent années à venir. Avec les hybrides de thé, pour obtenir un effet saisissant, vous devrez avoir recours à la méthode de plantation de masse telle qu'utilisée au jardin botanique. Elle consiste à créer une large plate-bande où il vous faudra planter entre cinquante et cent plants d'un même cultivar. Vous obtiendrez alors un effet «bœuf», mais vous devrez utiliser tout un arsenal de produits chimiques afin de garder cette monoculture en santé et les plants qui s'épuiseront rapidement devront être remplacés régulièrement.
On reproche aussi souvent aux roses anciennes le fait de ne fleurir qu'en juin. Pourtant, parmi les roses anciennes, beaucoup de rosiers remontants sont offerts, généralement dans les classes des hybrides remontants, des bourbons et des hybrides de portland. Il est vrai que la majorité des roses anciennes d'origine européenne (galliques, damas, alba, centfeuilles et mousseux) sont non remontants mis à part quelques exceptions du côté des damas et des mousseux. Pourtant, ces plants produiront la même quantité de fleurs qu'un rosier remontant, seulement, elles paraîtront sur une période beaucoup plus concentrée. Un rosier non remontant en floraison portera donc plus d'une centaine de fleurs à la fois sur un arbuste de moyenne à grande taille alors qu'un rosier remontant distribuera la même quantité de fleurs, éparpillée sur toute la saison estivale, ne donnant souvent que 3 à 4 fleurs à la fois sur un arbuste à l'allure rachitique. Les rosiers non remontants confèrent donc aux plates-bandes du mois du juin une allure féerique et théâtrale qui ne peut être égalée que par de très rares cultivars modernes, la plupart issus de croisements avec des rosiers botaniques, comme par exemple les hybrides de musc, ou encore l'hybride de moyesii «Nevada». Il faut bien dire aussi que nous avons tendance à être beaucoup plus exigeants envers les rosiers qu'envers toutes les autres plantes. Personne ne s'empêche de cultiver des pivoines, des lilas, des lis ou des iris, sous le prétexte qu'ils ne fleurissent pas tout l'été. Pourtant, les réticences sont souvent nombreuses lorsqu'on propose un rosier non remontant… et dire que ce sont souvent les rosiers les plus merveilleux d'entre tous…
À la défense des roses anciennes
Aujourd'hui, lorsque je fais la tournée des centres jardins, je passe encore outre la section des rosiers dans la plupart des cas. Malheureusement, la grande majorité des pépinières n'offrent pas de roses anciennes. Ils ont à chaque année un arrivage d'hybride de thés et de floribundas pour moi sans intérêt, et tous condamnés à mourir dès le premier hiver si on n'effectue pas une protection hivernale majeure. Il présentent également un choix restreint de rosiers qu'ils appellent «rustiques», tous tirés des séries «Explorateur», «Parkland» (morden), ou quelques rugosas. Il est pratiquement impossible de se procurer un véritable rosier ancien en pépinière et je dirais même que certains pépiniéristes en ignorent même jusqu'à l'existence. Ces rosiers dits «rustiques» sont souvent présentés, à tort, comme étant les seuls rosiers pouvant survivre à notre climat, sans protection, alors qu'il existe des centaines de cultivars anciens, tout aussi rustiques que ceux-là. La différence, c'est qu'ils sont aussi beaucoup plus beaux, plus parfumés, plus résistants aux maladies, mais comme ils appartiennent au domaine public, les grands producteurs mondiaux de roses, qui sont aussi souvent des distributeurs, préfèreront toujours vendre une nouveauté à gros prix plutôt qu'un rosier ancien qui a fait ses preuves, mais qui leur rapportera moins de $$$. Voilà pourquoi on doit se procurer les roses anciennes par commande postale et voilà pourquoi des centaines de cultivars de rosiers anciens sont condamnés à disparaître s'il n'y a pas quelques fous pour les collectionner. C'est donc devant cette absurdité et par amour pour ces roses historiques merveilleuses que nous avons décidés d'unir nos efforts afin de faire connaître un peu plus ces trésors vivants, non seulement méconnus mais désormais menacés.
Véronique Malouin
Bibliographie
Harkness, Peter, The Rose, an illustrated History , Londres, Firefly Books, 2003.
Thomas, Graham Stuart, The Graham Stuart Rose Book , Sagaponack et New York, Sagapress / Timber Press, 1994.
Beales, Peter (sous la dir. de), Rosa, Rosae; L'Encyclopédie des roses , Cologne, Könemann, 2000.