2. Les théories en présence
Les théories sur lhypnose se répartissent en trois tendances, inspirées respectivement par la physiologie, la psychologie expérimentale et la psychanalyse.
Les théories physiologiques sont centrées sur les rapports entre le sommeil et lhypnose considérée par les pavloviens comme un sommeil partiel. Dans le sommeil normal, lécorce cérébrale est inhibée, mais cette inhibition laisse pourtant subsister des «points vigiles» qui permettent une communication élective avec lextérieur; ainsi une mère profondément endormie, qui ne réagit pas à des bruits intenses, peut être réveillée par les faibles pleurs de son enfant. Dans lhypnose, il se crée artificiellement des «points vigiles» qui rendent possible la communication entre le sujet et lopérateur. Cet état de sommeil partiel, intermédiaire entre le sommeil et la veille, comporte des phases hypnoïdes, ou phases de suggestion, pendant lesquelles diverses modifications physiologiques, impossibles dans létat de veille, peuvent se produire. Pour les pavloviens lexistence des «points vigiles» est confirmée par lexpérimentation en physiologie animale: un chien conditionné à un son de trompette accompagnant lapparition de la nourriture se réveille seulement à ce son et demeure insensible aux autres bruits, même plus intenses.
Mais il paraît difficile de transposer à lhomme les résultats dexpériences faites sur ces animaux; en effet, le langage, comme ladmet Pavlov lui-même, ne saurait être assimilé à un stimulus physique. Dautre part, lassimilation de lhypnose au sommeil na pu être confirmée par des tracés électro-encéphalographiques. Dans les années soixante-dix en U.R.S.S., le nombre de partisans de cette théorie a nettement diminué.
Labsence de signes physiques dans lhypnose a fait abandonner la théorie somatique de Charcot au profit de celle de Bernheim, daprès laquelle tout est suggestion. Partant de ce point de vue, les psychologues expérimentaux, notamment C.
L. Hull aux États-Unis vers 1930, se sont attachés à étudier la suggestibilité qui, pour lessentiel, serait une forme d«apprentissage»; lhypnose allait perdre en quelque sorte sa spécificité. Mais, par la suite, ces chercheurs se sont trouvés obligés dadmettre que la suggestibilité ne doit pas être confondue avec lhypnose quelle accompagne selon des doses variables. Dinnombrables travaux sont en cours aux États-Unis pour trouver des signes spécifiques du comportement des sujets hypnotisés. En éliminant, suivant Orne, les «artefacts» qui seraient le produit des influences socio-culturelles dune époque et des éléments communiqués consciemment ou inconsciemment par lhypnotiseur, on devrait arriver à cerner l«essence» même de lhypnose.Laptitude dun sujet à être hypnotisé est un problème qui préoccupe spécialement les psychologues expérimentaux. On distingue en gros trois stades dans la transe hypnotique: transe légère, moyenne et profonde. Il existe relativement peu de sujets (environ 1
p. 100 de la population) qui soient capables dentrer en transe profonde, dite «somnambulique», dans laquelle lhypnotisé peut garder les yeux ouverts, se mouvoir et se comporter apparemment comme dans son état habituel, mais répond docilement aux suggestions qui lui sont faites. Parmi ces derniers sujets, il en est qui sont capables de subir des interventions chirurgicales sans laide daucun agent chimique, dautres chez qui lon peut produire des brûlures au deuxième degré par suggestion (vésication). On na pas trouvé de corrélation entre la réceptivité à lhypnose et la constitution physique et psychique des individus (caractère extraverti ou intraverti, race, sexe, statut social, niveau intellectuel). Létude du comportement superficiel ne suffit pas pour élucider ce qui reste encore un mystère, et certains des psychologues expérimentaux, E. R. Hilgard en particulier, reconnaissent la nécessité de prendre en considération lhistoire du sujet et ses motivations inconscientes. Par là souvre le dialogue avec les représentants de la psychologie des profondeurs.La théorie psychanalytique de lhypnose a subi une évolution depuis Freud. À lorigine, létat hypnotique était interprété en fonction des désirs instinctuels du sujet. Tout était centré sur le transfert, cest-à-dire sur le fait quun sujet peut reporter sur un autre, dans le présent, les sentiments quil a éprouvés à légard de ses parents dans sa petite enfance; en loccurrence lhypnotisé, par un phénomène de régression psychologique, transfère sur lopérateur une attitude de soumission et dobéissance absolues. Le concept de transfert a permis de comprendre le contexte relationnel de lhypnose et son utilisation thérapeutique, mais non lessence même du mécanisme hypnotique. Par la suite, à côté des forces pulsionnelles en jeu, on a pris en considération la dimension corporelle, sensori-motrice, cest-à-dire la possibilité dobtenir lhypnose non seulement par une action «psychologique» mais par une action «physique» impersonnelle exercée sur le corps du sujet, donc sans transfert. On en est ainsi arrivé à une nette distinction entre le processus dinduction et létat hypnotique lui-même qui sont dissemblables, tant du point de vue psychologique que du point de vue physiologique (Kubie et Margolin, 1944).
Linduction pouvant être opérée dans certains cas sans processus relationnel apparent, le rôle du transfert dans létat hypnotique est controversé. Pour M. Gill et M.
Brenman (1959), le transfert est un élément constitutif de lhypnose, tandis que pour Kubie (1961) ce nest quun épiphénomène qui peut apparaître ou non. Daprès ce dernier auteur, la spécificité de lhypnose ne se situe pas uniquement sur un plan purement phychologique, elle est dessence psycho-physiologique. Lhypnotisé finit par se confondre avec lhypnotiseur; ils paraissent «sengloutir réciproquement». Quand son mécanisme sera connu, elle sera daprès lui «lun de nos instruments essentiels pour létude du sommeil normal, de létat de veille normal et de linteraction continuelle entre processus normaux, névrotiques et psychotiques». Retour au sommaire