Fig
.1 Peter BRUEGEL l'Ancien (c.1525
- 1569)
La tour de Babel. Huile
sur panneau. 114 X 155 cm.
Signé et daté : BRVEGEL FE. M.CCCCCLXIII
(1563).
Vienne, Kunsthistorisches Museum, inv. 1026.



Le peintre :
Peter BRUEGEL est un peintre flamand, né vers 1525 près de Bréda (?) et mort à Bruxelles en 1569. Influençé par les oeuvres de Jérôme Bosch, Bruegel fit son apprentissage à Anvers, chez Peter Coecke qui devint son beau-père. Reçu franc-maître au sein de la Guilde des peintres d'Anvers en 1551, Bruegel travailla comme dessinateur pour le graveur Hiéronymus Cock (séries des Sept vertus cardinales et des Sept péchés capitaux ).
En 1553, un voyage en Italie lui fit découvrir l'art du sud de l'Europe et les sites qui inspirèrent les paysages de ses dessins destinés à la gravure et à son oeuvre picturale. En 1563, il se fixa à Bruxelles. Puisant à la source proverbiale ou populaire (Les proverbes flamands, 1559, Combat de carnaval et Carême, Jeux d'enfants, 1560), Bruegel peignit aussi bien des scènes de la vie paysanne au fil des saisons (Série des travaux et des mois, 1565) que des allégories (Triomphe de la mort, Dulle Griet, vers 1562) ou encore des épisodes religieux ou mythiques (La chute de Saül, 1562, La dormition de la Vierge, La chute d'Icare, Le massacre des Innocents, 1567, La prédication de Saint-Jean Baptiste en 1566, etc).
Interprête
de l'esprit laïc, mettant l'accent sur la vie collective et sur des types
humains, Bruegel présenta généralement un évènnement
à peine repérable dans un univers indifférent, saisissant
ainsi le caractère infime de la présence humaine dans la mesure
universelle des cycles et changements de la nature.
Dans ses dernières années, il composa des
oeuvres plus symboliques (Parabole des aveugles) et ses célèbres
fêtes paysannes (Danses de paysans, 1566 ou bien Repas
de noce, 1568) oeuvres qui se démarquèrent des tableaux
précédents par la monumentalité des figures et dans lesquelles
la vision panoramique cède le pas à une vision de plein pied.
Le sujet
:
Les premières illustrations flamandes de la Bible
firent large place au début du XVIè siècle à des
scènes comme la nativité, la crucifixion ou la Descente de croix.
Lentement cette illustration évolua vers les passages de l'Ancien ou
du Nouveau Testement qui fit une plus large place à l'anecdote au détriment
du sacré. De surcroît, les peintres choisirent souvent des épisodes
pouvant permettre l'établissement de parallèles avec leur époque.
Ainsi plusieurs oeuvres de Bruegel attestent clairement cette double évolution.
Tout naturellement, la tour de Babel devint un sujet très
apprécié dans ces Flandres où on négociait en
plusieurs langues et où la population qui avait ses propres dialectes,
supportait mal qu'on lui imposât l'espagnol.
La représentation massive
de la tour qui occupe le premier plan du tableau évoque bien le comportement
collectif des hommes de la Renaissance, mais ici le peintre songe moins à
railler ou à rire. Sagesse et folie mêlées sont envisagées
avec une hauteur de vue.
L'allusion à la vie contemporaine est plus directe. L'optimisme colore
la tour de Babel. Le texte biblique tiré de la Genèse est ici
illustré par une scène de genre profane. Elle semble porter
la marque de l'esprit d'entreprise hardi d'Anvers, cette "Babel moderne".
Le sujet est entièrement recréé. La construction de la tour est ici située dans la ville grouillante d'Anvers qui encercle l'imposante batisse. Les différents étages sont submergés par des rangées de batiments. Partout des ouvriers s'affèrent et leur futilité souligne l'aspect gigantesque de la tour. Un nuage s'accroche à la cime, à l'endroit où le batiment n'est encore qu'un squelette délabré. En bas à droite dans le port, plusieurs bateaux chargés de briques sont amarrés et vidés de leur cargaison. A gauche, à l'avant-plan, Nemrod, le roi biblique qui a ordonné la construction de l'édifice, s'informe de la progression des travaux.
Dans son développement du sujet, Bruegel emprunte la plupart de ses motifs iconographiques à la tradition, tout en adaptant et en renforçant l'aspect monumental et imposant, s'inspirant ainsi du Colisée de Rome et soulignant les aspects narratifs et les détails. Comme ses prédécesseurs, Bruegel place au premier plan le chantier des tailleurs de pierre et prolonge ce motif jusqu'au pied de la tour; il n'omet pas les files sinueuses de voitures, les échafaudages, les treuils et les grues mais il prend soin de réduire la taille des outils selon les exigences de la perspective. Il présente le chantier comme un organisme vivant, complet et structuré qui obéit à des directives précises.
A l'arrière-plan, la ville serre ses maisons autour des églises et d'un immense aqueduc. Etalée jusqu'au bord de l'eau, Anvers se prolonge par ses faubourgs et les villages attenants vers la plaine. La tonalité générale vert olive et beige colore tout le paysage dans une oeuvre rigoureusement établie par le contraste d'une masse verticale et d'un large plan horizontal. En tant qu'allégorie, la tour représente une formidable mise en garde contre une forme d'orgueil, dont le roi d'Espagne Philippe II avec son plan d'unification des Pays-Bas, était l'exemple vivant.
Selon la Bible, à Babylone,
les descendants de Noé entreprirent l'érection d'une tour, suffisamment
haute pour défier le ciel.
Ils avaient construit une ville en briques destinée, comme les Pays-Bas
dans l'esprit de Philippe II, à servir de centre administratif afin
de promouvoir la cohésion et l'union. Lorsque Jéovah s'aperçut
de ces efforts orgueilleux, il fit en sorte que les gens assemblés
fussent amenés à parler des langues diverses ce qui conduisit
à l'anarchie entre les ouvriers et interrompit la construction de la
Tour.
Le thème intéressait
déjà les artistes du Moyen Age (au moins partiellement) parce
que le sujet se prêtait à l'illustration de l'orgueil humain,
dévoyé. Dans la reproduction d'un manuscrit enluminé
(Fig.2) l'artiste a conçu une construction fantaisiste de dimension
modeste et a animé la scène grâce à d'actifs ouvriers.
Dans l'oeuvre de Jan Brueghel le jeune (Fig.3) l'originalité
est d'avoir associé la construction de la tour à un autre épisode
de l'histoire antique : la continence de Scipion. (l'artiste
ayant changé l'identité de Scipion en celle de Nemrod). La soumission
du peuple faisant allégeance à son souverain s'adapte aisément
à l'un et l'autre thème. Dans cette oeuvre, Jan Brueghel reprend
le thème biblique développé par son grand-père
mais le relègue au second plan, privilégiant la mise en scène
d'une foule grouillante, affairée autour de Nemrod en discussion avec
ses architectes.
Il ne serait peut-être
pas absurde de comprendre enfin la tour de Babel relancée
par Bruegel et ses imitateurs (Patinir, Lucas Gassel, Tobias Verhaecht, Lucas
van Valckenborch,...) comme un procédé métonymique destiné
à représenter en une pyramide géante la multitude. La
forme conique et le jeu des cercles concentriques font de cette tour <<l'étirement
télescopique d'un plan de ville idéal>>
(voir André CHASTEL : Crise
de la Renaissance, Genève, 1968, p.18).
On adhère encore aujourd'hui au fait que
l'oeuvre symbolise le thème biblique de l'orgueil humain dévoyé.
En fait, même si la portée politique de l'oeuvre de Bruegel est
sous-jacente (occupation des Pays Bas méridionaux par l'armée
espagnole du Duc d'Albe envoyée par Philippe II, crise de l'identité
collective de la chrétienté partagée entre catholiques
et réformés) le sens et la signification réels restent
ambigüs : dérision des efforts déréglés d'une
société en proie aux chimères ou bien fascination de
ces entassements humains (que symbolise la tour), rassemblements microcospiques
devenus pour la première fois sensibles dans leur étonnante
activité , à travers une image forte ? Cette tour de Babel pourrait
représenter le pouvoir totalisateur d'une architecture urbaine , avec
sa double face de grandeur et de précarité historique.
Ph. DAVAL-KLEIN.
Littérature :
MARIJNISSEN, Roger. H. : Bruegel, tout l'oeuvre peint et dessiné. Anvers, Fonds Mercator, Paris, Ed. Albin Michel. 1988, 419 pp.
GENAILLE, Robert : Bruegel l'Ancien. Ed. Pierre Tisné, Paris, 1953, . 164 pl. 107 pp. réed. 1976.
FIERENS, P. :
Bruegel, son oeuvre et son temps. Bruxelles,
1942, Paris, 1949.
FRYNS, Marcel. : Pierre
Bruegel l'Ancien. Ed. Medeens, Bruxelles, 1974, 80 pp. 16 pl.
WIED, Alexander : Bruegel.
Ed. Nathan, Paris, 1981, 191 pp. 62 + 117 ill.
ZUPNICK, Irving : "Bruegel
and the revolt of the Netherlands". in : The Art Journal. U.S.A.,
1964, T XXIII, n°4, pp 283-289.
ERTZ, Klaus : Peter
et Jan Brueghel, une famille de peintres flamands vers 1600.
Catalogue d'exposition, Musée des Beaux Arts d'Anvers, 3 mai-26
juillet 1998, Ed. Lucas verlag. Lingen, 1998, 439 pp.
GRIETEN, S. : "De
iconografie van de Toren van Babel bij Pieter bruegel : traditie, vernieuwing
en navolging" in : Jaarboek Koninklijk museum voor Schone Kunsten
Antwerpen, 1988, pp 97-136.
DAVAL-KLEIN, Philippe : La
représentation de la foule et la symbolique des rassemblements dans
l'oeuvre de Peter Bruegel l'ancien. Mémoire de D.E.A. d'Histoire
de l'art, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, 1995, 2 vol.
280 pp +
150 pl.
Peter BRUEGEL l'Ancien (c.1525 - 1569)
La tour de Babel
Une allégorie de l'orgueil humain dévoyé...