Description :
Rembrandt s'est représenté de profil, le corps tourné de trois quart vers la droite et la tête un peu plus orientée vers le spectateur, sur lequel se fixe son regard. Il pose son bras droit sur un rebord parallèle au plan du tableau avec son avant-bras gauche caché derrière lui. Rembrandt est habillé dans un costume typique Renaissance, la tête couverte d'un chapeau de fourrure aux bords retournés et décoré de petites chaînes de cordes. Sous le pourpoint, il porte une chemise fine et plissée avec les bords brodés autour du cou. Une bordure de fourrure entoure le col du pourpoint. La figure est située devant un fond neutre et capte la lumière venant de gauche .




Fig.4.: TITIEN (Tiziano
Vecello,
(actif vers 1506 - c.1576 ,
dit).
Portrait d'homme. c.1512.
Huile sur toile, 81 x 66 cm. Londres, The National Gallery.
Le sujet :
Cet autoportrait (Fig.1)
au regard scrutateur a été peint en 1640 et révèle
chez Rembrandt un travail méticuleux, la préparation ayant été
entièrement recouverte de couleurs lisses mêlées les unes
aux autres. Dans un tableau plus ancien, mais beaucoup plus tumultueux dans
sa construction : le festin de Balthazar , Rembrandt avait joué
sur les contrastes engendrés par les différentes épaisseurs
de peinture : dans cet autoportrait , le seul effet qu'il s'autorise
au niveau de la texture consiste juste à suggérer les cheveux
frisés situés derrière le cou en grattant la peinture
fraîche avec l'extrémité du pinceau.
L'oeuvre révèle un raffinement du détail
aussi bien dans le visage soigneusement dessiné que dans le col, le
pourpoint et la chemise avec cette manière libre de peindre les bruns
et les gris dans un chatoiement de lumière, soulignant les contours
pour transcrire le volume. L'ensemble donne une peinture homogène dans
laquelle le visage de l'artiste apparaît dans une lumière adoucie
et pénétrante.
Le bras appuyé sur
la balustrade soulève de nombreuses questions chez les esthéticiens
et les historiens d'art. Cette balustrade ne peut être envisagée
comme un point de départ annonçant un mouvement mais plutôt
comme une base, un appui pour la construction du tableau. Ce n'est pas un
trompe-l'oeil destiné à nous faire croire que le personnage
nous regarde depuis un balcon ou à travers l'encadrement d'une fenêtre
(genre d'illusion qu'on trouve fréquemment dans la peinture hollandaise
notamment dans les oeuvres de Frans Hals). Ici il fournit une sorte de support
au personnage réprésenté qui se détache ainsi
avec plus de vigueur. L'effet incarne une balance subtile entre atmosphère
et plasticité à laquelle Rembrandt aspirait à cette époque.
Il avait déjà expérimenté
ce genre de pose particulière dans un autoportrait gravé à
l'eau-forte en 1639 (voir Fig.2). On retrouve également ce bras appuyé
sur une balustrade dans d'autres portraits que Rembrandt a peint en 1640-1641.
Comment ne pas songer au portrait de Nicolaas van Bambeeck dont
le regard énigmatique évoque le mystère de ce drapier
d'Amsterdam (Musée des Beaux Arts de Bruxelles, inv.155) ou bien au
portrait de Hermann Doomer (Metropolitan Museum, New York).
Dans cet autoportrait , la référence
italienne à Raphaël et à Titien est évidente et
mérite une attention et une comparaison plus scrupuleuse. En effet
cette composition s'inspire en grande partie de deux portraits de la Renaissance
que Rembrandt avait aperçu à Amsterdam chez un marchand d'art
et collectionneur portugais : Alfonso Lopez. Celui-ci avait acquis le portrait
de Balthazar Castiglione (Fig.3) lors d'une vente publique à
Amsterdam en avril 1639. Rembrandt, qui assistait à la vente, avait
eu le temps d'éxécuter un croquis à la plume du portrait
de Castiglione peint par Raphaël. On retrouve dans l'autoportrait
de Rembrandt (Fig.1) ce chapeau ample et foncé qui délimite
le visage de Castiglione chez Raphaël, cette même intensité
du regard et une association subtile de bruns, de noirs et des tons gris.
Toutefois l'emprunt de Rembrandt à Titien est encore
plus manifeste. Ce portrait d'homme par Titien (Fig.4, National
Gallery, Londres) dont l'identification au poète l'Arioste est
érronée, pourrait bien être le jeune Titien lui-même
proclamant ses convictions et ses aspirations artistiques. On reconnaît
dans l'autoportrait de Rembrandt la pose identique du bras sur
l'entablement, la manche bouffante à la riche étoffe et cette
lumière diaphane qui dans les deux tableaux vient de gauche pour éclairer
le profil du visage, enfn à l'arrière-plan cette même
atmosphère vaporeuse et diffuse.
En revêtant
un costume Renaissance, Rembrandt se représentait en gentilhomme ou
en courtisan et poursuivait le but non avoué d'être reconnu par
le public comme un artiste de talent à l'égal des maîtres
de l'école florentine.
Mais Rembrandt souhaitait aussi porter le débat
sur la querelle entre poésie et peinture pour défendre la corporation
des artistes plasticiens, qui ne jouissaient pas des mêmes droits civiques
et juridiques que les poêtes aux Pays-Bas. Dans le reflet de cette pose
inhabituelle, ellaborée avec ce costume ancien qui tranche avec les
autoportraits des années 1630 , doit-on voir un désir de promotion
sociale ou un dédommagement imaginatif pour les crises affectives subies
? Peut-être les deux à la fois...
Enfin cette oeuvre au symbolisme complexe laisse entrevoir l'expression pensive de Rembrandt, à travers l'utilisation du clair-obscur. La lumière vient ourler avec insistance une suite d'horizontales, traçant une diagonale, qui subtilement, anime cette composition statique. Cette lumière tamisée, assourdie devient inhérente à la personnalité de Rembrandt et fait partie de "l'ambiance" qui imprègne tout le tableau. Elle place l'artiste en face de son devenir, de son énigme et de ses aspirations sociales au vrai. Le regard n'est plus qu'une interrogation plastique.
Ph. DAVAL-KLEIN.
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