

Le peintre :
Sébastien
VRANCX est
le premier peintre des Pays Bas méridionaux à s'être spécialisé
dans les représentations de pillages, d'embuscades et de batailles.
Il est considéré comme le précurseur de ce thème
qui fut repris plus tard dans l'art flamand du XVIIè siècle
par son élève Peter SNAYERS (1592-1667) et qui fut largement
développé dans le nord des Pays -Bas par Esaïas van de
VELDE (1587-1630) et par Philippe WOUWERMAN (1619 - 1668).
Vrancx est né à Anvers en 1573.
D'après Karel van Mander, il effectua son appentissage
dans l'atelier d'Adam van Noort, comme Rubens et
Jordaens. Il devint franc-maître de la Guilde Saint-Luc d'Anvers en
1601 et fut nommé doyen en 1612. Vrancx prit une part active à
la vie sociale de sa ville. Il fut un membre estimé de l'association
des Romanistes et de celle des Rhétoriciens. Il créa des costumes
et des bijoux et s'esseya également comme auteur de pièces de
théâtre et de vers. Il participa en outre à la guilde
des escrimeurs. Des documents d'archives le mentionnent comme officier en
1613 et capitaine en 1621.
De nombreuses fausses attributions induisent en erreur sur son oeuvre. On
a recensé une trentaine d'oeuvres signées (monogrammées
SV) et datées entre 1600 et 1633. Ce peintre s'est principalement consacré
au sujets militaires tels que embuscades, attaques de convoi, sièges
de villes, et autres scènes de batailles. Mais il peignit également
des paysages, des scènes galantes, commédia del' arte et autres
fêtes populaires en plein air.
Vers 1597-1600, il entreprit un voyage en Italie qui semble l'avoir inspiré
dans ses représentations de carnaval et ses paysages de ruines antiques.
Dans son oeuvre très productive, le peintre fut influencé par
Peter BRUEGEL l'Ancien, mais son style et ses tableaux se caractérisent
surtout par leur agencement minutieux associé à une palette
de tons chauds dans les bruns, les verts et les jaunes. Vrancx travailla aussi
en coopération avec ses contemporains: Jan BRUEGHEL l'Ancien, Josse
de MOMPER, oeuvres que l'on retrouve dans les musées de Bruxelles,
Anvers, Vienne et au Prado.
Le sujet :
Dans l'oeuvre
prolifique de Sébastien VRANCX , les scènes de la vie militaire
l'emportent sur tous les autres thèmes abordés par leur nombre
et leur originalité. Ce qui séduisit l'artiste ce fut surtout
pour lui la possibilité de déployer sa verve de conteur dans
ces épisodes belliqueux corsés d'une pointe de sang versé
et agrémentés d'un soupçon de terreur afin de procurer
au spectateur le plaisir d'un frisson.
Vrancx aborda en particulier un sujet qui semble l'avoir marqué puisqu'il
le déclina en de nombreuses versions et fut également développé
par d'autres artistes des Pays-Bas du nord. Ce combat singulier qui se déroula
près de Vucht le 5 février 1600 fut retenu comme le combat
de Leckerbeetje et Bréauté . La ville de Bois-le-Duc,
loyale à la couronne d'Espagne, était placée sous l'autorité
du seigneur de Grobbendonck, dit Leckerbeetje, qui se trouvait à la
tête de 20 cuirassiers belges. Bréauté était un
noble normand combattant avec un groupe de cavalerie française dans
les rangs hollandais. Il provoqua Leckerbeetje en un combat à vingt
contre vingt (d'où le nom : "bataille des quarante").
Cette rencontre fut précédée d'un défi selon les
vieilles coutumes de la chevalerie et se déroula ainsi comme une joute.
Les deux partis s'affrontèrent dans un combat sanglant par temps de
neige dans une plaine de bruyère coupée par deux collines.
Vrancx
a représenté un combat de cavaliers en armures au premier plan
derrière lequel se dessine à l'horizon la ville de Bois-le-Duc.
Si la première version (Fig.1) est traitée avec la palette habituelle
de Vrancx dans les tons de bruns, de vert et de gris donnant un aspect d'animation
très réaliste, la seconde version (Fig.2) contraste par le paysage
enneigé dans lequel s'inscrit la bataille. Ici, la main du peintre
s'arrête plus volontiers aux détails des costumes et des armures
au harnachement des chevaux, lesquels témoignent de son esprit d'observation
ainsi que de ses connaissances dans l'art de la guerre. L'animation de la
scène repose sur la dispersion calculée de ces rouges et de
ces gris et noirs qui tranchent sur ce blanc immaculé. Cette seconde
version d'un format plus réduit possède les caractères
d'une peinture des années 1605-1610 et pourrait par sa technique et
son dessin être attribuée à Vrancx lui-même.
Elle adopte cette composition tripartite chère
à Vrancx: les côtés étant formés par les
trompettes à cheval, postés chacun sur un monticule et l'avant-plan
réunissant en triangle l'ensemble des belligérants d'où
émerge le fringant coursier blanc monté par Bréauté.
Leckerbeetje gît désarçonné dans le coin inférieur
gauche baignant dans son sang et on entrevoit au loin, rompant la monotonie
des étendues enneigées, un moulin, une tour , une potence et
le profil de Bois-le-Duc qui se dessine dans la brume hivernale.
Par la miniaturisation des personnages et le choix des
coloris, cette seconde version rappelle les enluminures du Moyen age illustrant
les hauts faits d'armes des grands guerriers.
Souvent chez Vrancx, les scènes de bataille se
situent entre deux chemins creux ou deux vallonements de terrains qui se rejoignent
pour former un Y ou un V. Dans ces deux versions du Combat de Leckerbeetje,
la composition est mouvementée: elle se noue et se dénoue en
forme d'une arabesque, ramassée au centre autour des protagonistes
et s'allégeant sur les côtés pour enfin s'ouvrir sur l'horizon
par deux échappées qui témoignent d'un sens judicieux
de l'utilisation de l'espace. L'enchevêtrement, le corps à corps
des armures et la mêlée des chevaux retiennent l'attention et
on imagine le cliquetis des armes (épées, lances, fusils) dans
ce combat mortel de chevaliers. Les figures sont petites et trapues, les chevaliers
sont peu reconnaissables derrière l'anonymat de leur visière.
Dès que l'assaut fut donné, Bréauté
s'élança vers Leckerbeetje et l'abattit d'un coup de pistolet.
Mais l'histoire relate que la mort de leur chef ne servit qu'à exciter
la fureur des belges qui anéantirent tous leurs adversaires.
Les chroniqueurs et les peintres du XVIIè siècle s'emparèrent
de ce fait d'arme singulier et le rendirent populaire au point d'inspirer
les faïenciers de Delft. Vrancx semble avoir montré la voie en
multipliant les versions de ce combat de cavalerie dont quelques répliques
d'atelier nous sont parvenues (l'exemplaire signé que possède
le musée d'Anvers est daté 1601 et peut être attribué
de façon certaine à Vrancx). D'autres artistes ont traité
le sujet de manière aussi éloquente. (les exemplaires du musée
d'Utrecht, cat.1298 et 1299, autrefois attribués à Vrancx furent
restitués au hollandais Gerrit van Santen. Une autre version au musée
de Bruxelles (cat.1501) fut attribuée à Simon ven der Douw.
Les oeuvres de Hampton Court et Dulwich en Angleterre furent attribuées
à Pieter Snayers (l'élève de Vrancx).
Par ailleurs, Cornelis van Drooschsloot signa et data en 1630 un panneau du
même sujet au musée de Vienne.
En tant qu'illustrateur de batailles, Vrancx eut au XVIIè
siècle de nombreux prédecesseurs. Mais Vrancx ne chercha pas,
comme les peintres des écoles danubiennes (Altdorfer, Vermeyen ou Jan
Snellinckx, en autres) à évoquer le fracas des grandes mêlées
et cohortes traités comme des formes compactes (sombres ou lumineuses,
hérissées de lances parallèles, rythmées par des
boucliers), il se situe plutôt comme un conteur et le genre qu'il a
créé est celui de l'escarmouche, de la rixe ou de l'attaque
de convoi.
Le fourmillement de figures qui peuple ses panneaux est
encore une caractéristique de son oeuvre. Les personnages sont petits
et allongés, parfois un peu grêles, les visages peu individualisés
n'expriment guère que des sentiments primaires : la terreur et la brutalité.
Mais l'oeuvre d'art n'est pas seulement une combinaison de formes, de surfaces,
de couleurs, c'est aussi l'illustration d'une pensée. Forme et contenu
constituent donc un ensemble qu'on ne saurait dissocier sans le rendre intelligible.
Si l'on omet la tradition et le respect des règles de chevalerie pour
ce qui concerne la joute, alors le combat de Leckerbeetje et Bréauté
donnerait la figuration d'un combat équestre banal d'hommes en
armures. Tout le pathos et l'historique du sujet seraient absents et dévaloriseraient
l'intérêt de cette oeuvre.
Les oeuvres de Vrancx
sur le marché de l'art :
Vrancx connaît une cote stable sur le marché des tableaux anciens. Ses scènes de rue, ses kermesses, ses saisons et scènes de carnaval ou autres fêtes vénitiennes sont les plus prisées par les collectionneurs qui n'hésitent pas à investir des sommes importantes (généralement entre 300 000 et 500 000 fr) pour des oeuvres de bonne qualité. Les peintures de batailles, attaques de convoi et autres escarmouches ne connaissent pas la même faveur auprès du public, peut-être en raison de la spécificité et de la gravité du sujet, même si certaines répliques d'atelier du Combat de Leckerbeetje peuvent atteindre des prix de vente honorables à Londres ou New -York chez Christie's et Sotheby's (autour de 400 000 Fr). Si une oeuvre de Vrancx porte son monogramme, adopte tous les tons de sa palette, illustre un sujet de genre ou bien si elle porte la marque d'une collaboration avec Jan Brueghel l'ancien ou Joost de Momper, les prix peuvent atteindre des records. (750 000 Fr en nov. 1994 à Rouen pour un panneau de chêne de Vrancx signé, illustrant les préparatifs d'un banquet dans un parc flamand).
Ph. DAVAL-KLEIN.
Bibliographie :
Vander AUWERA, Joost : "Sébastien Vrancx et son oeuvre commune avec Jan Brueghel l'Ancien" in : Jaarboek van het Koninklijk voor Schone Kunsten Antwerpen. (pas de vol.) 1981, pp 135-151. 9 figs.