Chère Madame,
Permettez-moi de vous exprimer mon désaccord à la suite de vos
deux derniers articles relatifs à l'Affaire Michaud (14
et 16
déc.).
En premier lieu,
vous écrivez (14 déc.): «De la pléthore de commentaires férocement
antisémites écrits par le chanoine durant les années 30 et 40, M.
Michaud extrait une phrase où le chanoine exprime son admiration
pour la solidarité et «l'armature morale» du peuple juif.
(L'antisémitisme, on le sait, est une obsession. Comme tous les
antisémites, le chanoine Groulx nourrissait à l'égard des juifs
des passions paradoxales: il les admirait et les haïssait, mais
toujours il les stéréotypait et les diabolisait, et il aurait été
fort heureux de les voir disparaître de la face du Québec.)»
À mon grand
regret, je dois vous dire que je n'ai jamais vu autant de bêtises,
autant d'affirmations non fondées en si peu de lignes! Vous battez
presque Esther Delisle sur ce chapitre!
Vous parlez donc
d'une «pléthore de commentaires férocement antisémites». À
quoi faites-vous référence? À quels propos en particulier de
Groulx? Sur quelle base affirmez-vous cela? Avez-vous fait vous-même
des recherches sur le sujet ou s'agit-il de racontards?
Pour ma part, je
travaille depuis une dizaine d'année sur Groulx et je ne vois tout
simplement pas à quoi vous faites allusion lorsque vous parler
d'une «pléthore de propos férocement antisémites». Ce qu'il
importe de rappeler, au préalable, c'est qu'aucune recherche
exhaustive, c'est-à-dire prenant en compte l'ensemble des écrits
de Groulx, n'a été faite à ce jour sur la représentation des
juifs dans sa pensée. Cela étant dit, mon expérience du dossier
me permet d'affirmer certaines vérités. D'abord, il n'y a rien
dans le dossier présenté jusqu'ici contre lui par ses détracteurs
qui dépasse les préjugés du membre moyen d'une Église catholique
qui, rappelons-le, recommandait jusqu'à Vatican II de prier pour
les « Juifs perfides ».
Fouillons
davantage l'histoire canadienne et québécoise, et nous trouverons
assurément bien des traces de pareils préjugés contre les juifs,
les Canadiens français et d'autres groupes, chez des figures
importantes originaires de toutes les communautés. Les préjugés
de Groulx, regrettables certes, comme tout préjugé, ne sont ni
plus ni moins importants que ceux du recteur Arthur Currie,
inspirateur à la même époque de la politique de quotas pour les
juifs à l'université McGill, et des membres de l'élite anglophone
qui l'appuyaient.
Rappeler cela
n'est pas banaliser l'antisémitisme, c'est le situer dans une juste
perspective, au-delà des clivages ethniques, religieux et même
politiques. Si Groulx avait été un intellectuel foncièrement
antisémite comme certains le colportent, cet antisémitisme aurait
occupé une proportion notable de son discours et de ses actions. Il
aurait écrit des pamphlets antisémites, organisé des événements
en ce sens, prôné une conduite belliqueuse à l'égard des juifs,
etc. Ce qu'il n'a jamais fait. Groulx serait bien le premier « chef
de file » d'un mouvement antisémite, comme quelques-uns l'ont un
jour désigné, à n'avoir à peu près jamais parlé des juifs, et
lorsqu'il le faisait, c'était le plus souvent en des termes
positifs. Il incitait ses compatriotes à pratiquer le sens de la
solidarité et à cultiver l'attachement à leur culture que ses
compatriotes juifs manifestaient. Observant un parallèle dans la
situation des deux groupes, il a même été un jour jusqu'à écrire
que les Canadiens français étaient les «juifs de l'Amérique».
Mais voilà. La
présence, chez lui, de commentaires positifs est la preuve pour
vous qu'il est un antisémite forcené! Beau sens de l'analyse!
Bravo! Votre explication sur la présence simultanée, chez Groulx,
de préjugés négatifs et de jugements admiratifs me paraît procéder
d'un conception simpliste de l'être humain. Selon vous, cela
tiendrait simplement d'un tiraillement dû à «l'obsession antisémite»
de Groulx. Cette obsession, en fait, relève davantage de vos
propres fantasmes que de la réalité historique. Les gens qui l'ont
connu, les écrits qu'il nous laisse, rien ne permet de croire qu'il
était «obsédé» par cette question. Pour quiconque a réfléchi
sur l'histoire des idées et s'est penché sérieusement sur cette période
de notre histoire et sur les écrits qu'il nous en reste, un tel
dualisme n'est en rien surprenant.
Cette tension
entre des préjugés acquis au cours de la petite enfance et des
valeurs intégrées à l'âge adulte (je pense ici à la notion de
charité, fondamentale pour tout chrétien de cette époque) est on
ne peut plus fréquente. On la trouve même au plus haut échelon de
l'Église catholique, notamment dans la fameuse Encyclique cachée
de Pie XI sur les Juifs et l'antisémitisme (à la fin des années
trente). Dans ce texte, à côté d'une dénonciation radicale de
l'antisémitisme et de toutes les doctrines qui nient l'unité du
genre humain, on trouve en effet des attaques contre l'influence
corruptrice sur la morale, sur les moeurs, des Juifs... On voit donc
que ces préjugés étaient bien enracinés parmi les catholiques de
cette époque et on se demande comment Groulx, en raison de son âge
(il est né en 1878, ne l'oublions pas), y aurait échappé.
Vous concluez
enfin ce paragraphe par une affirmation gratuite et dangereusement
ambiguë de votre part (puisque vous laisser entendre, de manière
tordue, que Groulx aurait souhaiter voir «disparaître» (lire
mourir) les Juifs du Québec). J'espère que vous êtes consciente
qu'une telle affirmation, proférée contre une personne vivante,
vous amenèrait devant les tribunaux. Mais il est tellement facile
et commode de s'en prendre aux morts. Ils ne répliquent pas...
Chère madame
Gagnon, en matière d'histoire on ne doit pas confondre ses propres
préjugés idéologiques avec la vérité historique. L'histoire s'écrit
avec des faits, non pas avec des rumeurs et des clichés.
*****
Dans votre autre
article (16 déc.), vous dites: «Pour des raisons qui m'échappent,
mais me désolent profondément, M. Michaud semble avoir fait des
juifs, plus que de tout autre groupe, le bouc émissaire de ses
frustrations d'indépendantiste convaincu que la défaite de son
option tient essentiellement au vote «ethnique».»
Permettez-moi à
nouveau d'être en désaccord. Vos propos me semblent trahir une méconnaissance
de la question et surtout travestissent l'intention véritable de M.
Michaud.
Ce dernier
n'exprime pas en effet de ressentiment contre «la communauté juive
du Québec» dans son ensemble ni ne professe une quelconque «banalisation
de l'Holocauste» comme certains l'ont dit. Il dénonce toutefois
certains groupes d'activistes juifs (comme B'nai Brith) qui se
cachent malheureusement trop souvent derrière le paravent de
l'Holocauste pour promouvoir des positions étroitement politiques
et clore tout débat réel sur la politisation des rapports
inter-ethniques au Canada.
Le point de vue
critique que je viens d'énoncer est partagé, en Europe et aux États-Unis,
par plusieurs intellectuels au sein même de la communauté juive.
Vous trouverez ci-joint deux références trouvées sur Internet,
que je ne commenterai pas davantage tant elles sont éloquentes.
Le premier
article, «La
Shoah comme religion», tiré du quotidien français de gauche
Libération, est signé par une éminente spécialiste de l'histoire
juive.
Le second, rédigé
par un autre spécialiste, provient d'un site internet réputé de défense
contre le négationnisme du génocide juif.
Contrairement à
ce que vous semblez croire, il y a bel et bien, chez certaines
activistes juifs, une «obsession de l'Holocauste». Ces deux
textes, qui le démontrent, sont par ailleurs absolument
inattaquables sur le plan éthique. On ne peut certes accuser leurs
auteurs de banaliser et encore moins de nier l'Holocauste.
Je vous prie
d'accepter mes salutations distinguées.
Stéphane
Stapinsky
Historien
lefinmothistoire@netscape.net