LA FORTERESSE ENTERRÉE DE MIMOYECQUES

MÉMOIRES DU CANTON DE MARQUISE

Les grands noms de l'histoire sont tous passés dans notre région , de Jules César à Napoléon . Découvrez le patrimoine extraordinaire de nos  communes

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LA FORTERESSE ENTERRÉE DE MIMOYECQUES

 

 Article de la Voix du Nord 1985

 Dossier de l'histoire boulonnaise

 Article de Nord Matin 1973

 

 

 

LA VOIX DU NORD 1985

L'HISTOIRE est, dit-on, l'un des passe-temps favoris des Français. Mais, il y a diverses façons de se consacrer au plaisir d'histoire. La lecture, c'est la plus simple. La recherche dans les archives ce n'est pas toujours facile. Il y a et surtout, dans une région aussi unique la nôtre, la joie de la découverte.

Les lieux d'investigations ne manquent pas. Aujourd'hui, nous vous emmenons à la découverte de la mystérieuse forteresse enterrée de Mimoyecques, entre Boulogne et Calais, non loin de Marquise, près des deux villages de Landrethun-le-Nord et de Pîhen-lez-Guines. Rien de plus facile pour s'y rendre. On prend la R.N. I et, avant ou après le cimetière Canadien, qui domine cette colline d'Artois qui s'en vient mourir à la mer, on s'engage sur la route de Guines. On parcourt deux kilomètres. Et soudain, on est dans ce hameau de Mimoyecques que Churchill, dans ses " mémoires ", éleva au rang de village alors que ce n'est qu'un hameau. Si vous vous êtes muni d'une carte d'Etat-major, vous trouvez non loin de ce site, deux noms, qui vous situent l'endroit le bois de l'Abbaye et le Paradis que vous avez quitté à hauteur de la R.N. 1. impossible de vous tromper ! On peut visiter cette forteresse enterrée. Nous ne pouvons que recommander de vous munir, en toute saison, été comme hiver, de vêtements chauds et d'une bonne lampe électrique. Vous êtes bien équipé ? Alors, partons pour la visite. Ecoutez le guide !

C'est dans cette colline crayeuse, remarquablement homogène, que Hitler, fin 1942, décida d'installer l'une de ces armes qui devaient lui permettre de gagner la guerre. Il avait, avec ses ingénieurs, en venant sur place, choisi d'installer deux batteries enterrées d'artillerie à grande portée et à tubes multiples à âme lisse. Chaque batterie devait comporter cinquante tubes d'une longueur de cent vingt mètres environ, inclinés à 45 degrés et dirigés sur Londres et ses environs. Ces canons, enterrés pour être mieux protégés des attaques alliées, devaient lancer des obus de 152, stabilisés sur leur trajectoire, non par rotation, mais par un empennage, comme une flèche, l'empennage se déployant à la sortie du tube. L'obus devait sortir à la bouche du canon à une vitesse d'au moins 1.500 mètres-seconde, vitesse atteinte du fait que l'inventeur de cette arme diabolique avait conçu un système d'explosions de charges latérales, explosions commandées électriquement, et se produisant environ tous les cinq mètres. L'obus était porteur soit d'une charge explosive, soit d'une charge incendiaire. La modification de l'empennage devait permettre, avec l'influence du vent, de diversifier les points de chute des obus dont la précision était tout de même très approximative. Lorsque Hitler vit les plans de ce canon, muni de charges latérales, il le baptisa son " mille-pattes " ou encore la " pompe à haute pression".

D'abord deux sites

Dès le printemps 1943, une main-d'oeuvre allemande très spécialisée, se mit à creuser deux emplacements, dans deux collines, l'une sise à Moyecques, plus à l'ouest, qui fut détruite lors des premiers bombardements de 1943 et abandonnée, l'autre à Mimoyecques, qui, plus enterrée (à la cote moins 30 par rapport au sommet), résista beaucoup mieux aux bombes et aux torpilles. Après quelques semaines, le chantier se trouvait sous une couche protectrice de trente mètres de craie. C'est alors que de malheureux déportés y furent employés de force : des Juifs, des Allemands, condamnés de droit commun ou de droit militaire, Polonais, Espagnols, Italiens, Belges, Hollandais, Français aussi. Ils appartenaient à dix-sept nationalités.

Au niveau où s'effectue aujourd'hui la visite, étaient prévus deux couloirs principaux et onze couloirs latéraux pour les relier. Ces couloirs, distants les uns des autres de vingt-cinq mètres, avaient cent mètres de longueur.

En même temps, à partir du couloir principal, bétonné et qui fait penser à la ligne Maginot, on creusa en profondeur et on atteignit la cote de moins de soixante-dix mètres. De là, on amorça une deuxième galerie. On devait encore creuser, selon certains plans, une troisième galerie, plus profonde, à la cote moins 100.

Sur le sommet de la colline, une meurtrière rectangulaire, formée d'une gigantesque dalle de béton de cinq mètres d'épaisseur dont l'embouchure devait être fermée automatiquement par des portes d'acier fabriquées chez Krupp, de deux mètres quarante-cinq d'épaisseur.

Vous ne rêvez pas. Tout ceci faillit être mis en place le matériel arrivé à pied d'oeuvre. Rien que durant le mois de juillet 1944, Mimoyecques reçut cinq mille wagons de matériel qui transitèrent par la gare de Caffiers. E n effet, à partir de cette gare, on avait posé une voie de dérivation qui entrait dans la colline, au niveau où l'on visite aujourd'hui et qui ressortait par Pihen-les-Guines.

Le bombardement du 6 juillet 1944

Les travaux furent rondement menés. L'aération était assurée par cinq cheminées qui, elles-mêmes, étaient recouvertes, un moment, par cinq meules dont l'immobilité intrigua les observateurs aériens alliés. La résistance française avait alerté Londres. L'Etat-major allié devant la gravité de cette menace imagina toute une série de ripostes. La plus efficace fut celle du 06 juillet 1944 effectué par la 617e escadrille de la R.A.F. qui lança seize bombes "tremblement de terre" de 5.400 kilos chacune.

Plusieurs centaines

de victimes

Précédé depuis le matin d'une préparation de bombardements qui anéantirent toute la D.C.A., les bombardiers du squadron Léonard Cheschire, défilèrent les uns après les autres, par un temps ensoleillé. Il y eut sept bombes qui touchèrent l'ouvrage. Trois furent très précises, abordant la meurtrière.

L'une de ces bombes pénétra dans une profondeur de vingt-huit mètres, trouva le tube incliné du canon, le descendit et vint exploser dans la deuxième galerie où se trouvaient plusieurs centaines (Six ou sept cent, on ne peut fixer le chiffre avec certitude). Des gaz remontèrent jusqu'à la première galerie et furent tellement puissants que les Allemands crurent à la première attaque par gaz de la guerre. Ceux qui en réchappèrent et qui purent témoigner après la guerre, fournirent les mêmes indications : les gaz, le souffle qui leur arracha leurs vêtements et l'envahissement par l'eau, toutes les poches d'eau de la colline étant crevées et communiquant les unes avec les autres.

Deux autres armes secrètes

Les Allemands essayèrent de remettre l'ouvrage en état. Ils y renoncèrent. Puis, ils envisagèrent de l'utiliser pour lancer deux autres armes mystérieuses contre l'Angleterre : un canon de style Berta ou une petite fusée à poudre de quatre étages, dite Météor, moins importante que la V2 et de plus faible portée.

L'ouvrage fut bombardé jusqu'au 27 août 1944,et enfin abandonné. Les Canadiens s en emparèrent le 5 septembre suivant, sans savoir exactement sa nature. Plus tard, en 1945, le Génie Britannique, à deux reprises, s'employa à détruire cet ouvrage. Mais la visite qu'on en a fait aujourd'hui et la représentation d'une bombe "tremblement de terre" permettent de découvrir ce que fut, durant les années noires, l'un des plus terribles bagnes allemands installés en France.

LA VOIX DU NORD 1985

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DOSSIER DE L'HISTOIRE BOULONNAISE

1943 - La grande bataille du renseignement est engagée. Des informations inquiétantes parvenaient aux services de renseignement. C'est l'espion du Nord qui, le premier, signale l'emplacement de la base V3 à Mimoyecques, située entre Marquise et Calais. Deux agents secrets avaient également signalé le matériel extraordinaire mis en place. Deux lignes électriques à haute tension alimentaient un poste de transformateur habilement dissimulé. Des centaines de déportés allemands et polonais, des compresseurs, de puissants engins fournissaient un travail de titan pour transformer une colline en une immense taupinière. Ces déportés seront employés au camouflage, au bétonnage et aux travaux annexes dans la construction des galeries.

UN BUT: LA DESTRUCTION DU GRAND LONDRES

Une vaste étendue, déclarée zone interdite, est contrôlée par des civils au service de la Gestapo et plus tard aux services de sécurité des unités allemandes. En effet, à partir de décembre 1943, la zone interdite sera déclarée zone de combat et les services de la Gestapo devront se retirer pour être remplacés par les services de sécurité de l'armée allemande.

La base de tir de Mimoyecques constituait l'une des armes de représailles ou arme V (V Vergeltung représailles). Comme les autres armes de ce type, elle était braquée contre l'Angleterre. Elle devait permettre de soumettre l'ensemble du Grand Londres à un feu ininterrompu, afin de le détruire. Mais d'autres objectifs, et en particulier les villes industrielles des environs de Londres, devaient également être attaquées et anéanties.

En ce qui concerne tout d'abord son emplacement et sa dénomination, l'arme ne pouvait être installée que sur la partie de la côte du Pas-de-Calais, au sud-ouest d'une ville qui s'avançât le plus en direction de l'Angleterre et de Londres. Le site choisi devait être une colline arrondie de plus de 100 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le terrain devait être constitué par une roche résistante. En outre, sa situation devait être propice en matière de transport.

Partant de ces critères, une colline qui se trouve au sud de Calais, à Mimoyecques, à proximité de la localité de Landrethun fut choisie. L'installation devait se faire dans le plus grand secret, elle reçut le nom de code d'installation "Wiese" (prairie). L'arme elle-même était le résultat d'une découverte faite pendant la guerre. Elle avait été mise au point par l'ingénieur de l'armement Coenders.

Le principe de cette invention avec une seule charge propulsive, comme c'est le cas avec les canons habituels, mais au moyen de plusieurs charges ou gargousses explosant l'une après l'autre. Pour pouvoir mettre en œuvre le plus grand nombre de gargousses possibles, ce canon particulier a un tube très long, constitué par un grand nombre de tubes élémentaires superposés. La longueur de ces tubes ou tronçons de tube est de trois ou cinq mètres. A chaque jonction, un élément intercalaire destiné à recevoir une gargousse est monté perpendiculairement à l'axe du tube. Au moment du tir, le projectile; chargé à la base du tube, est mis en mouvement au moyen d'une charge propulsive relativement faible. A mesure que le projectile se déplace et passe devant les différentes gargousses, leur mise à feu successive lui imprime une accélération croissante. Si l'on construit un tube très long, et qu'en conséquence, on met en place de très nombreuses gargousses on obtient à la bouche du tube une vitesse initiale très élevée.

L'artillerie ne peut atteindre des objectifs éloignés que si les canons ont une vitesse initiale V/O élevée. A cette fin les canons doivent recevoir une très grosse charge de poudre. Celle-ci crée au moment du tir une puissante pression due à l'explosion, à laquelle les parois du tube doivent résister. Les canons doivent avoir des enveloppes épaisses en acier, qui exigent des processus de fabrication compliqués et les rendent extrêmement lourds. C'est là où réside la limite du développement des canons à longue portée, qui atteignaient alors un maximum de quarante à quarante-cinq kilomètres. Lors de Sa construction, la batterie Todt a reçu quelques obus tirés à cette distance depuis la côte anglaise. Le chantier ne fut pas touché, mais quelques obus tombèrent sur le village d'Audinghen qui était habité par le personnel de l'organisation. La distance d'Audinghen à la côte anglaise est d'environ quarante-cinq kilomètres.

Parmi les canons à longue portée, celui que Krupp fabriqua vers la fin de la Première Guerre Mondiale et qui, avec une portée de plus de 122 kilomètres, tirait des environs de Laon sur la capitale française, a constitué une exception. On a pu parler alors, du côté allemand, d'un succès moral, mais l'effet matériel obtenu fut modeste et ne justifia guère les gigantesques difficultés techniques que ce canon provoqua.

 

LE CANON COENDERS

Les difficultés techniques propres aux canons à longue portée disparaissent presque totalement avec le canon Coenders. En ce qui concerne la portée théorique, ce canon n'a pratiquement pas de limite. Plus son tube est long, plus il doit tirer loin. En outre, il est également possible de faire varier la force des gargousses, ce qui permet d'augmenter ou de diminuer sa portée. Par contre, il n'était pas possible de modifier latéralement la direction du tir. En effet, l'installation fixe de ce long tube interdisait de le déplacer en gisement.

La façon la plus simple de décrire le processus de fonctionnement du canon Coenders est la suivante la poussée produite par la mise à feu d'une seule charge explosive, dans un canon normal y est décomposée en une multitude d'ondes explosives plus faibles. Celles-ci sont produites successivement, l'intervalle entre les différentes ondes devenant de plus en plus petit à mesure que la vitesse du projectile augmente dans le tube. Les ondes explosives produisent dans le tube une pression intérieure sensiblement constante derrière le projectile. Il est vrai qu'il se produit, après l'explosion de chaque gargousse, une légère baisse de pression due à la progression du projectile, mais elle est immédiatement compensée par la mise à feu de la charge suivante. Ainsi, la même poussée s'exerce toujours sur le projectile tout au long de son parcours dans le tube. Le projectile a donc une accélération constante et atteint une vitesse très élevée à la bouche du canon. L'allumage des gargousses ne présentait aucun problème mais l'alimentation automatique nécessitait la présence humaine dans un endroit où s'échappait une partie des gaz d'explosion. La pression interne était relativement faible, comparativement à la haute pression régnant dans la chambre d'un canon normal - le canon Coenders se contente d'un tube aux parois minces. On devait utiliser du tube Mannesmann normal, c'est-à-dire du tube d'acier, étiré sans soudure. Il s'agit d'un matériau qui se trouve dans le commerce.

Comme dimension de tube, on a choisi un diamètre intérieur de quinze centimètres, les projectiles utilisés devant être en conséquence de calibre quinze. Ce tube à parois minces ne pouvant être rayé, le projectile tiré n'est pas mis en rotation. Ces projectiles parcourent leur trajectoire à la façon d'une flèche. Pour les stabiliser sur leur trajectoire, ils sont munis d'un empennage monté à leur partie arrière, qui est constitué par plusieurs ailettes de guidage. Ces projectiles ne peuvent basculer en cours de vol. La résistance de l'air agit derrière le centre de gravité du projectile et le stabilise en cas de besoin sur la tangente de vol. Les projectiles, non stabilisés par mise en rotation, ne permettent pas une visée précise, mais c'est à dessein que l'on y a renoncé ici. On voulait tirer parti de l'importante dispersion qui les caractérise pour créer la confusion chez les Anglais. Avec une cadence de tir rapide sur un objectif très étendu, cet effet aurait été extrêmement inquiétant. La longueur du projectile était d'environ 2,50 mètres, l'empennage de près d'un mètre de long. Le projectile était guidé dans le tube par un anneau de glissement circulaire monté en sa partie avant.

Au cours de travaux supplémentaires de mise au point effectués sur le canon Coenders, on s'est aperçu qu'il n'était absolument pas nécessaire d'avoir des tubes ronds pour guider un projectile non stabilisé par mise en rotation. C'est ainsi qu'est apparu le tube à section carrée, avec un nouveau projectile correspondant. Le calibre n'en était plus que de dix centimètres, mais la section du tube de 20 x 20 centimètres. La longueur du projectile était d'environ trois mètres. Le projectile devait être guidé par un anneau de glissement spécial, monté en sa partie avant. Cet anneau était constitué par une pièce d'étanchéité et huit courts patins, glissant deux par deux sur chacune des quatre parois du tube carré. Cet anneau ne devait pas tomber en cours de vol, mais au contraire il était conçu à la façon d'un parapluie et la résistance de l'air le rabattait en arrière le long du projectile. L'empennage était constitué par quatre ailettes qui venaient s'appliquer dans les angles du tube carré. Cette nouvelle conception entraînait une diminution sensible du frottement du projectile dans le tube . On parvint ainsi à améliorer notablement les propriétés balistiques du projectile et à augmenter sa portée.

C'est probablement au cours de la première moitié de 1943 que le principe du canon de Coenders fut expérimenté sur le polygone d'artillerie de Hillersleben . Un canon expérimental y fut installé afin de mesurer la trajectoire du projectile, ainsi que sa vitesse initiale. Pour cela on mit en place, à différents intervalles, de grands écrans de papiers que le projectile devait traverser. Les essais de tir furent couronnés de succès et confirmèrent les calculs théoriques.

LE BOULONNAIS, PLACE IDEALE POUR LA CONSTRUCTION DE BASES DE TIR A LONGUE PORTEE

Les résultats des essais furent communiqués aux instances supérieures, ainsi qu'il était prévu au contrat. Hitler vit dans ce canon une arme capable de contribuer à terminer la guerre à son profit. Il se rendit compte que l'on pourrait détruire tout ce qui se trouvait à la portée d'un tel canon. Il comptait également sur un très grand effet moral, lorsque le bombardement débuterait. En fait, ces deux résultats auraient été tout à fait accessibles. Il ordonna donc la construction immédiate d'une base de tir, à l'abri des bombes, sur la côte du Pas-de-Calais, comportant plusieurs rampes de tir disposées côte à côte et, au cours d'un développement ultérieur, également les unes derrière les autres. Le Boulonnais, cette boutonnière de calcaire et d'argile, à proximité de l'Angleterre, offrait le terrain idéal pour la construction de ces bases. A chaque base, aurait été assignée la destruction d'une région de l'Angleterre. Le premier objectif de la base de Mimoyecques était le Grand Londres, qui devait être soumis à un feu ininterrompu. Les ordres prévoyaient qu'un projectile serait tiré dans cette direction toutes les 15 secondes. L'exécution de cet ordre exigeait des efforts considérables. Il s'agissait non seulement de mener à bien d'importants travaux d'études et de génie civil, mais surtout de réaliser l'installation le plus rapidement possible. La lutte contre la montre était la plus difficile à mener.

On procéda alors dans les usine allemandes aux études et aux calculs définitifs du canon répondant à la tâche fixée. Les calculs balistiques montrèrent que, pour obtenir la vitesse initiale requise, le tube devait mesurer 150 mètres de long et avoir un angle de tir de 51 degrés. Cet angle correspondait donc approximativement à l'angle de tir du canon Krupp "parisien" - On peut en conclure que la trajectoire aurait également été identique. Avec une inclinaison de 51 degrés, la hauteur à la verticale entre les deux extrémités du tube est de l'ordre de 120 mètres. A l'air libre, il aurait fallu donc édifier, pour les canons, un gigantesque échafaudage de 120 mètres de hauteur et 150 mètres de longueur. Etant donné que de nombreuses raisons interdisaient la construction d'un tel édifice, la seule solution possible consistait à l'enterrer dans une colline d'une hauteur correspondante. Il fallait, en outre, veiller à ce que la partie inférieure des travaux n'atteigne pas la nappe phréatique. Une reconnaissance du terrain conduisit à une élévation proche de Mimoyecques. Il s'agit d'une colline constituée de couches denses de roche crétacée.

L'Organisation Todt fut chargée de l'étude du génie civil et de l'exécution des travaux. Les travaux de planification furent exécutés pour l'essentiel dans le bureau d'études de la direction Ouest de l'Organisation Todt à Paris. C'est à cette occasion que furent établis le plan d'ensemble et le tracé isométrique de l'installation générale.

 

LA BASE DE TIR DE MIMOYECQUES

La partie essentielle de l'installation était constituée par les galeries inclinées. Quatre galeries furent construites dans une première étape. Il est probable qu'une cinquième galerie était prévue en réserve. Ces galeries étaient inclinées selon un angle de 51 degrés et mesuraient, comme les canons eux-mêmes, 150 mètres de longueur. Elles furent creusées en direction de l'objectif. En fait, la direction de chaque galerie était légère. ment différente, afin d'atteindre un front élargi. La dispersion très importante des projectiles non stabilisés suffisait largement à assurer l'effet recherché en profondeur et en largeur. Les galeries inclinées mesuraient environ 2,50 mètres de large et 3 mètres de haut, voûte comprise, avec un sol disposé en escalier. C'est au milieu de la galerie que la rampe de tir devait être montée. Elle devait être constituée par un faisceau de six tubes superposés. La puissance de feu assignée à l'installation était donc, dans une première étape, de vingt-quatre ou trente bouches à feu, ce qui représentait une puissance considérable. Pour l'alimentation des canons, une plate-forme de chargement était prévue, compte tenu de la longueur des tubes, tous les trois ou tous les cinq mètres. C'est là que devaient se tenir les équipes de servants. Leur tâche allait consister à charger en permanence les gargousses dans un ordre déterminé. Un téléphérique fixé à la voûte de chaque galerie était prévu pour le transport des charges. Compte tenu de la longueur des tubes, il devait y avoir dans chaque galerie inclinée 30 ou 50 plates-formes de chargement. Avec 4 galeries, cela représentait donc 120 ou 200 plates-formes qui auraient été servies jour et nuit. Avec la relève, cela représentait au minimum 500 servants. Venaient s'y ajouter les équipes de transport, la direction du tir et le personnel auxiliaire, ce qui aurait porté l'effectif total à un minimum de 1200 hommes. Ils auraient eu une tâche terriblement dure à accomplir. Pour le personnel, de vastes locaux étaient prévus au palier à 30 mètres de profondeur. La ventilation d'un tel système de galerie posait de grandes difficultés, en particulier l'élimination des gaz d'explosion. Il fallait, en outre, prévoir de vastes salles pour le stockage des munitions. Elles furent construites au palier à 60 mètres de profondeur. Les logements du personnel et les salles de stockage étaient reliés par des galeries ; la circulation verticale assurée par des ascenseurs ménagés à l'intérieur de la colline. Ainsi qu'il a déjà été dit, un projectile devait être tiré toutes les 15 secondes. Cela aurait donc représenté 5 760 coups par jour. Avec des projectiles d'un poids d'environ 140 kg, gargousses comprises, cela représentait une consommation quotidienne d'environ 800 tonnes. On pensa faire venir ces énormes approvisionnements par voie ferrée. Il fallut pour cela établir un raccordement spécial à la ligne Calais Caffiers. Cette bretelle conduisait à l'installation par un tunnel dans lequel les wagons chargés pouvaient être garés. Le tunnel se trouvait au palier à 30 mètres de profondeur. Son entrée était protégée par une porte d'acier contre les éclats de bombes. Pour le cas où l'approvisionnement par fer aurait été interrompu, les munitions devaient arriver par camions. Ceux-ci seraient entrés dans te tunnel ferroviaire pour déchargement et seraient sortis par la porte sud. Cette issue devait également être protégée par une porte d'acier. On avait prévu des dépôts de camions à Desvres, Saint Omer , Boulogne et Calais.

L'ensemble du système de galeries a été creusé dans la roche par les procédés en usage dans l'industrie minière. Pour effectuer ce travail on fit venir 300 mineurs allemands. La roche, à la sortie à l'air libre, était arrosée d'un produit de camouflage vert. Les hommes qui travaillaient à la surface avaient des vêtements de couleur vert foncé. Ici tout était vert. Les 300 mineurs arrivaient le matin, avant l'aube, dans des camions. Il en repartaient le soir après le coucher du soleil. Rien ne devait retenir l'observation de l'aviation alliée.

LA BASE EST ATTAQUEE PAR L'AVIATION ALLIEE

En dépit du secret, pour autant qu'un secret puisse être entièrement gardé, malgré l'installation à proximité d'un chantier factice, Vérité avait découvert la base ainsi que son objet. Elle fut attaquée par l'aviation alliée avec des bombes très lourdes qui venaient d'être mises au point, et des éléments du réseau de souterrains furent détruits. Etant donné qu'à cette époque, la défense antiaérienne allemande était réduite, les attaques s'effectuaient en plein jour sans aucune entrave. L'effet des bombardements fut si puissant que même la dalle de béton de 4 mètres d'épaisseur fut percée. Une bombe très lourde s'engagea dans une galerie inclinée et explosa c'est ainsi qu'à 100 mètres de profondeur deux travailleurs seulement furent tués par la déflagration de puissantes explosions. Les dégâts furent relativement importants.

Si d'autres bombardements furent moins heureux ce jour là, par un extraordinaire concours de circonstances, l'immense chantier était désert. C'était aussi un jour férié.

L'Organisation Todt ne s'était pas laissée intimidée par ces événements. Il est certain qu'elle s'apprêtait à poursuivre les travaux et à essayer de terminer l'installation en 1944. Mais l'effondrement de l'armée allemande rendit tout nouveau projet superflu.

André-Georges VASSEUR Inscrit au Copyright 1980

Tous droits réservés

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NORD MATIN JUIN 1973

 Mimoyecques , un hameau de quelques habitations sur la route de Landrethun le Nord, entre Boulogne et Calais, inconnu de la plupart des habitants de la région, parfaitement ignoré de tout le reste du département et pourtant...

Et pourtant c'est là que les Allemands, durant la dernière guerre, décidèrent de construire le plus gigantesque abri de la Cote d'opale, à l'ombre duquel devaient être propulsées, en août 1944, les plus terrifiantes des fusées destinées à raser Londres, après les V1 et les V2, les V3.

Aujourd'hui, les sinistres vestiges de Cet abri existent encore, ils renferment en plus de leur secret à 300 m sous terre, où subsistent des installations encore méconnues, 1000 innocentes victimes, déportés, internés, que les Allemands utilisaient pour creuser les galeries de leur base de lancement.

Un jour de juillet 1944 , au fond du trou, ce fut l'apocalypse. Larguée d'une escadrille de lancasters, une des bombes de 5 tonnes, par le plus grand des hasards, s'introduit dans une des bouches à feu des fusées, glisse jusqu'au pied de la rampe de lancement, et explose dans la deuxième galerie 1.000 morts à l'étage du dessous, recouverts par des milliers de m3 de terre. Des sacrifiés. Quinze jours plus tard, Si cette bombe n'avait pas mis 'un terme à l'avancement des travaux du bunker de Mimoyecques, les premiers V3 se seraient abattus à une cadence de 600 par heure, sur Londres, déjà an partie détruite par les V1 et V2.

LE CANON DE LONDRES

Ces tubes à " haute pression " qui devaient permettre le lancement des V 3, les nazis, les avaient appelés dans leur ensemble " Le canon de Londres ", à l'image de la grosse Bertha qui, en 1914 1918, pilonnait Paris.

Ce projet remontait à 1942. A son origine était une firme d'armement et d'acier " Roechling " qui soumit l'idée à Hitler comme un moyen efficace de rayer Londres de la carte, là où avait échoué la Luftwaffe. Le V 3 eut alors la priorité dans l'effort de guerre allemand an dépit des protestations des experts an balistique et du dédain des savants tels que Werner Von Braun, à Peenemüde. De nos jours Roechling se refuse à discuter de son projet " Pompe à haute pression". Du reste, il semble que l'ensemble des plans de Mimoyecques, soient gardés secrets à Berlin. Plusieurs tentatives de demandes de renseignements ont été repoussées.

August Coenders, dessinateur de canon, prit en main l'étude de ce projet en août 1942, avec, tenez vous bien, des documents français saisis comme base de travail, et qui remontaient à

1918.

C'était un canon à long fût, réplique à la grosse Bertha. le monstre de Krupp, qui, à la fin de la guerre 19l4 1918 lança 318 obus géants sur Paris, d'une distance de 123 km

Au début de 1943, le "Canon Angleterre " était fortement appuyé par Albert Speer, alors ministre de l'industrie et de l'armement C'est d'ailleurs lui qui conçut l'idée d'un bunker souterrain pour abriter jusqu'à 50 de ces canons sur la côte française du Pas-de-Calais, près de Marquise. Même la cadence de tir était prévue : chaque canon devait tirer toutes les cinq minutes prés de 600 projectiles par heure dés le milieu de 1944.

DES TETES ATOMIQUES

Le fonctionnement du canon de Londres était basé sur des charges d'explosifs (lanceurs) qui, à espaces réguliers, le long du tube devaient créer dans le fût la pression. nécessaire à la propulsion de la fusée. Mais le principe créa des doutes dans l'esprit d'experts balistiques nazis comme le lieutenant général Schneider. Ce dernier, aujourd'hui à Wiesbaden, appuyait davantage le développement des fusées V1 et V2 qui, devaient faire gagner la guerre à l'Allemagne, pensait il "Si nous avions été capables de les équiper de têtes atomiques"... terrifiante perspective qui, fort heureusement, et pas seulement pour Londres, ne vit jamais le jour.

Finalement après différentes études balistiques et d'équilibres des fusées, qui se virent résolues par la conception de rayures dans le fût du canon, Speer se rendit auprès d'Hitler, très enthousiaste et réussit à le convaincre qu'il était grand temps de commencer les travaux "acceptant sans hésitation tous les risques possibles que cela implique".

 

 

Mi 1943 ETRANGE ANIMATION A MIMOYECQUES LA RESISTANCE INTERVIENT

Sitôt dit, sitôt fait. A la mi 1943 on vit arriver à Mimoyecques les ouvriers. Des prisonniers de guerre, des internés, des travailleurs allemands aussi, et l'on construit de quoi loger mille soldats de l'artillerie pour entretenir les canons, alors que l'on aménageait une station électrique indépendante, des ascenseurs, des immenses entrepôts souterrains. Mais une telle animation sur le plateau de Mimoyecques ne pouvait passer inaperçue... Les Résistants français remarquèrent des trains chargés de calcaire quitter la France pour la Belgique .Et puis ce fut 1'erreur des Allemands : la reconnaissance aérienne alliée repéra une ligne de meules de foin, le long des abris des canons, alors qu'en cet automne 1943, tout le foin était rentré.

En novembre 1943, les premières bombes tombèrent, hélas, inutilement, sur la plate-forme de 5 mètres en béton armé.

 

ON REPARLE DE TETES ATOMIQUES

Janvier 1944, on procède an Allemagne aux premiers essais de tir du V3. La vitesse initiale est insuffisante 1.000 mètres seconde. Pour que les fusées atteignent Londres, il faudrait 500m de plus par seconde. De nouveau Schneider intervient : " De toute façon la charge d'explosif contenue dans la fusée est trop petite, il faudrait les équiper de têtes atomiques". Est-ce le coût de l'opération qui fait hésiter Hitler, ou: tout simplement est ce le fait que les Allemands sont alors incapables d'équiper leurs fusées de tels engins ? on l'ignore, quoiqu'il en soit, Hitler se refuse à entendre parler d'un projet semblable.

Avril 1944, les essais n'aboutissent pas plus, les fûts sont trop minces, pense t'on et puis deux mois plus tard, les alliés débarquent en Normandie. Les travaux ne sont pas terminés, les bombardements sur Mimoyecques se font; de plus en plus fréquents bien qu'ils n'empêchent pas à 150 mètres sous terre, les Allemands de poursuivre l'aménagement de leurs installations. Si tout n'est pas terminé, on songe malgré tout à utiliser l'abri tel qu'il est. Plus tard ,après la fin de guerre les vestiges des installations retrouvés à Mimoyecques et en Allemagne montreront que les nazis n'étaient pas loin de mettre leurs projets à exécution. Mais avant les bombardements du 6 juillet, les raids successifs rendent les travaux difficiles :pannes d'électricité, acheminement perturbé des matériaux... Et puis arrive le 6 juillet 1944.

UNE BOMBE de 5400 KILOS

Oui. il y a le 6 juillet 1944 déjà l'avance des alliés contrariait les plans nazis, les raids se succédaient... Celui dû 6 juillet fut fatal à Mimoyecques. Dix-neuf lancasters de la RAF du 17e escadron, pilonnèrent la plate-forme de tir ,et tout ce qui l'entourait. Encore aujourd'hui, les trous de bombes qui labourèrent le sol témoignent de la violence du bombardement .

C'est que ce 6 juillet là les Anglais n'avaient plus l'intention de se déplacer pour rien et puis l'avance des travaux, les renseignements recueillis, bref c'était bientôt pour Londres !

Les lancasters, dix-neuf donc, lâchèrent des tonnes de bombes brisantes sur les abris an béton armé recouvrant les fûts de canon de 127 mètres de long. Une " Barnes Wallis Tallboy " (5,45 t) atteignit le puits d'un des trois fûts, s'engouffra jusqu'à la base de lancement elle même, où elle explosa, isolant la 2e galerie des autres, renfermant à jamais près de 1.000 victimes à 300 mètres .Pour Hitler c'en était fini des V3 .

 

TRENTE ANS APRES

Ce n'est qu'à la fin de l'année dernière que 1'actuel propriétaire du terrain sous lequel subsiste ces galeries, décida d'explorer ce qui faillit bien être la base même de la destruction de Londres .

Après la guerre les alliés firent sauter en partie la plate-forme de tir et obstruèrent l'entrée et la sortie de la galerie principale (3 km de long) que devait emprunter le train chargé de matériel (-30 mètres). Il ne fut pas bien difficile de dégager les entrées ,et à sa grande surprise le propriétaire découvrit que le premier étage ,sans être en excellent état ,avait gardé son aspect d'antan. Le quai d'où l'on déchargeait les wagons existe toujours, de même que l'installation électrique. Sur les murs tantôt de béton, tantôt de craie, des inscriptions laissées par les témoins de ce triste passé. Çà et là des galeries obstruées par les éboulements, sur lé sol des barres de fer, des bidons rouillés.., On visite aujourd'hui ce gigantesque bunker, en s'adressant à la ferme de Mimoyecques.:.. Un bunker que jadis on prévoyait d'utiliser aux fins les plus abjectes, aujourd'hui pacifié...

Quelle tête ferait en effet Hitler qui engloutit dans ces constructions autant de vies et d'argent, s'il savait qu'aujourd'hui dans les galeries latérales on cultive des champignons ?

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