Lettre ouverte aux élus bretons

Lettre ouverte aux élus bretons

le 23 décembre 1999



Cette lettre ouverte est adressée aux élus bretons par Bretagne Vivante-SEPNB, la Ligue pour la Protection des Oiseaux et le Groupe Ornithologique Breton.



Après les naufrages du Tanio, de l'Amoco-Cadiz, de l'Olympic-Bravery, du Torrey-Canyon, du Böhlen, une nouvelle catastrophe écologique frappe la Bretagne. Elle vient compromettre les efforts déployés depuis tant d'années par les associations de protection de la nature en faveur du patrimoine naturel breton. Elle vient menacer des activités économiques fragiles, dans un contexte de concurrence accrue.

Tout ceci suscite une nouvelle fois des sentiments d'impuissance, d'inquiétude, de dégoût et de colère.

Impuissance face à ces catastrophes que nul ne peut, ou ne veut, réellement maîtriser. Impuissance devant la difficulté à récupérer les nappes de ce pétrole lourd et visqueux qui finiront leur course capricieuse sur les rivages de l'Atlantique. Inquiétude, quand on sait que certains milieux littoraux, tels les marais, les rias ou les vasières, mettraient plus de 10 ans à se remettre d'une telle pollution, compromettant ainsi la survie de dizaines d'espèces animales ou végétales, le fonctionnement d'écosystèmes parmi les plus productifs et le maintien d'activités économiques liées à ces milieux.

Dégoût, quand sont arrivés les premiers oiseaux mazoutés, essentiellement des guillemots, englués dans le pétrole de l'Erika ou dans le mazout d'autres bateaux qui ont profité de l'événement pour dégazer sauvagement au large. Après les guillemots, viendront peut-être prochainement les fous de bassan, les mouettes tridactyles, les plongeons ou autres macareux. Sans oublier les effets sur la microfaune marine, sur les mammifères marins...

Colère de devoir encore et toujours remettre en place les mêmes réseaux (bénévoles) de surveillance de la côte, d'organiser en urgence l'acheminement des oiseaux mazoutés vers la station ornithologique de l'Ile Grande, en faisant son possible pour que la majorité y arrive en vie. Colère de voir tant d'efforts de protection anéantis : à quoi bon protéger les colonies d'oiseaux de mer du Cap Sizun ou des Sept Iles, si nous devons voir ces oiseaux décimés au large par des pollutions accidentelles ou volontaires.

Certes, les bretons sont devenus de vrais experts en nettoyage. De nouvelles machines existent pour démazouter les oiseaux, les moyens de dépollution des côtes sont plus efficaces et mieux organisés qu'autrefois. Mais il faudra encore probablement se replier sur les « moyens mécaniques », c'est à dire ressortir les pelles et les seaux.

Nous, associations de protection de la nature, mettrons tout en oeuvre pour tenter de maintenir en vie les espèces et les milieux littoraux qui seront affectés par cette marée noire. Mais nous voulons aujourd'hui affirmer notre amertume de devoir encore assumer ce qui relève de la négligence et de l'inconséquence des armateurs, des compagnies pétrolières et des organismes de contrôle.

Nous souhaitons, Mesdames et Messieurs les élus bretons, que le naufrage de l'Erika puisse servir de leçon. Il est de votre responsabilité d'agir concrètement en faveur de la préservation durable des écosystèmes marins et littoraux. Il est de votre devoir de contribuer au maintien des activités économiques durables qui y sont liées. Il nous paraît notamment fondamental de renforcer les contrôles des navires durant les dernières années de leur vie, en particulier pour les navires transportant des produits polluants ou dangereux. Par ailleurs, il est indispensable de renforcer les moyens de surveillance des côtes et de contrôle des bateaux, pour réprimer davantage, et de manière significative, les responsables des mini-marées noires dues aux dégazages sauvages et dont on observe régulièrement les effets le long de nos côtes.

Nous vous demandons, Mesdames et Messieurs les élus bretons, de vous faire écho de ces propos auprès du gouvernement français, et de soutenir les solutions de nature à appliquer au domaine marin et côtier les principes de précaution nécessaires permettant de garantir le maintien d'écosystèmes riches et diversifiés constituant un patrimoine commun à l'humanité.