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Le fabuleux destin de Michel H.
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Le système Houellebecq
L'Express du 30/08/2001
Le fabuleux destin de Michel H.
par François Busnel
Rien ne prédestinait l'auteur des Particules élémentaires à devenir l'écrivain culte de ce début de siècle. Pourtant, de bouche-à-oreille en stratégies audacieuses, il a fini par se faire un nom et des royalties. Et il a vite appris

© DR

La Une des Inrockuptibles, en août 1998, qui lança Les Particules élémentaires.

C'est l'histoire d'un type qui voulait devenir un mythe. Et dont la fulgurante ascension est révélatrice des impasses dans lesquelles la société française s'est engouffrée autant que des tactiques et des stratégies que le milieu littéraire a su mettre en place pour sacrer son prince.

1958 Naissance à la Réunion.
1991 Lovecraft, essai biographique (Le Rocher).
1994 Extension du domaine de la lutte (M. Nadeau).
1998 Les Particules élémentaires (Flammarion).
2000 Présence humaine, CD de «rap mou» (Tricatel).
2001 Plateforme (Flammarion).

Rien ne prédestinait Michel H. à être un jour l'auteur culte du début du XXIe siècle. L'histoire commence à la Réunion, en 1958. Michel H. naît dans une famille qui ne tarde pas à se déchirer. Plus tard, il racontera à quel point il a mal vécu le divorce de ses parents: «J'avais la nette conscience qu'une grave injustice avait été commise à mon égard.» Cette «nette conscience», c'est la marque de fabrique de l'écrivain. Et la clef de son succès. Dans ses trois textes phares - Extension du domaine de la lutte (1994), Les Particules élémentaires (1998) et Plateforme (2001) - il pointe les contradictions de son époque tout en se gardant soigneusement d'endosser l'habit du penseur officiel. De la sociologie, oui, mais adroitement emballée dans une couche de romanesque.

Michel H. est malin. Il comprend très vite que pour se tailler un empire en littérature, il ne suffit plus d'avoir du talent: il faut accompagner les livres que l'on écrit du bruit qu'ils peuvent faire lorsqu'ils tombent dans les mains de la critique. Trois phénomènes vont ainsi hisser Michel H. au rang de star: l'intérêt du public pour les polémiques, la curiosité des lecteurs pour la sexualité des autres, l'identification de chacun - à un moment où l'autre de sa vie - aux personnages qu'il va introduire en littérature.
Le temps du rêve est terminé, l'ère des stratégies peut commencer.

Exacerber l'air du temps
L'histoire débute vraiment en 1994. Michel H. a déjà publié quelques poèmes, aux éditions La Différence, ainsi qu'un essai - remarquable mais peu remarqué - sur Lovecraft. Entre deux dépressions, après avoir enchaîné les petits boulots dans le secteur de l'informatique, il écrit son premier roman. A qui va-t-il l'envoyer? Michel H. a le choix: être un petit soldat parmi les autres dans la volumineuse production des grandes maisons, ou la vedette d'un éditeur plus confidentiel mais dont la réputation dans les milieux intellectuels a souvent servi de tremplin. Et c'est ainsi que Maurice Nadeau voit débarquer dans son bureau un jeune homme nonchalant qui tient déjà ses cigarettes entre le majeur et l'annulaire et entrecoupe les rares phrases qu'il prononce de longs regards à destination de ses pompes ou du plafond. Michel H. confie volontiers une passion pour Jean Ferrat, une dévotion pour Arrabal... et Pif Gadget! Mais il déteste Prévert («C'est un con!»). Qu'importe! Maurice Nadeau, inlassable dénicheur de talents, publie Extension du domaine de la lutte. «A l'époque, raconte Nadeau, il voulait être le nouveau Perec.» Il faudra attendre! Car le livre sort dans l'indifférence critique. C'est un bouche-à-oreille obstiné qui, lentement mais sûrement, fait de l'ouvrage un objet messianique: c'est LE livre que toute une génération attendait.

Toute une population, aussi. «Mes personnages ne sont ni riches ni célèbres; ce ne sont pas non plus des marginaux, des délinquants ni des exclus. On peut trouver des secrétaires, des techniciens, des employés de bureau, des cadres. [...] Donc des gens tout à fait moyens, a priori peu attirants d'un point de vue romanesque.» En effet, cet «univers banal» a rarement été exploré. Il y a là un créneau dans lequel Michel H. se précipite. Résultat: alors que Nadeau pensait vendre 1 500 exemplaires du livre, les compteurs affichent, un an plus tard, 16 000 ventes. Michel H. est maintenant incontournable dans les cénacles underground, antichambre des milieux branchés de la capitale.

Désormais, tous ses livres vont s'articuler autour de ce noyau central: répertorier implacablement les angoisses de l'homme moderne (la peur du quotidien, la solitude, la frustration sexuelle, la quête effrénée - et vouée à l'échec - des plaisirs du sexe, l'incapacité à aimer, la haine de l'entreprise...), saupoudrer le tout d'une vision claire mais sombre de la société («N'ayez pas peur du bonheur; il n'existe pas»), secouer dans tous les sens (du sexe, hard de préférence) et laisser mousser.

Le lancement
Cette alchimie, c'est Raphaël Sorin, directeur littéraire des éditions Flammarion, qui va la réaliser. Un peu par hasard. A l'époque, Flammarion n'affiche plus dans son catalogue de grands auteurs vendeurs. Michel H. est présenté par le romancier Dominique Noguez. Sorin comprend immédiatement qu'il a devant lui une bombe en kit: il suffit d'assembler les morceaux. La mèche s'allumera toute seule! Lorsqu'il achève Les Particules élémentaires, Michel H. exige également de Nadeau la publication d'un recueil de poèmes. Nadeau ne peut s'offrir ce luxe. D'autant qu'il n'est pas entièrement convaincu par Les Particules. La rupture est consommée: Michel H. rejoint Flammarion.

Mais comment «vendre» un texte aussi ambigu? Il ne suffit pas d'avoir écrit le grand roman de l'après-68, le livre que tout le monde aurait voulu écrire. «Le message des Particules était clair, explique le psychiatre François Lelord (1): on vous présente la libération sexuelle comme ce qui apporte le bonheur et l'exultation mais on refuse d'en voir l'aspect impitoyable et compétitif qui exclut tous ceux qui, pour différentes raisons, ne sont pas séduisants. Pour en finir avec le désir, l'auteur propose alors une castration généralisée.»

La stratégie de lancement devient inévitable. Un casse-tête! D'autant que le mot «stratégie» ne figure pas encore dans l'abécédaire de Michel H. Il apprendra vite. Flammarion choisit l'option la plus risquée: une sortie en pleine rentrée littéraire, au milieu de 295 autres romans français. Pour faire remarquer Les Particules..., Sorin, fin connaisseur de l'âme humaine, joue sur l'ego des critiques littéraires. «En période de rentrée littéraire, chaque journaliste essaie de découvrir l'inconnu», admet l'éditeur. Le reste est affaire de conviction. Et, à ce jeu-là, Sorin excelle. Deux cibles sont définies, pour deux publics différents: les branchés - Les Inrockuptibles - et les classiques - Lire. L'idéal!

Au terme de comités de rédaction parfois sanglants, les pro-Particules imposent leurs vues. Le 19 août, avec presque quinze jours d'avance, Les Inrocks consacrent la couverture du magazine à Michel H. en brandissant ce slogan: «Danger: explosif.» Lire suivra. Une bonne clef pour déclencher une avalanche d'articles dans la presse, et surtout pour attirer l'attention de la télé sur le «phénomène» naissant. Guillaume Durand invite aussitôt Michel H. sur le plateau de Nulle Part ailleurs, ex-émission culte de la chaîne cryptée. On y découvre un Michel H. timide, s'exprimant par onomatopées; il a l'air de s'ennuyer un peu. C'est la nouvelle télégénie, mais ça marche. Michel H. est comme ses personnages: quelconque. L'effet est foudroyant: fin août, 25 000 exemplaires des Particules écoulés. Même l'éditeur n'en revient pas!

Provocation et procès
Cette fois-ci, ni Michel H. ni Raphaël S. n'ont eu l'idée du «coup». Mais ils en ont largement bénéficié. Aux provocations vont répondre les procès. Glissons sur celui intenté par le patron du camping «alternatif» cité par Michel H. comme haut lieu de l'échangisme. L'affaire éclate lorsque le succès de Michel H. commence à irriter ses «amis», eux-mêmes écrivains mais largement moins chouchoutés par la presse parisienne. Ils sont une petite dizaine, fondateurs de l'obscure revue Perpendiculaire, que Sorin, flairant l'école de pensée, avait également inscrite au catalogue de Flammarion. Au terme d'un interrogatoire serré, ils décident d'exclure Michel H. de leur groupe, constatant «une profonde divergence de vues». Aujourd'hui, Jean-Yves Jouannais, ex-Perpendiculaire, enseigne l'art contemporain à l'université Paris VIII et ne comprend toujours pas l'attitude de celui qui était devenu le leader de cette bande d'amis unis par une même vision de la littérature: «Nous n'avons pas fait le procès d'un livre, mais les propos que tenait Michel dans les médias étaient inadmissibles: sa position sur l'eugénisme, ses déclarations sur Hitler qui ne serait pas pire que Napoléon, sa proximité avec les cathos intégristes... On ne peut pas parler politique avec lui.»

Il est vrai que Michel H., omniprésent dans les médias, n'y va pas de main morte: Staline? «Bon, c'est vrai, j'aime bien Staline. [Rires.] [...] Parce qu'il a tué plein d'anarchistes. [Rires.]» (2). L'attention ne se porte plus sur le livre, elle se concentre sur le personnage: Michel H. est un écrivain qui sait aussi prendre la pose du véritable provocateur. Diabolisé par ses anciens amis, salué de l'extrême gauche à l'extrême droite, Michel H. accède au statut très envié d'Ecrivain Infréquentable.

«La vérité si je mens !»
Le scandale a donc éclipsé le roman. On s'arrache Les Particules... mais c'est pour découvrir la prose du Grantécrivain Maudit. «Ou pour lire sous l'appellation "roman" un livre porno», ricanent les plus audacieux. Michel H. rêvait d'être Perec, mais le costume de Lautréamont ne lui déplaît pas. L'essentiel est de ne pas être nu. Pourtant, vers la mi-octobre, les ventes des Particules... commencent à stagner. Flammarion veut dépasser les 120 000 exemplaires, conquérir un public plus vaste. Pour cela, l'éditeur a des idées: Michel H., enfin invité chez Pivot, s'y rendra en soignant son look: il ne s'agit plus de plaire au public branché mais à la fameuse ménagère de moins de 50 ans. Objectif: Goncourt. Et voici donc Michel H. affublé d'une printanière chemise vichy. «Ça lui donnait un air de gendre idéal, explique Marie Boué, son attachée de presse. Nous voulions qu'il ait une apparence fraîche et ingénue.» Sur le plateau, il est même adoubé par le pape de la provoc', Philippe Sollers soi-même. Le spectacle tant attendu n'aura donc pas lieu: le père sanctifie le fils.

Mais, plus que l'effet Pivot, c'est l'effet Goncourt qui va rendre Michel H. sympathique. Recalé - malgré le soutien de François Nourissier - par des jurés soucieux de leur image, Michel H. dit tout haut ce qui se chuchote: courant sous la casaque Flammarion, il n'a aucune chance au Goncourt. Un prix Goncourt qui va tout naturellement à Paule Constant (Gallimard), dont Michel H. n'hésite pas à qualifier le roman de «complètement nul». Privé de Goncourt, le handicap se transforme en avantage, et les ventes s'envolent: au final, 350 000 exemplaires et 25 traductions.

Extension du domaine de l'ambiguïté
C'est la stratégie la mieux définie... et la plus payante. Il faut dire que l'ambiguïté a toujours fait recette en France. «Michel est dans la maîtrise, explique son ex-ami Jean-Yves Jouannais, c'est tout sauf un fasciste. Il a tissé son réseau du côté de Beigbeder et des Inrocks aussi bien que de Radio Courtoisie, où il n'a pas été mais où son livre a été adulé. Il a bénéficié d'un flou généralisé et surtout de la peur du politiquement correct: les gens sont prêts à tout, même à cautionner l'abject, pour ne pas passer pour des tenants du politiquement correct.» Et, de fait, Michel H. brocarde allègrement les «bien-pensants». Ses adorateurs voient en lui un romancier à thèses. Des thèses qui, précisément, exaspèrent. Michel H., lui, joue sur la corde raide. Est-il, oui ou non, le Michel de Plateforme? Eugénisme, clonage, tourisme sexuel, qu'en pense-t-il vraiment? «C'est vrai qu'il a mis au point dans ses livres une technique qui rend toute forme de critique faiblarde, c'est un dispositif volontaire», admet Raphaël Sorin. «Sa stratégie consiste à ne pas se positionner comme l'intellectuel de service mais comme celui qui, jouant de l'ambiguïté, renvoie chaque lecteur à ses propres interrogations», ajoute Marie Boué.

Plateforme est le livre où culmine cette stratégie de l'ambiguïté. Au point que les zélateurs pressés de Michel H. se croient tous obligés de préciser qu'il ne faut pas «lire au pied de la lettre» ni «prêter à l'auteur les idées et les phrases de ses personnages». Soit. Les stratégies de Michel H. sont inépuisables et sa biographie n'est pas encore écrite. Mais, à être trop prévisible, le Grantécrivain qui, hier encore, était la figure de proue de l'avant-garde risque bien de devenir le chef de file d'un nouvel académisme.

(1) Auteur, notamment, de L'Estime de soi.
(2) Les Inrockuptibles, août 1998.


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