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Houellebecq et l'Occident
LE MONDE DES LIVRES | 30.08.01 | 15h25
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Même si la polémique engagée autour de "Plateforme" s'est focalisée sur le tourisme sexuel, ce n'est en rien le sujet principal de ce roman féroce qui, autour d'un amour imprévu, nous balade entre ennui, plaisirs frelatés, Occidentaux accablés et intégristes de toutes sortes.

PLATEFORME de Michel Houellebecq. Flammarion, 370 p., 20 € (131,20 F).

Si vous aimez la littérature, il serait sage de ne pas écouter ceux qui disent : "Michel Houellebecq pense que..." Car Plateforme n'est pas un essai sur le tourisme sexuel (lire nos informations dans Le Monde daté 26-27 août), ni un texte de propagande en faveur de cette pratique, ni un réquisitoire contre elle. C'est un roman. On s'est beaucoup offusqué, en Occident, en 1989, de voir les intégristes musulmans refuser de comprendre que Les Versets sataniques de Salman Rushdie étaient une fiction, et voilà qu'avec des conséquences moins dramatiques heureusement, certains, aujourd'hui, en France, font la même chose. Plateforme (drôle de titre, mais Houellebecq avoue sa fascination pour la trouvaille de Faulkner, Pylône) est pourtant bien un roman, excellent, dont le sujet n'est pas principalement le tourisme sexuel, mais, sur fond d'"état des mœurs en Occident au début du XXIe siècle", l'éternelle affaire des relations complexes entre les hommes et les femmes, de leur perpétuel malentendu, annulé, comme cela arrive parfois dans une vie, par une vraie rencontre, une sorte de miracle ou de révolution intime, une histoire d'amour. Inattendue, mystérieuse, évidente, comme elles le sont toutes.

Le seul ennui est que Houellebecq ne fait pas dans le "troubadourisme". En très bon romancier, il regarde la société. Il ne cherche pas à la juger, mais à la décrire, avec un humour terriblement noir. Alors, l'image n'est pas forcément plaisante pour tous ceux qui préfèrent "ne pas savoir". "Je ne hais personne, précise Michel Houellebecq. Je suis dans une forme d'éloignement, de distance. C'est la position normale de l'écrivain. Je sais qu'il y a une demande pour que je condamne ce que je décris, notamment le tourisme sexuel. Je n'ai aucun jugement négatif. Ni sur tel ou tel comportement, ni sur l'homme en général. Dans le pire des cas, je suis compassionnel."

En outre, son narrateur, célibataire assez léthargique, vivant "dans un pays marqué par un socialisme apaisé", fonctionnaire au ministère de la culture, n'est pas vraiment fait pour avoir une existence heureuse et vivre un bel amour. Mais plutôt, en effet, pour les voyages organisés où se conjuguent des solitudes, et où, si l'on choisit comme destination la Thaïlande, on se prépare à l'amour tarifé. Il est donc très facile de prévoir que tout se terminera très mal. Cependant, il faut d'abord s'attarder du côté de ce narrateur. Il se prénomme Michel, il a la quarantaine, mais ce n'est pas Michel Houellebecq, contrairement à ce qu'on entend dans la bouche de ses adversaires, comme si les millions de paroles prononcées pour expliquer que le narrateur de la Recherche n'est pas Marcel Proust n'avaient servi à rien. "Le choix du "je" ou du "il" était ma seule vraie hésitation en commençant ce livre, explique Michel Houellebecq. J'ai su que je voulais le "je" en décrivant, dès les premières lignes, le personnage. "Je ne me suis pas marié", dit-il, et il précise qu'il s'est toujours "retenu d'acheter un animal domestique". Moi, je suis marié et, justement, j'envisageais d'acheter un animal domestique, ce que j'ai fait. Alors j'ai choisi d'écrire au "je". Le "je" est vraiment flexible, on peut avec lui exprimer aussi, au mieux, ce qu'on voudrait ne pas être."

La polémique déclenchée par son précédent roman, Les Particules élémentaires (Flammarion, 1998), comme celle qui commence à propos de Plateforme, ne suscitent chez lui qu'un ennui poli : "J'aimerais que ce que je pense, moi, personnellement, n'ait aucune importance.
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C'est le sens de l'époque qui cherche à m'entraîner dans la polémique. Moi, je crois que j'écris bien et c'est ma vraie fierté. Cela dit, il semble que j'aie une espèce de flair de cochon pour déceler ce qui va faire mal à la société autour de moi."
Et pour le dire, avec netteté, et un sens très sûr de la composition d'un roman. "Oui, j'ai beaucoup pensé à la construction, je voulais tenter d'écrire un texte qui se lise d'une seule traite." Ce qui a été fait.

Est-ce cette capacité à révéler ce qui dérange qui a incité Michel Houellebecq à s'installer dans une toute petite île (200 habitants), au sud-ouest d'une île qui est elle-même à l'extrême ouest de l'Europe, autrement dit en Irlande ? "Non, j'ai toujours eu un rêve d'Irlande, où je suis venu souvent, répond-il, mais je n'avais pas d'argent. Grâce aux Particules élémentaires, j'en ai eu un peu. J'ai d'abord habité Dublin, puis depuis novembre 2000, je suis ici, à Bere Island."

Tous ceux qui se font une idée simpliste de ce romancier - il serait un provocateur gratuit, un crypto fasciste ou un stalinien masqué (on a entendu tout et son contraire), un "petit Blanc" déguisé en écrivain à succès - devraient peut-être visiter ce magnifique coin d'Irlande, du côté de la baie de Bantry (prendre l'avion jusqu'à Cork, une voiture puis le ferry), pour comprendre que Michel Houellebecq ne peut être réduit à ces clichés. Il est déconseillé de prendre d'assaut sa maison blanche et rouge - il l'a baptisée The White House -, bien que ce soit l'ancien bed and breakfast de l'île et que les numéros soient restés sur les portes des chambres. Le lieu est rude, les hivers sont sans doute assez longs et les tempêtes fréquentes, pourtant il est très apaisant de rendre visite à ce drôle d'homme qui parle peu, mais joue volontiers, en compagnie de son épouse Marie-Pierre, avec leur jeune chien, un corgi affectueux.

S'il fallait un seul mot pour désigner Michel Houellebecq, ce serait sûrement "placidité", et cela le rend insupportable à certains car cette placidité est présente dans sa manière de décrire la société, de regarder "au milieu du monde" - expression figurant sur la couverture du livre, au-dessus du titre. "Äu milieu du monde", c'est une sorte de série, que j'ai commencée avec Lanzarote (1). J'ai d'ailleurs écrit ce texte sur Lanzarote en Thaïlande en 1999. Je pensais faire un livre par pays. Mais la Thaïlande demandait de plus amples développements. J'ai d'abord envisagé un roman très ambitieux, avec des personnages thaïs, uniquement. J'ai même tenté d'apprendre la langue, mais je crois que c'est assez difficile et je ne suis absolument pas doué. Puis j'ai lu quelque part que le tourisme devenait la première activité économique mondiale et ça a cristallisé quelque chose. Mais ensuite, au fur et à mesure qu'on avance dans le récit, les perspectives se modifient, des personnages qu'on voyait comme secondaires prennent de l'importance. C'est le cas de Valérie dans Plateforme, qui, au départ, n'était qu'une silhouette dans une galerie de portraits, lors du voyage du narrateur en Thaïlande, puisque celui-ci ne devait s'engager avec personne, ne jamais s'impliquer. Et finalement elle devient une héroïne aussi importante que lui."

Avec Valérie, qui mène une belle carrière, d'abord à Nouvelles Frontières, puis dans un groupe hôtelier mondial, mais "n'aime pas ce monde dans lequel on vit", le Michel de Plateforme va, certes, réaliser des "Eldoradors Aphrodite"- le nom parle de lui-même -, mais surtout découvrir... la lune, à savoir qu'"il y a la sexualité des gens qui s'aiment et la sexualité des gens qui ne s'aiment pas. Quand il n'y a plus de possibilité d'identification à l'autre, la seule modalité qui demeure, c'est la souffrance - et la cruauté". Il est très paradoxal, si l'on a lu Plateforme, d'appeler les femmes à se mobiliser contre Michel Houellebecq, comme l'a fait Philippe Gloaguen, du Guide du routard, offusqué des propos tenus sur son guide dans le roman (Le Monde du 22 août). Valérie est en effet une figure entièrement positive, pour laquelle le narrateur éprouve amour et estime. En revanche, on chercherait en vain un homme à admirer. Les femmes occidentales sont décrites comme demeurant "très attachées à la séduction" et affrontées à des hommes qui "au fond s'en foutent de séduire" et "veulent surtout baiser". Pour "baiser", payer est plus facile que séduire. Selon le narrateur de Plateforme, le "deuxième sexe" devrait progressivement être gagné par cette tentation : "A mesure que les femmes s'attacheront davantage à leur vie professionnelle, à leurs projets personnels, elles trouveront plus simple, elles aussi, de payer pour baiser." Mais ce Michel-là est assez ignorant en psychologie féminine, sa stupeur en découvrant qu'il peut vivre heureux avec Valérie le prouve. Il est sidéré de constater qu'elle ne pique jamais "de ces crises nerveuses imprévisibles qui rendent parfois le commerce des femmes si étouffant, si pathétique". Sa découverte de femmes dépourvues de toute hystérie est comme une révélation...

Belle romance, qui finit tragiquement dans un attentat islamiste. Valérie est tuée et le narrateur, rapatrié en France, va revenir en Thaïlande pour y disparaître. "Rien ne survivra de moi et je ne mérite pas que rien me survive ; j'aurai été un individu médiocre, sous tous ses aspects (...) On m'oubliera. On m'oubliera vite." Evidemment, pour le happy end, il faudra repasser un autre jour. Quand on lit cette phrase, on est à la dernière page d'un excellent roman, féroce, qui, autour d'un amour imprévu et menacé, nous a baladés, entre ennui, misère sexuelle, plaisirs frelatés, voyages calibrés, Occidentaux accablés et intégristes de toutes sortes. Un concentré de début de XXIe siècle, un nouveau "voyage au bout de la nuit", plutôt sinistre, raconté avec une lucidité cruelle. Mais passionnant, sauf à souhaiter, en voulant ne rien voir, vivre de slogans et de préjugés sur le bien et le mal.

(1) Flammarion, 2000.

Josyane Savigneau

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.08.01
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