PLATEFORME de Michel Houellebecq.
Flammarion, 370 p., 20 € (131,20 F).
Si vous aimez la littérature, il serait sage de ne pas écouter
ceux qui disent : "Michel Houellebecq pense que..." Car
Plateforme n'est pas un essai sur le tourisme sexuel (lire
nos informations dans Le Monde daté 26-27 août), ni un
texte de propagande en faveur de cette pratique, ni un réquisitoire
contre elle. C'est un roman. On s'est beaucoup offusqué, en
Occident, en 1989, de voir les intégristes musulmans refuser de
comprendre que Les Versets sataniques de Salman Rushdie
étaient une fiction, et voilà qu'avec des conséquences moins
dramatiques heureusement, certains, aujourd'hui, en France, font la
même chose. Plateforme (drôle de titre, mais Houellebecq
avoue sa fascination pour la trouvaille de Faulkner, Pylône)
est pourtant bien un roman, excellent, dont le sujet n'est pas
principalement le tourisme sexuel, mais, sur fond d'"état des mœurs
en Occident au début du XXIe siècle", l'éternelle affaire des
relations complexes entre les hommes et les femmes, de leur
perpétuel malentendu, annulé, comme cela arrive parfois dans une
vie, par une vraie rencontre, une sorte de miracle ou de révolution
intime, une histoire d'amour. Inattendue, mystérieuse, évidente,
comme elles le sont toutes.
Le seul ennui est que Houellebecq ne fait pas dans le
"troubadourisme". En très bon romancier, il regarde la société. Il
ne cherche pas à la juger, mais à la décrire, avec un humour
terriblement noir. Alors, l'image n'est pas forcément plaisante pour
tous ceux qui préfèrent "ne pas savoir". "Je ne hais personne,
précise Michel Houellebecq. Je suis dans une forme
d'éloignement, de distance. C'est la position normale de l'écrivain.
Je sais qu'il y a une demande pour que je condamne ce que je décris,
notamment le tourisme sexuel. Je n'ai aucun jugement négatif. Ni sur
tel ou tel comportement, ni sur l'homme en général. Dans le pire des
cas, je suis compassionnel."
En outre, son narrateur, célibataire assez léthargique, vivant
"dans un pays marqué par un socialisme apaisé", fonctionnaire
au ministère de la culture, n'est pas vraiment fait pour avoir une
existence heureuse et vivre un bel amour. Mais plutôt, en effet,
pour les voyages organisés où se conjuguent des solitudes, et où, si
l'on choisit comme destination la Thaïlande, on se prépare à l'amour
tarifé. Il est donc très facile de prévoir que tout se terminera
très mal. Cependant, il faut d'abord s'attarder du côté de ce
narrateur. Il se prénomme Michel, il a la quarantaine, mais ce n'est
pas Michel Houellebecq, contrairement à ce qu'on entend dans la
bouche de ses adversaires, comme si les millions de paroles
prononcées pour expliquer que le narrateur de la Recherche
n'est pas Marcel Proust n'avaient servi à rien. "Le choix du
"je" ou du "il" était ma seule vraie hésitation en commençant ce
livre, explique Michel Houellebecq. J'ai su que je voulais le
"je" en décrivant, dès les premières lignes, le personnage. "Je ne
me suis pas marié", dit-il, et il précise qu'il s'est toujours
"retenu d'acheter un animal domestique". Moi, je suis marié et,
justement, j'envisageais d'acheter un animal domestique, ce que j'ai
fait. Alors j'ai choisi d'écrire au "je". Le "je" est vraiment
flexible, on peut avec lui exprimer aussi, au mieux, ce qu'on
voudrait ne pas être."
La polémique déclenchée par son précédent roman, Les
Particules élémentaires (Flammarion, 1998), comme celle qui
commence à propos de Plateforme, ne suscitent chez lui qu'un
ennui poli : "J'aimerais que ce que je pense, moi,
personnellement, n'ait aucune importance.
C'est le sens de
l'époque qui cherche à m'entraîner dans la polémique. Moi, je crois
que j'écris bien et c'est ma vraie fierté. Cela dit, il semble que
j'aie une espèce de flair de cochon pour déceler ce qui va faire mal
à la société autour de moi." Et pour le dire, avec netteté, et
un sens très sûr de la composition d'un roman. "Oui, j'ai
beaucoup pensé à la construction, je voulais tenter d'écrire un
texte qui se lise d'une seule traite." Ce qui a été fait.
Est-ce cette capacité à révéler ce qui dérange qui a incité
Michel Houellebecq à s'installer dans une toute petite île (200
habitants), au sud-ouest d'une île qui est elle-même à l'extrême
ouest de l'Europe, autrement dit en Irlande ? "Non, j'ai
toujours eu un rêve d'Irlande, où je suis venu souvent,
répond-il, mais je n'avais pas d'argent. Grâce aux
Particules élémentaires, j'en ai eu un peu. J'ai d'abord
habité Dublin, puis depuis novembre 2000, je suis ici, à Bere
Island."
Tous ceux qui se font une idée simpliste de ce romancier - il
serait un provocateur gratuit, un crypto fasciste ou un stalinien
masqué (on a entendu tout et son contraire), un "petit Blanc"
déguisé en écrivain à succès - devraient peut-être visiter ce
magnifique coin d'Irlande, du côté de la baie de Bantry (prendre
l'avion jusqu'à Cork, une voiture puis le ferry), pour comprendre
que Michel Houellebecq ne peut être réduit à ces clichés. Il est
déconseillé de prendre d'assaut sa maison blanche et rouge - il l'a
baptisée The White House -, bien que ce soit l'ancien bed and
breakfast de l'île et que les numéros soient restés sur les portes
des chambres. Le lieu est rude, les hivers sont sans doute assez
longs et les tempêtes fréquentes, pourtant il est très apaisant de
rendre visite à ce drôle d'homme qui parle peu, mais joue
volontiers, en compagnie de son épouse Marie-Pierre, avec leur jeune
chien, un corgi affectueux.
S'il fallait un seul mot pour désigner Michel Houellebecq, ce
serait sûrement "placidité", et cela le rend insupportable à
certains car cette placidité est présente dans sa manière de décrire
la société, de regarder "au milieu du monde" - expression
figurant sur la couverture du livre, au-dessus du titre. "Äu
milieu du monde", c'est une sorte de série, que j'ai commencée avec
Lanzarote (1). J'ai d'ailleurs écrit ce texte sur Lanzarote
en Thaïlande en 1999. Je pensais faire un livre par pays. Mais la
Thaïlande demandait de plus amples développements. J'ai d'abord
envisagé un roman très ambitieux, avec des personnages thaïs,
uniquement. J'ai même tenté d'apprendre la langue, mais je crois que
c'est assez difficile et je ne suis absolument pas doué. Puis j'ai
lu quelque part que le tourisme devenait la première activité
économique mondiale et ça a cristallisé quelque chose. Mais ensuite,
au fur et à mesure qu'on avance dans le récit, les perspectives se
modifient, des personnages qu'on voyait comme secondaires prennent
de l'importance. C'est le cas de Valérie dans Plateforme,
qui, au départ, n'était qu'une silhouette dans une galerie de
portraits, lors du voyage du narrateur en Thaïlande, puisque
celui-ci ne devait s'engager avec personne, ne jamais s'impliquer.
Et finalement elle devient une héroïne aussi importante que
lui."
Avec Valérie, qui mène une belle carrière, d'abord à Nouvelles
Frontières, puis dans un groupe hôtelier mondial, mais "n'aime
pas ce monde dans lequel on vit", le Michel de Plateforme
va, certes, réaliser des "Eldoradors Aphrodite"- le nom
parle de lui-même -, mais surtout découvrir... la lune, à savoir
qu'"il y a la sexualité des gens qui s'aiment et la sexualité des
gens qui ne s'aiment pas. Quand il n'y a plus de possibilité
d'identification à l'autre, la seule modalité qui demeure, c'est la
souffrance - et la cruauté". Il est très paradoxal, si l'on a lu
Plateforme, d'appeler les femmes à se mobiliser contre Michel
Houellebecq, comme l'a fait Philippe Gloaguen, du Guide du routard,
offusqué des propos tenus sur son guide dans le roman (Le Monde
du 22 août). Valérie est en effet une figure entièrement
positive, pour laquelle le narrateur éprouve amour et estime. En
revanche, on chercherait en vain un homme à admirer. Les femmes
occidentales sont décrites comme demeurant "très attachées à la
séduction" et affrontées à des hommes qui "au fond s'en
foutent de séduire" et "veulent surtout baiser". Pour
"baiser", payer est plus facile que séduire. Selon le
narrateur de Plateforme, le "deuxième sexe" devrait
progressivement être gagné par cette tentation : "A mesure
que les femmes s'attacheront davantage à leur vie professionnelle, à
leurs projets personnels, elles trouveront plus simple, elles aussi,
de payer pour baiser." Mais ce Michel-là est assez ignorant en
psychologie féminine, sa stupeur en découvrant qu'il peut vivre
heureux avec Valérie le prouve. Il est sidéré de constater qu'elle
ne pique jamais "de ces crises nerveuses imprévisibles qui
rendent parfois le commerce des femmes si étouffant, si
pathétique". Sa découverte de femmes dépourvues de toute
hystérie est comme une révélation...
Belle romance, qui finit tragiquement dans un attentat islamiste.
Valérie est tuée et le narrateur, rapatrié en France, va revenir en
Thaïlande pour y disparaître. "Rien ne survivra de moi et je ne
mérite pas que rien me survive ; j'aurai été un individu
médiocre, sous tous ses aspects (...) On m'oubliera. On
m'oubliera vite." Evidemment, pour le happy end, il faudra
repasser un autre jour. Quand on lit cette phrase, on est à la
dernière page d'un excellent roman, féroce, qui, autour d'un amour
imprévu et menacé, nous a baladés, entre ennui, misère sexuelle,
plaisirs frelatés, voyages calibrés, Occidentaux accablés et
intégristes de toutes sortes. Un concentré de début de
XXIe siècle, un nouveau "voyage au bout de la nuit", plutôt
sinistre, raconté avec une lucidité cruelle. Mais passionnant, sauf
à souhaiter, en voulant ne rien voir, vivre de slogans et de
préjugés sur le bien et le mal.
(1) Flammarion, 2000.
Josyane Savigneau