ALTERNATIVES NON VIOLENTES |
"Cultiver la non-violence" (n° 109, Hiver 98/99)
S'il est
vrai que la violence est parfois l'objet d'un culte, elle se loge
aussi sournoisement dans des comportements et des idéologies.
Notre civilisation véhicule ces différents aspects, mais depuis
quelques années la violence est de plus en plus considérée
comme un mal auquel on ne peut pas s'habituer et qu'il convient
de combattre. Ce numéro veut rendre compte de cette prise de
conscience comme des pratiques qui jalonnent les pas vers une
culture de non-violence.
Editorial (François VAILLANT)
Peut-on parler de
"culture de la non-violence" ?(Bernard
QUELQUEJEU)
Vers une culture de la
non-violence (Jean-Marie MULLER)
Bientôt les armes à feu détenues par les civils enfin
interdites ? (François VAILLANT)
Rendre crédible la lutte contre l'insécurité (Sophie
BODRY-GENDROT)
Le sport, la compétition, la violence (Michel CAILLAT)
La violence à la télévision (François VAILLANT)
Education à la non-violence (Colin N. POWER)
Entretien avec Séphane HESSEL (François VAILLANT)
La médiation un signe des temps (Yvette BAILLY)
Par François Vaillant, rédacteur en chef d'Alternatives Non Violentes
Tout homme est capable de violence et de non-violence. Il épouse l'un ou l'autre mode de comportement en fonction de ses représentations liées le plus souvent à son environnement culturel. Celui-ci peut aussi bien valoriser la violence que la non-violence quand apparaît une situation conflictuelle. En d'autres termes, beaucoup de comportements humains dépendent de la culture ambiante.
Les expressions "culture de violence" et "culture de non-violence" sont-elles recevables? La validité de ces expressions n'est pas évidente, comme en rend compte la premier article de ce numéro. Mais comme l'expression "culture de non-violence" semble pouvoir être retenue, il convient d'envisager ce qui la favoriserait. C'est pourquoi les autres articles abordent des questions de société où sont en jeu des valeurs culturelles en faveur de la non-violence ou de la violence : la limitation des armes à feu, la médiation, la violence à la télévision, la compétition sportive...
Ces thèmes révèlent qu'une culture de non-violence ne peut se développer que si en même temps les idéologies et les représentations de la violence viennent à perdre de leur prestige. C'est pourquoi l'éducation à la non-violence est première pour aller vers une culture de non-violence. Or c'est précisement ce que l'ONU a décidé de promouvoir, en proclamant, lors de son assemblée générale du 5 novembre 1998, "une décennie internationale pour une culture de paix et de non-violence pour les enfants du monde (2001-2010)".
Amis lecteurs, réjouissons-nous! Nous entrerons dans le troisième millénaire avec la reconnaissance de nos efforts pour que la non-violence soit enfin enseignée et mise en pratique dans la culture !.
Peut-on parler de " culture de la non-violence " ?
recherches sémantiques
par Bernard Quelquejeu, Professeur d'éthique philosophique à l'Institut Catholique de Paris, directeur de la revue des sciences philosophiques et théologiques, Paris, Vrin.
1 - Sémantique du mot " culture "
Il n'est pas inutile de commencer par se rappeler que la " culture " désigne originairement la culture du sol, c'est-à-dire la manière de le travailler et de lui donner les soins afin qu'il soit fécond et qu'il fournisse de bons produits. On n'oubliera donc pas que l'agriculture a constitué une des activités dominantes de l'humanité pendant des millénaires et jusqu'à une époque très récente.
1) Assez vite cependant, le mot " culture ", par extension analogique, a signifié, en français, en tant que substantif tiré du verbe actif " cultiver ", l'acte d'obtenir un développement acquis par la pratique d'un exercice ou d'un entrainement réfléchi et finalisé. Ainsi parlera-t-on de " culture physique ", de " culture artistique ", etc. Je vous propose donc d'appeler " culture " au sens un l'acte de se cultiver, c'est-à-dire d'acquérir un développement de certaines facultés ou virtualités, du corps, de l'esprit ou de la personne tout entière. Ainsi, dans ce sens un, la culture désigne ce développement lui-même, et aussi, par extension toute naturelle dont on a d'innombrables exemples, le résultat de ce développement. Une culture artistique signifiera donc, d'abord, le développement des facultés artistiques, et en un sens plus large, le résultat de ce développement : on acquiert une culture artistique par un apprentissage approprié, et, au terme, on possède une culture artistique en tant que résultat de cet apprentissage.
Deux remarques avant de passer aux autres sens, dérivés, du mot culture. D'abord une brève information historique. " Culture ", suivi d'un complément (comme dans culture de la mémoire, culture de l'imagination) et le verbe " cultiver " pris au même sens, se rencontrent dès le XVIème siècle, mais le mot employé séparément ne semble pas avoir été usuel avant la fin du XVIIIème siècle. Autre remarque, d'un tout autre ordre : le mot " culture " a le plus souvent une connotation positive et élogieuse : on sous-entend que la culture dont il s'agit est un développement jugé selon une appréciation positive. L'entraînement spécialisé d'un cycliste ou d'un haltérophile n'est pas désigné comme de la culture physique. Il arrive cependant parfois que la culture ainsi désignée soit considérée comme trop partielle ou mutilante, et comme telle, objet d'un jugement défavorable : par exemple dans l'expression " une culture purement livresque ". Je remarque cependant que la dépréciation a besoin d'être explicitement soulignée, comme ici par l'adverbe "purement", pour corriger ou annuler la connotation positive que possède naturellement le mot " culture ".
2) Un sens voisin, que je vous propose, par convention et pour que nous nous entendions, d'appeler le sens deux, est le résultat d'un processus de généralisation. La " culture " désigne le caractère d'une personne instruite et qui a acquis un ensemble de savoirs et de savoir-faire qui lui ont permis de développer son sens critique, son goût et son jugement. J'ajoute immédiatement que, comme dans le sens un, la culture désigne aussi bien la qualité d'une personne cultivée que l'éducation qui a pour effet de produire ce caractère. Je crois que l'on peut affirmer que cette acception de la culture est la conception traditionnelle et universitaire française : c'est surtout à la qualité de l'esprit que l'on songe quand on prononce le mot " culture ", à la force du sens critique, à la finesse du goût, à l'équilibre du jugement.
J'ajoute ici aussi une brève remarque au sujet de ce sens deux : ce sens est extrêmement proche de ce qu'on appelle souvent la culture générale (adjectif qui avoue clairement le processus de généralisation dont j'ai parlé en passant du sens (un au sens deux). La culture générale est ce que possède une personne qui s'est suffisamment développée dans les domaines considérés comme nécessaires à tous, en dehors des métiers, des savoir-faire professionnels et des spécialisations.
3) Jusqu'ici, les choses sont claires et cohérentes. Mais voici qu'il nous faut relever un sens trois, qui est, lui aussi, irrécusable, même s'il est beaucoup plus récent, et qu'il résulte de l'importation en français d'un sens d'origine étrangère. L'anthropologie et la sociologie contemporaines, allemande (le substantif allemand " Kultur ") et anglo-saxonne, en particulier, donnent au mot " culture " un sens plus large encore, et très voisin du mot " civilisation ". Elles désignent tout ce qui exprime l'initiative et le génie humain, qu'il s'agisse des oeuvres de l'esprit ou des oeuvres d'art, mais aussi des moeurs et des façons de vivre : coutumes, institutions, usages divers, manières de sentir et de juger, etc. En ce sens, la culture est opposée à la nature, comme l'acquis s'oppose au donné, le volontaire à ce qui est subi ou spontanément fourni par l'instinct ou la constitution biologique. LA culture est l'ensemble des caractères communs aux civilisations jugées les plus hautes, c'est-à-dire pratiquement celle de l'Europe et des pays qui l'ont adoptée dans ses traits essentiels. La " culture ", au sens trois, désigne celle des peuples civilisés, qui s'opposent aux peuples sauvages ou barbares et se définit par la supériorité de leurs techniques et de leur science, ainsi que par la caractère rationnel de leur organisation sociale. Ainsi, dans ce sens trois, la culture désigne l'ensemble des aspects intellectuels et spirituels d'une civilisation.
Deux remarques concernant ce sens trois pour finir. D'abord, comme pour les sens un et deux, le mot comporte en lui-même une connotation appréciative, puisqu'il résulte de ce que créent l'initiative et le génie humain, et qu'il s'oppose à la nature comme l'acquis s'oppose au donné et le volontaire à l'instinctuel. Ensuite, la culture, presque synonyme de civilisation, implique, dans une large mesure, l'idée que l'humanité tend à devenir de plus en plus semblable dans ses différentes parties : ce processus est, pour une large part, le résultat de l'emprise croissante, quasi irrésistible, des savoirs rationnels et des diverses techniques.
II) " Culture de la violence " ? / " Culture de la non-violence " ?
Si telles sont les significations du substantif " culture " en S français, est-il légitime de parler d'une " culture de la violence " ? D'une " culture de la non-violence " ? Il doit être clair que je me borne ici à des suggestions personnelles, qui n'ont aucune prétention normative sont donc soumises à discussion.
1) Au sens un, qui connote une appréciation positive, il ne me paraît guère possible de parler d'une culture de la violence, sauf à vouloir suggérer, compte tenu de la connotation naturelle du terme " culture ", que certains cultivent la violence en tant que développement des virtualités de leur esprit ou de leur personne concrète. Cette suggestion contredit directement nos conceptions de la violence comme ne pouvant jamais faire l'objet d'une légitimation.
Au sens deux, celui de la culture générale comme développant le sens critique, le goût et le jugement, il y a une contradiction insurmontable à parler de "culture de la violence".
L'utilisation du sens trois me paraît plus délicate à arbitrer. Si l'on tient à l'usage le plus fréquent, qui désigne par culture tout ce qui exprime le génie humain, les oeuvres de l'esprit, mais aussi les coutumes, les moeurs, les institutions, les échelles de valeurs en usage, les manières inconscientes de sentir et de juger, avec le préjugé que la culture est celle des civilisations les plus hautes, il ne me parait guère possible de parler de culture de la violence. En revanche, si l'on adopte la règle axiologique de l'anthropologie culturelle de ne porter aucun jugement de valeur sur une culture donnée, préjugeant avec les culturalistes que toutes les cultures sont des " îles" et se donnent à constater sans jugement, peut-être pourra-t-on, à la limite, parler de " culture " , de la violence " pour désigner tout ce qui, dans une société - coutumes, institutions, préjugés, manières d'apprécier et de sentir, représentations collectives, etc. - tend à favoriser chez le citoyen le recours facile et spontané aux diverses formes de violence pour résoudre les conflits que génère nécessairement la vie sociale. Personnellement, je ne suis pas favorable à l'extension trop large du mot culture, refusant de partager le préjugé qu'une culture s'offre seulement à constat et non à un jugement éthique.
2) On ne rencontre nullement les mêmes objections si l'on s'interroge sur l'expression " culture de la non-violence ". Au sens un, la culture de la non-violence désignera l'effort accompli sur soi-même pour acquérir ou développer ses facultés du corps, de l'esprit, des connaissances, de la volonté, de la mémoire, de l'imagination, etc. dans le sens de la résolution non-violente des conflits de la vie personnelle et interpersonnelle. Au sens deux, celui de la culture générale, parler de " culture de la non-violence " suggère bien le caractère global et général de la violence en tant qu'elle infiltre tous les secteurs de l'existence individuelle et collective, et indique bien que la non-violence est une véritable " culture ", c'est-à-dire un développement du sens critique, du goût et du jugement. Enfin, je ne vois aucune objection à parler de " culture de la non-violence " pour désigner, au sens trois, le développement des savoirs, des lois, des moeurs, des manières de vivre, des institutions sociales, des échelles inconscientes de valeurs, bref de l'ethos collectif tout entier dans sa profondeur, en vue de favoriser le recul de la violence sociale et d'inscrire dans les pratiques vécues d'un peuple la gestion ou la résolution non-violente des conflits.
Vers une culture de non-violence
par Jean-Marie Muller, écrivain, Directeur des études à l'IRNC, auteur de nombreux ouvrages sur la non-violence.
Le 30 janvier 1998, en participant à la commémoration à New-Delhi du cinquantième anniversaire de la mort de Gandhi, Federico Mayor, directeur général de l'Unesco, déclare: " Nous commémorons aujourd'hui le tragique décès du Mahatma Gandhi et nous célébrons sa contribution non seulement à la libération de l'Inde, mais aussi aux progrès de l'humanisme dans le inonde entier. Le message du Mahatma Gandhi reste vivant et plus actuel que jamais. Il est universel. [...] À cette occasion, pour manifester notre attachement aux idéaux incarnés par le Mahatma Gandhi et pour continuer à contribuer à la transition de l'humanité d'une culture de guerre et de violence à une culture de paix et de non-violence, je suis heureux d'annoncer que le programme "Culture de la paix" de l'Unesco s'appelle désormais programme "Culture de la paix et de la non-violence". "
Les événements majeurs qui ont marqué l'histoire du XXème siècle illustrent de manière tragique cette " culture de guerre et de violence " dont parle Federico Mayor. Les noms de Verdun, d'Auschwitz, d'Hiroshima et du Goulag ne suffisent pas à évoquer les millions d'hommes qui, au cours des dernières décennies, ont été victimes de la violence perpétrée par d'autres hommes. Bien d'autres tragédies survenues au cours de ce siècle symbolisent également l'horreur de la violence organisée par l'homme contre l'autre homme. La tragédie sanglante du XXème siècle commence en 1914, lorsque, comme le raconte Jean Guéhenno, " des millions d'hommes, debout, ces premiers jours d'août, par toute l'Europe, dans les cours ensoleillées des casernes attendirent gentiment que l'intendance les "habillât", chaque pays à sa couleur, pour qu'ils distinguent leurs amis et leurs ennemis " (1). Parmi tous ces hommes jeunes, aucun mouvement de révolte. Tous semblent accepter dans la bonne humeur le sort impitoyable qui va s'abattre sur eux. Ils acceptent donc la guerre. " Ils la respectent, note l'historien François Furet, à "la fois comme une fatalité inséparable de la vie des nations et comme le terrain du courage et du patriotisme, le test ultime de la vertu civique " (2). Jean Guéhenno reconnaîtra que, face au drame qui s'annonçait, les citoyens n'ont fait qu'obéir docilement et subir passivement : " Nous étions irresponsables, et prêts à l'absurde. [...] Il y avait, au fond de tout, le vieux prestige de la violence, l'antique et monstrueuse antienne selon laquelle "ceux qui meurent jeunes sont aimés des Dieux". " (3) C'est donc bien parce qu'ils sont imprégnés par la culture de violence qui domine leur société qu'en 1914 les hommes vont accepter de subir les massacres qui se préparent.
La guerre terminée, la France va célébrer la victoire en faisant de ses morts des héros, alors qu'ils étaient essentiellement des victimes. Nous nous sommes menti à nous-mêmes en voulant faire de ce terrible drame une aventure héroïque. Ce formidable malentendu va marquer dans notre pays toute la culture de l'après-guerre. Nous avons ainsi occulté toute la violence de la violence derrière l'éloge du courage et du sacrifice de ces hommes qui ont subi en plein visage et en plein coeur la cruauté de cette guerre. En définitive, sans même nous en apercevoir, en célébrant la victoire, nous célébrons la guerre.
Ainsi l'héritage de l'idéologie militaire marque profondément notre culture. De toute évidence, l'histoire qui nous a été enseignée, et dont le souvenir est très profondément ancrée dans notre mémoire collective, c'est l'histoire de nos guerres. Ce serait une erreur de penser que cela appartient désormais au passé. Cela structure aujourd'hui encore, pour une grande part, notre identité citoyenne.
La culture des armes
Cest un fait majeur de notre civilisation que notre société investisse beaucoup de temps, d'intelligence, d'énergie, de créativité et de richesse pour inventer et produire des armes qui n ' 'ont d'autre finalité que le meurtre de l'autre homme. Si bien que lorsqu'ils veulent lutter et se battre contre l'injustice de l'oppression ou de l'accession, les hommes n'ont en leurs mains que les instruments de la violence meurtrière. Mais il est un fait plus marquant que la production des armes, c'est la culture des armes. Les hommes ont en effet le culte des armes. L'arme est un objet d'admiration. Les hommes admirent dans les armes le symbole de la force en oubliant qu'elles sont des instruments de violence dont la seule fonction est de faire mourir d'autres hommes. Dans tous les pays, ou presque, la manifestation la plus importante d'une fête nationale, c'est le défilé militaire au cours duquel les citoyens sont conviés à venir admirer et applaudir non pas tant des hommes que des armes. Dans tous les pays, pour honorer un personnage de haut rang, on lui "présente les armes".
Dans l'imaginaire collectif des peuples, l'épée est un symbole de noblesse, de courage, de gloire et de puissance. L'épée symbolise tout le prestige des armes et elle confère cet immense prestige à celui qui la porte. Au demeurant, l'honneur de pouvoir la porter n'est réservé qu'à quelques-uns. Et celui qui la porte se sent investi d'un immense pouvoir. Naguère, c'est en recevant son épée, au cours de la cérémonie de l'adoubement, que le jeune noble devenait chevalier et pouvait ainsi prétendre incarner les plus hautes vertus. De nos jours, les académiciens, qui sont les plus hauts représentants des arts, des lettres, des sciences et des sciences morales et politiques, sont honorés par la remise d'une épée. Peut-être objectera-t-on que l'épée de l'académicien n'est pas une arme de guerre et qu'elle n'est pas faite pour tuer. Mais, précisément, tout est là. Elle n'est, en effet, qu'un objet d'art qui symbolise "l'immortalité" de l'académicien. Elle n'est qu'un symbole, mais ce qui importe, c'est que ce symbole représente une arme de guerre.
Les religions ont elles-mêmes bénies les armes et ont pris une part prépondérante au développement de la culture de la violence. Voulant faire l'éloge des vertus militaires, Charles de Gaulle, dans Le fil de l'épée, s'interroge : " Pourrait-on comprendre la chrétienté sans l'épée ? " (4) Et sans aucun doute, en effet, l'histoire du christianisme ne saurait être comprise sans l'épée. Dès le début de l'Église, Paul de Tarse prétendit que l'autorité venait de Dieu et que ce n'était pas en vain qu'elle portait le glaive (5). Selon Bernard de Clairvaux, l'Église possède deux glaives pour pourchasser les infidèles, l'un spirituel et l'autre temporel : " Que le double glaive de l'Église, menace-t-il dans son Éloge de la nouvelle milice qu'il écrivit à la gloire des Templiers, se lève sur ces barbares et anéantisse tout orgueil qui se dresse contre la sagesse de Dieu qui est notre foi ! ... " (6) Mais peut-on comprendre le christianisme avec l'épée ? Jésus, au moment même où il allait être arrêté afin d'être jugé et condamné à mort par la coalition des pouvoirs établis, n'a-t-il pas demandé à Pierre de remettre son épée au fourreau ? (7) L'histoire de l'Occident est tout entière marquée par un formidable malentendu : la croix, qui symbolise la non-violence de Jésus, a pris la forme d'une épée et a symbolisé la violence des chrétiens.
L'inclination naturelle à la malveillance
Cette culture de la violence, dont les armes de guerre ne sont que l'une des expressions, s'enracine dans la nature de l'homme. On ne cultive que ce qui est donné par la nature. Mais pourquoi donc l'homme est-il d'abord tenté d'être violent à l'encontre de l'autre homme ? La question la plus grave qui se pose à l'homme est de comprendre cette inclination qui est inscrite dans sa nature et qui le conduit, s'il n'y prend garde, à faire preuve de malveillance et de violence à l'encontre d'autrui, à vouloir sa mort. S'interrogeant sur cette inclination naturelle de l'homme à la malveillance, Kant en vient à répondre qu'elle est déterminée par " l'amour de soi ", c'est-à-dire par l'égoïsme. Quand on agit, " on se heurte toujours au cher moi, qui toujours finit par ressortir "(8).
Les prescriptions de la loi morale
Mais la raison de l'homme lui fait découvrir qu'il existe en lui une autre loi que la " loi de l'amour de soi ", c'est " la loi morale ". En tant qu'être raisonnable, l'homme doit agir avec la volonté de se conformer aux prescriptions de la loi morale. Cette loi anéantit les prétentions de l'amour de soi : " La raison terrasse complètement la présomption, puisque toutes les prétentions à l'estime de soi-même, qui précèdent l'accord avec la loi morale, sont nulles et illégitimes. "(9) La volonté ne doit donc être déterminée que par la loi morale, alors que l'inclination naturelle de l'homme, sa disposition première, est de déterminer sa volonté par la loi de l'amour de soi. La loi morale ne peut être respectée qu'au préjudice des penchants naturels. C'est pourquoi " la loi morale se présente d'abord comme interdiction " (10). Dès lors, " l'effet de la loi morale n'est donc que négatif "(11). Ce qui caractérise le devoir moral qui oblige l'homme, c'est la volonté de faire preuve de bien-veillance envers l'autre homme alors même que ses sentiments naturels inclinent à la mal-veillance. Dès lors, faire preuve de bienfaisance envers d'autres hommes, dans la mesure où on le peut, est un devoir, " qu'on les aime ou qu'on ne les aime pas " (12).
Mon propos n'est évidemment pas de prétendre que Kant a élaboré sans le savoir une philosophie de la non-violence. Il ignore le concept de non-violence. Mais il est certainement légitime de reprendre les termes mêmes de Kant pour proposer comme définition de la violence la " violation de l'humanité dans sa propre personne " (13) et dans la personne de l'autre homme, et, dès lors, de définir la non-violence comme la volonté de respecter " la dignité de l'humanité en sa propre personne " (14) et, dans le même mouvement, de reconnaître " la dignité de l'humanité en tout autre homme " (15).
Cultiver la non-violence
Dès lors que, de par sa nature, l'homme est en même temps incliné à la violence et disposé à la non-violence, la question est de savoir quelle part de lui-même il décide de cultiver, aussi bien individuellement que collectivement. S'il ne cultive pas son jardin intérieur et s'il le laisse ainsi en friche, alors ce seront les mauvaises herbes de la violence qui pousseront toutes seules. L'homme inculte, qui laisse son humanité à l'état de nature, récoltera les fleurs du mal. Mais la violence est aussi le fruit de la culture. Certes la culture affiche une rhétorique qui dénigre la violence, mais, en même temps, elle l'entretient. Elle insinue constamment dans l'esprit des individus que, face aux conflits, ils n'ont le choix qu'entre la lâcheté et la violence. Cette culture de la violence offre ainsi à l'individu nombre de constructions idéologiques pour lui permettre de justifier sa violence dès lors qu'il prétend défendre une cause juste. Selon le dicton populaire qui tient lieu de sagesse des nations, " la fin justifie les moyens ", c'est-à-dire la défense d'une cause juste justifie la violence - et "la" cause juste c'est forcément "ma" cause, qu'il s'agisse de mes droits, de mon honneur, de ma famille, de ma religion, de ma nation. Le principe de "légitime défense" justifie la violence. C'est pourquoi le code pénal français innocente l'individu qui recourt à la violence en cas de "légitime défense" : " Il n'y a ni crime ni délit, lorsque l'homicide, les blessures et les coups étaient commandés par la nécessité de la légitime défense de soi-même ou d'autrui " (article 328). Ce qui fonde la culture de la violence, ce n'est pas la violence, mais la justification de la violence.
La culture véhicule des images de la violence qui sont des montages et qui ont pour but et pour effet de cacher la vérité de la violence. La culture confectionne un habillage qui a pour but, non pas de désigner la violence, mais de la déguiser. Cet habillage veut occulter la violence de la violence en la légitimant comme un droit de l'homme et en l'honorant comme la vertu de l'homme fort. Ces images veulent nous montrer que l'oeuvre de la violence, c'est la justice et non pas la mort. La représentation culturelle de la violence vise toujours à ennoblir la violence et à masquer tout ce qui est ignoble en elle. La culture veut nous présenter la violence comme l'arme de la justice qui vient mettre hors d'état de nuire l'agresseur. Mais l'histoire nous montre que la violence est le plus souvent l'arme de la puissance qui vient frapper l'innocent. La puissance n'obéit qu'à elle-même, elle n'a d'autre visée que de se conserver et de s'accroître, et elle se soucie rarement de la justice. La culture veut nous présenter la violence comme un acte de courage qui défend l'innocent, alors qu'elle est le plus souvent un acte de lâcheté qui agresse l'innocent. Le symbole de la violence, c'est l'homme investi d'une autorité de fait qui frappe la joue d'un autre homme qui n'a aucune possibilité de répondre. Le plus souvent, l'homme n'est pas violent par nécessité, pour se défendre et se protéger contre la violence de l'autre homme, mais il est violent sans nécessité pour humilier l'autre homme, le faire souffrir, l'avilir, le détruire.
Voilà la contradiction essentielle : alors que la violence se justifie en prenant pour prétexte qu'elle est l'arme nécessaire de la légitime défense contre l'agresseur, le plus souvent, elle n'est que l'arme de l'agression contre celui qui est désarmé et sans défense. Et ce que les doctrinaires de la légitime défense et de la violence juste n'acceptent pas de reconnaître, c'est que la justification donnée à la première forme de violence profite à la seconde, c'est qu'en définitive, l'une et l'autre s'enracinent dans la même culture.
L'homme est un animal juridique, c'est-à-dire qu'il a besoin de raisonner pour justifier, à ses yeux et aux yeux des autres, son attitude, son comportement et son action. Mais l'homme est également un animal violent. Il est même le plus cruel des êtres vivants. La violence, en définitive, est le propre de l'homme. Les animaux ne sont violents que du point de vue de l'homme, car ils sont incapables de penser leurs "violences". C'est vrai que le gros poisson mange le petit poisson et que le loup mange l'agneau. Mais les animaux ne sont pas responsables de ces "violences". Seul, parce qu'il est un être de conscience et de raison, l'homme est responsable de ses actes et donc de ses violences. L'homme étant ainsi un animal à la fois violent et juridique, il va vouloir se convaincre que la violence est un droit de l'homme. Le fondement de l'option pour la non-violence, c'est précisément la conviction que la violence, quelles que soient ses raisons, n'est jamais un droit de l'homme, mais toujours un crime contre l'humanité. La violence, tant celle que je subis que celle que j'exerce, est la perversion radicale de mon humanité. Je ne peux donc que lui opposer un non catégorique. Cette objection de conscience et de raison fonde le concept de non-violence.
Enraciner la non-violence dans un "milieu humain"
Pour que la non-violence puisse faire valoir toutes ses potentialités, il faut qu'elle puisse s'enraciner dans ce que Simone Weil appelle un "milieu humain", c'est-à-dire une communauté, une société dont tous les membres, du moins la grande majorité d'entre eux, partagent les mêmes valeurs et les mêmes convictions. La non-violence, pour se développer, a besoin de faire partie de la culture d'un milieu humain. De toute évidence, cette condition n'est pas remplie. Dans le milieu culturel qui est aujourd'hui le nôtre, dès qu'on évoque la non-violence, on provoque une avalanche d'arguments - toujours les mêmes - qui visent à récuser son bien-fondé et sa pertinence. Tant que la non-violence restera prisonnière d'une discussion continuelle, cela signifiera que la culture de la violence domine encore les esprits et les intelligences.
La non-violence n'est encore que la conviction de quelques individus qui vivent dans une société dont la grande majorité des membres ne partagent pas cette conviction. Le plus souvent, celui qui affiche sa conviction non-violente se trouve par là-même plus ou moins gentiment - c'est-à-dire plus ou moins méchamment - marginalisé. Il devra subir l'ironie plus ou moins intelligente des autres. Il sera plus ou moins toléré, plus ou moins supporté, c'est-à-dire plus ou moins rejeté. Il sera "le non-violent". Sa non-violence en quelque sorte sera considérée comme une manie, une idée fixe. Il finira par agacer et on le lui fera comprendre. Dans de telles conditions, en l'absence d'un milieu humain qui crée une atmosphère intellectuelle et spirituelle favorable à la non-violence, celle-ci risque fort de rester infructueuse.
Dès lors, la tâche la plus urgente est de créer un tel milieu humain qui favorise la culture de la non-violence.
Notes :
1) Jean Guéhenno, La mort des autres, Paris, Grasset, 1968, p. 32.
2) François Furet, Le passé d'une illusion, Paris, Robert Laffont/Calmann Lévy, 1995, p. 51.
3) Ibid.
4) Charles de Gaulle, Lefil de l'épée, Paris, Union générale d'éditions, Coll. 1O/ 1 8, 1962, p. 11.
5) Épitre aux Romains, 13, 1-8.
6) Saint Bernard de Clairvaux, Textes choisis par Albert Béguin et Paul Zumthor, Paris, Egloff, 1947, p. 262.
7) Évangile selon Matthieu, 26, 52.
8) Fondements de la métaphysique des moeurs, Paris, Éditions Delagrave, 1952, p.113.
9) Critique de la raison pratique, op. cit., p. 77.
10) La religion dans les limites de la simple raison, Paris, Vrin, 1983, p. 84.
11) Critique de la raison pratique, op. cit., p. 76.
12) Ibid., p. 246.
13) Ibid., p. 279.
14) Ibid., p. 283.
15) Ibid., p. 333.