Gandhi l'insurgé : l'épopée de la marche du sel |
Préface de
Bernard Clavel, Paris, Albin Michel, 1997, 290 p.
par
Jean-Marie MULLER
Directeur des Etudes à l'Institut de Recherche sur la
Résolution Non-Violente des Conflits
Le 6 avril 1930, Gandhi ramasse un peu de sel sur une plage de l'océan et déclare : "Le poing qui tient ce sel peut être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement." Défiant les lois de l'Emprire britannique, il lance aussi le signal de l'insurrection pacifique qui va subvertir l'Inde toute entière. Un an plus tard, après plusieurs mois de prison, ce petit homme d'apparence frêle négocie d'égal à égal avec le vice-roi. Mais il faudra encore de longues années de lutte pour que l'indépendance soit définitivement acquise, le 15 août 1947.
La vie, la pensée et l'action de l'apôtre de la non-violence restent mal connues. Suivant au jour le jour l'épopée de la marche du sel, à travers les articles de presse, mais aussi à travers les paroles de Gandhi - dont beaucoup sont pour la première fois traduites en français -, Jean-Marie Muller rétablit la vérité historique sur cet homme étonnant et sur son action en faveur de la liberté et de la justice. Dessinant ainsi le portrait du Mahatma, il nous invite à prendre toute la mesure de la révolution culturelle dont il fut le prophète. La non-violence, enracinée dans les traditions spirituelles de l'Inde et dans l'Evangile, nous apparaît alors, au fil de cette étude passionnante, non plus comme une utopie, mais comme une méthode d'action politique et une voie de sagesse qui pourraient permettre aux homme de relever les défis de cette fin de siècle.
Table des matières
Préface de Bernard Clavel 1.
Premières offensives |
8. L'armistice Epilogue |
Présentation de l'ouvrage par Hans Schwab (extrait de la revue Alternatives Non Violentes, n° 105, hiver 97/98)
Après Gandhi, la sagesse,
voici Gandhi l'insurgé. Jean-Marie Muller nous invite
de nouveau et différemment à la rencontre de Gandhi. L'analyse
des réflexions, des paroles et des actions de Gandhi est loin
d'être terminée, car cet homme est un personnage complexe -
"un extraordinaire paradoxe" (dixit Nehru) -
qui se fie beaucoup plus à son intuition qu'à une stratégie
élaborée, bien que celle-ci ne soit jamais absente. Disons
plutôt que stratégie et intuition se mélangent et se
fécondent pour produire une ligne d'action parfois étonnante
comme cette longue et sinueuse campagne de désobéissance menée
par Gandhi durant la première moitié des années trente et dont
la marche du sel est le symbole le plus parlant.
Jean-Marie Muller dessine un portrait de Gandhi qui nous permet
de nous " introduire dans la connaissance et la
compréhension de sa personnalité, de sa pensée et de son
action " (p. 24). C'est bien d'une introduction dont il
s'agit : elle présente et approfondit si bien le phénomène
Gandhi que sa lecture est recommandable aussi bien aux
non-initiés qu'aux lecteurs ou militants avertis.
Le lecteur qui débute dans la connaissance de Gandhi profitera
de la courte présentation de sa jeunesse, de son engagement en
Afrique du Sud, puis du résumé de la première grande action de
non-coopération (à partir de 1920) en Inde. Le livre finit par
un rapide récit de l'indépendance et de l'assassinat de Gandhi.
Ces repères historiques ne font qu'encadrer le sujet principal
du livre présenté avec de multiples détails qui satisferont
aussi le lecteur averti. Celui-ci lira l'épopée de la marche du
sel (1930-1934) comme un manuel sur la théorie et la pratique de
la désobéissance civile. Jean-Marie Muller reproduit largement
les écrits de Gandhi dont les plus importants sont traduits par
l'auteur à partir des originaux en anglais. Nous trouvons le
catalogue des consignes concernant la préparation et le
déroulement de l'action désobéissante (pp, 74-76 et 216-218),
les lettres échangées avec le vice-roi, les documents
Concernant la conférence de la table-ronde à Londres, le
séjour de Gandhi à Paris, à Villeneuve chez Romain Rolland, à
Rome (l'auteur minimise la rencontre avec Mussolini) et beaucoup
d'autres textes.
Jean-Marie Muller nous offre de beaux discours de Gandhi dont la
qualité ne provient pas d'une belle rhétorique mais d'un
contenu clair, humain, vrai, irréfutable, Ces textes sont
enrichis par les réactions de contemporains, par exemple du prix
Nobel Tagore s'opposant à la non-coopération gandhienne qui va
à l'encontre de son désir de coopération entre l'Orient et
l'Occident. Nehru, parfois étonné, parfois enthousiasmé, est
cité souvent comme lors du début de la campagne contre la loi
du sel : " Dans nos rangs ce fut l'ahurissement : on ne
voyait pas très bien ce que le sel venait faire dans la 1utte
pour l'indépendance nationale. [... ] Brusquement, le simple mot
"sel" prit figure de formule magique, se chargea d'une
puissance mystérieuse. " (p. 83)
C'est un regard extérieur, européen, souvent méprisant et
moqueur qu'apportent les journaux suisses, français et anglais
que J.-M. Muller cite abondamment. L'auteur a accompli un travail
de fourmi pour déterrer ces textes dans de nombreux quotidiens
de l'époque. Nous apprenons comment Gandhi a été vu en Europe.
Ces journaux ne sont que le miroir de la société. En reflétant
l'idéologie dominante de la violence ils ne peuvent que réagir
par ironie ou mépris ; et ils règlent leurs comptes avec le
pacifisme européen qu'ils confondent avec la résistance
non-violente gandhienne.
La non-violence, c'est d'abord la désobéissance aux lois
injustes. Pour la campagne de désobéissance civile qui débute
en 1930, Gandhi suit une stratégie et il annonce au vice-roi, à
son adversaire, chaque élément de cette stratégie : il n'y a
pas de secret, la vérité hait le secret. Gandhi fait comprendre
au représentant du gouvernement colonial que le désordre
provient des injustices britanniques et non pas des Indiens qui
s'opposent à ces injustices. On peut entendre aussi des paroles
surprenantes dans la bouche de Gandhi qui dit dans le contexte de
la campagne de désobéissance civile : " Nous avons
développé une mentalité de guerre, nous avons pensé à la
guerre, nous avons parlé de la guerre et rien d'autre que de la
guerre. " (p. 157)
Peut-on critiquer Gandhi ? Il le faut si l'on ne veut pas le
réduire à une icône et enfermer en même temps la résistance
non-violente dans une châsse. Jean-Marie Muller nous fait part
de la critique du maire de Karachi qui montre que la plupart des
Indiens engagés dans la résistance organisée par Gandhi sont
très loin d'avoir l'attitude non-violente conforme à son
enseignement. Et il suggère que quelques-uns des leaders passent
" quelques années de leur vie dans les provinces, les
villes, les villages pour faire comprendre aux gens ce que
signifie la véritable non-violence, comment elle peut être mise
en oeuvre " (p. 167). Gandhi est surtout critiqué pour
avoir laissé s'enliser la campagne de désobéissance. La marche
du sel a été un succès incontestable, la suite de l'action par
contre est condamnée à l'échec par manque d'une organisation
cohérente et d'un objectif réalisable (p. 248).
En donnant largement la parole à Gandhi, à ses contemporains et
aux journaux d'époque Jean-Marie Muller se tient en retrait.
Rarement il se manifeste à la surface du texte avec ses
critiques et remarques (si l'on fait abstraction de
l'avant-propos et de la conclusion). C'est la méthode qu'il a
choisi pour ce Gandhi, l'insurgé. L'ouvrage ne présente pas une
analyse scientifique de la désobéissance civile, mais plutôt
sa description à travers un récit détaillé de la longue
campagne de Gandhi et du peuple indien qui aboutit à
l'indépendance.
1) Jean-Marie Muller, Gandhi, la sagesse de la non-violence, Paris, Epi/DDB, 1994.