Imazighen au moyen âge: une
grande Nation
Ibn Khaldoun (Tunis 1332, Le Caire
1406) est connu comme “Philosophe Arabe de l’Histoire” (Dictionnaire Encyclopédique
de la Langue Française). Parmi ses ouvrages les plus connus on peut citer
Almukaddima (Préface). Mais il légua à l’humanité
ses livres sur l’histoire universelle. L’un d’entre eux est l’Histoire des Berbères
et des Dynasties Musulmanes de l’Afrique Spetentrionale”. Un grand témoignage
pour les valeurs et qualités des Berbères, une référence
pour ceux qui s’intéressent à leur histoire.
“En traitant de la race
berbère, des nombreuses populations dont elle se compose, et de la multitude
de tribus et de peuplades dans laquelle elle se divise, nous avons fait mention
des victoires qu’elle remporta sur les princes de la terre, et de ses luttes avec
divers empires pendant des siècles, depuis ses guerres en Syrie avec les
enfants d’Israël et sa sortie de ce pays pour se transporter en Ifrîkïa
et en Maghreb. Nous avons raconté les combats qu’elle livra aux premières
armées musulmanes qui envahirent l’Afrique; nous avons signalé les
nombreux traits de bravoure qu’elle déploya sous les drapeaux de ses nouveaux
alliés, et retracé l’histoire de Dihya-t-el-Kahena, du peuple nombreux
et puissant qui obéissait à cette femme, et de l’autorité
qu’elle exerça dans l’Auras, depuis les temps qui précèdent
immédiatement l’arrivé des vrais croyants jusqu’à sa défaite
par les Arabes. Nous avons mentionné avec quel empressement la tribu
de Miknaça se rallia aux musulmans; comment elle se révolta et chercha
un asile dans le Maghreb-el-Acsa pour échapper à la vengeance d'Ocba-Ibn-Nafè,
et comment les troupes du Khalife Hicham la subjuguèrent plus tard dans
le territoire du Maghreb. "Les Berbères, dit Ibn-Abi-Yezid, apostasièrent
jusqu'à douze fois, tout en Ifrikïa qu'en Maghreb; chaque fois, ils
soutinrent une guerre contre les Musulmans, et ils n'adoptèrent définitivement
l'islamisme que sous le gouvernement de Mouça-Ibn-Noceir";
ou quelque temps après, selon un autre récit.
Ayant indiqué les régions du Désert habitées
par les Berbères, ainsi que les châteaux, forteresses et villes qu'ils
s'étaient bâtis, tels que Sidjilmessa, les bourgades de Taout, de
Tîgourarin, de Figuig, de Mozab, de Ouargla, du Righa, du Zab, de Nefzaoua,
d'El-Hamma et de Ghadems; ayant parlé des batailles et des grandes journées
dans lesquelles ils étaient distingués; des empires et royaumes
qu'ils avaient fondés; de leur conduite à l'égard des Arabes
Hilaliens, lorsque ceux-ci envahirent l'Ifrikïa au cinquième siècle
de l'hégire; de leur procédés envers les Beni-Hammad d'El-Calâ,
et de leurs rapports tantôt amicaux, tantôt hostiles; ayant emntionné
les concessions de territoire que les Beni-Bâdin obtinrent des Almohades
dans le Maghreb, et raconté les guerres que firent les Beni-Merîn
aux successeurs d'Abd-el-Moumen, nous croyons citer une série de faits
qui prouvent que les Berbères ont toujours été un peuple
puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres dans
le monde, tels qe les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains.
Telle fut en effet la race Berbère; mais, étant tombée
en décadence, et ayant perdu son esprit national par l'effet du luxe que
l'exercice du pouvoir et l'habitude de la domination avaient introduit dans son
sein, elle a vu sa population décroître, son patriotisme disparaître
et son esprit de corps et de tribu s'affaiblir au point que diverses peuplades
qui la composent sont maintenant devenues sujets d'autres dynasties et ploient,
comme des esclaves, sous le fardeau des impôts.
Pour cette raison, beaucoup de personnes ont eu de la répugnance à
se reconnaître d'origine berbère, et cependant on n'a pas oublié
la haute renommée que les Auréba et leur chef Koceila s'acquièrent
à l'époque de l'invasion musulmane. On se rappelle aussi la vigoureuse
résistance faite par les Zenata, jusqu'au moment où leur chef Ouezmar-Ibn-Soulat
fut conduit prisonnier à Médine pour être présenté
au khalife Othman-Ibn-Affan. On n'a pas oublié leurs successeurs, les Hoouara
et les Sanhadja, et comment les Ketama fondèrent ensuite une dynastie qui
subjugua l'Afrique occidentale et orientale, expulsa les Abbacides de ce pays
et gagna encore d'autres droits à une juste renommée. Citons ensuite
les vertus qui ont honneur à l'homme et qui étaient devenues pour
les Berbères une seconde nature; leur empressement à s'acquérir
des qualités louables, la noblesse d'âme qui les porta au premier
rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils méritèrent
les louanges de l'univers, bravoure et promptitude à défendre leurs
hôtes et clients, fidèles aux promesses, aux engagements et aux traités,
patience dans l'adversité, fermeté dans les grandes afflictions,
douceur de caractère, indulgence pour les défauts d'autrui, éloignement
pour la vengeance, bonté pour les malheureux, respects pour les vieillards
et les hommes dévots, empressement à soulager les infortunés,
industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de l'oppression,
valeur déployée contre les empires de la terre, dévouement
à la cause de Dieu et de sa religion; voilà, pour les Berbères,
une foule de titres à une haute illustration, titres hérites de
leurs pères et dont l'exposition, mise par écrit, aurait pu servir
d'exemple aux nations à venir.
Que l'on se rappelle seulement les belles
qualités qui portèrent au faîte de la gloire et les élevèrent
jusqu'aux hauteurs de la domination, de sorte que le pays entier leur fut soumis
et que les ordres rencontrèrent partout une prompte obéissance.
Parmi les plus illustres
Berbères de la première race, citons d'abord Bologguîn-Ibn-Zîri
le Sanhadjien qui gouverna l'Ifrikïa au nom des Fatemides; nommons ensuite
Mohammed-Ibn-Khazer et son fils El-Kheir, Arouba-Ibn-Youçof-el-Ketami,
champion de la cause d'Obeid-Allah-es-Chîi, Youçof-Ibn-Tachefin,
roi des Lemtouna du Maghreb, et Abd-el Moumen-Ibn-Ali, grand cheikh des
Almohades et disciple de l'imam El-Mehdi. ... Parmi les chefs berbères
voilà ceux qui possédèrent au plus haut degré les
brillantes qualités que nous avons énumérées, et
qui, tant avant qu'après l'établissement de leur domination, jouirent
d'une réputation étendue, réputation qui a été
transmise à la postérité par les meilleures autorités
d'entre les Berbères et les autres nations, de sorte que le récit
de leurs exploits porte tous les caractères d'une authenticité
parfaite.” (Extrait du Tome I; Traduit par Le Baron de Slane et Paul Casanova,
Librairie Orientaliste, Paris 1978. Pages 198-301).
Tifsa, N° 1 Juin 1999 (page
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