1997: Carnet de voyage

 

 
 

 Le voyage en vélo, proprement dit, ne commence qu'après une longue, très longue remontée en voiture vers le Nord et le cercle polaire, phase indispensable nous permettant de traverser et d'apprécier les fabuleux paysages de la région des fjords et des glaciers. A Bodo, notre véritable point de départ en vélo, nous laissons notre véhicule en stationnement  au terrain de camping pour 10 f par jour et nous prenons le bateau pour les Lofoten. Il fait très beau et l'arrivée sur les îles est particulièrement spectaculaire. De hautes montagnes, dont certaines sont enneigées, nous barrent l'horizon et nous offrent une première impression du cadre dans lequel notre voyage va se dérouler : mer et montagne. 

 

Ä Les premiers kilomètres en direction du village de Å nous donnent quant à eux une idée très précise du profil des routes sur les Lofoten: celui de montagnes russes. Nous montons et descendons sans arrêt et les dérailleurs sont constamment sollicités. Jacqueline, dont ce sont pratiquement les premiers tours de roues de l'année,  commence à être inquiète et nous aussi, d'ailleurs… Heureusement, la première nuit au camping de Å, dans un cadre fantastique, au bord de la mer et au milieu des rochers, nous  regonfle le moral. De nombreux voyageurs à vélo sont aussi là. Et, nous en croiserons du reste beaucoup au cours de notre périple. Les îles Lofoten sont bien un "spot" pour cyclistes ! Nous quittons Å et ses superbes maisons rouges pour Reine. Les paysages sont absolument magnifiques.

 

Du côté droit de la route, nous avons les côtes bretonnes avec parfois des plages au sable blanc et à l'eau transparente digne des Caraïbes, et du côté gauche, la végétation alpine et les granites de Chamonix. Étonnant ! De très nombreux supports en bois servant à faire sécher les morues à la saison des pêches bordent les routes aux abords des villages. Quelques exemplaires particulièrement desséchés pendent aussi sous les balcons. Au fil des kilomètres, nous sommes de plus en plus émerveillés par les paysages grandioses et le petit village de Nusfjord, inscrit au patrimoine mondial par l'UNESCO, où nous nous arrêtons un soir pour camper est exemplaire à cet égard. 

Nujsfjord

 

La transparence de l'eau, les plages de sable fin et la présence du soleil  incitent les enfants à tenter la baignade mais il leur faudra bien vite se rendre à l'évidence : l'océan glacial arctique n'est pas loin, l'eau est froide ! 
A cet égard, Nous avions lu dans plusieurs guides spécialisés  que le climat des Lofoten pouvait s'avérer particulièrement instable et pluvieux et cela allait effectivement se confirmer durant la suite du voyage. 

 

Ainsi, dès le deuxième jour, nous faisons connaissance avec les facéties du climat des îles Lofoten. Notre route nous ayant conduit sur le côté est de l'île, nous nous trouvons, d'un seul coup, plongés dans le brouillard. Il pleut et il fait froid. Pour nous c'est subitement l'hiver, nous sortons les vestes polaires, les vêtements de pluie et les bonnets. Nous parcourrons ainsi quelques kilomètres puis, au détour d'une montagne, nous retrouverons le soleil et … l'été. Un impressionnant tunnel de 1600 m creusé sous la mer nous permet d'accéder à la deuxième île. Une expérience inoubliable  ce tunnel ! Un trottoir est réservé aux cyclistes mais la route descend très fortement dans l'obscurité et remonte tout aussi brusquement de l'autre côté, Matthieu en ressortira crotté jusqu'aux oreilles. Sur cette île, nous choisissons la route la moins importante et la plus tranquille qui longe la côte est. 

 

Mais le jour suivant, une affiche nous apprend qu'il existe un musée Viking particulièrement intéressant  de l'autre côté de l'île. Une ligne de montagne nous barre malheureusement le passage ! Qu'a cela ne tienne !!! Un habitant interrogé sort sa carte et nous indique un chemin possible pour passer de l'autre côté. "Il n'y a que 100 mètres de difficile " dit-il. Nous empruntons effectivement une piste d'abord très large et roulante mais pour finir, nous nous trouvons au fond d'un vallon face à un petit sentier qui monte vers un col. Il n'y a bien que 100 mètres à faire mais de dénivelée et il sera nécessaire de se mettre à deux pour pousser, un à un, les vélos. Fort heureusement, au sommet, nous sommes récompensés : le paysage est fantastique et nous découvrons les fameuses baies lapones au goût aigrelet. Un bon chemin nous permet ensuite d'effectuer la descente vers la mer.

 

Le musée, présentant un village Viking reconstitué et de nombreuses animations, s'avère passionnant. Le passage cyclo-muletier était donc bien nécessaire. Le soir même, un cycliste allemand rencontré dans un camping et qui redescend du cap nord après avoir remonté la Finlande jusqu'à Kirkenes, nous donne de nombreuses indications utiles pour la poursuite de notre voyage. Ces rencontres sont toujours l'occasion d'échanger des informations aussi utiles qu'étonnantes. Un pont gigantesque nous permet ensuite d'accéder au petit port d'Henningsvaer sur l'île suivante. Malheureusement, le temps se met à la pluie, le vent souffle et il fait froid. A part quelques petites accalmies, cette météo médiocre nous accompagnera jusqu'à la fin de notre séjour. 

 

Les bouteilles étaient consignées... Depuis quelques jours, Romain a trouvé une nouvelle occupation. Non content de pédaler ou de regarder le paysage. Il roule en  scrutant les bas côtés de la route. Il s'est en effet aperçu que toutes les bouteilles de soda en plastique, abandonnées au bord des routes, étaient consignées 1 couronne et qu'il suffisait de les ramener dans n'importe quelle boutique pour "toucher la prime". Ainsi, certains soirs, les enfants ont-ils chacun 15 bouteilles sur leurs porte-bagages, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes de transport. Mais, reconnaissons le, leur civisme et leur contribution à la protection de l'environnement leur auront permis de gagner 400 F à eux deux à la fin du voyage. Une longue visite au Musée des Lofoten près de Svolvaer, nous apprend des choses passionnantes sur la pêche à la morue et sur la vie passée et présente sur cet archipel. Après Svolvaer, ville principale et capitale de l'archipel, plutôt que d'emprunter la route principale plus directe, nous continuons notre randonnée en suivant la côte ouest des Lofoten.

 

Le soleil est revenu. Il n'y a pratiquement pas de circulation. La route n'est pas toujours asphaltée mais les panoramas sont superbes, toujours les plages couleur Caraïbes et le granite "chamoniard". Un dernier camp, à quelques mètres de la mer, nous permet d'admirer un magnifique soleil de …11h et demi puis un bac nous conduit à Melbu sur les îles voisines : les Vesteralen. Cette fois, le temps semble s'être définitivement mis à la grisaille et bien qu'il ne soit pas toujours agréable de pédaler sous la pluie ou dans le brouillard, nous décidons malgré tout de continuer et de remonter jusqu'à l'extrémité nord des Vesteralen en suivant la petite route qui  suit l'Eidsfjord. Les élevages de saumon y sont nombreux et on peut les voir sauter dans leur bassin. C'est étonnant. 

 

Les enfants  font une dernière tentative pour se baigner, mais l'eau est décidément trop froide. Ce soir là, nous aurons du reste à peine le temps de monter les tentes avant la pluie, et il pleuvra toute la nuit. Le lendemain, nous atteignons Myre puis Nyksund, à l'extrémité de l'île. Ce petit port, ne pouvant plus recevoir les bateaux de pêche modernes, a été abandonné. Le site surprenant et impressionnant rappelle les villages fantômes américains. L'ensemble est en cours de rénovation et vaut largement le détour malgré les 9 km de piste boueuse.  Nyksund

 

Là encore, les tentes seront montées sous la tempête et, c'est particulièrement humides que nous arriverons à Sortland le lendemain. Après un jour de repos, histoire de se sécher et de faire la lessive, nous reprenons la route. Un pont gigantesque enjambant le fjord nous permet de prendre pied sur l'île de Hinnöy. Suivant les conseils du cyclo allemand rencontré une semaine plutôt, nous souhaitons alors remonter vers le nord afin de prendre le ferry à Andenes vers l'île de Senja. Or, ce matin là, il nous arrive une mésaventure qui aurait pu mal se terminer pour Matthieu. Celui-ci venait d'être doublé par la factrice quand, ayant sans doute mal estimé les distances ou trop soucieuse de finir rapidement sa tournée, celle-ci a accroché une de ses sacoches avant, en effectuant un virage sur la droite. Matthieu se retrouve donc par terre, avec quelques contusions et la sacoche arrachée. La brave postière est désolée et se confond en excuses. Ayant repris la route, elle nous rattrapera quelques kilomètres plus loin et forcera Matthieu à accepter un billet de 100 couronnes pour se faire pardonner. La côte est de l'île est sauvage et pratiquement déserte et c'est sous un ciel gris et menaçant que nous atteignons le port baleinier d'Andenes. Il y a ici de nombreux touristes venus pour effectuer un "safari-baleine" au large des côtes de l'île. Vu le coût excessif pour une famille, nous nous contentons de l'intéressant  musée principalement consacré à la pêche à la baleine. Mais, nous le regretterons tout de même un peu, le soir même, lorsqu'une famille espagnole nous dira avoir vu une douzaine de baleines. Quelques heures de ferry nous amènent ensuite au petit, très petit port de Gryllefjord. Celui-ci est blotti au fond d'un fjord très étroit d'où aucune route ne semble pouvoir sortir. Et il nous faut effectivement gravir un col pour passer de l'autre côté de la montagne. Dure, très dure montée !!! Au sommet de laquelle, le vent extrêmement violent fait même basculer le vélo de Jacqueline qui soufflait quelque peu. 

 

Coup de vent ! Plus loin, dans la descente, nous trouvons un petit coin de mousse pour planter nos tentes mais la nuit est courte. A 4 heures, nous sommes réveillés par des bourrasques terribles. La tente des enfants est complètement couchée moulant même leurs formes à l'intérieur. Le double - toit se déchire et  il faut se résoudre à plier bagage ce n'est pas vraiment facile. Mais pédaler avec le vent de face le sera encore moins. La journée est terrible, nous traversons cette île sous la pluie, le vent et le brouillard. En franchissant le col, entre deux déchirures de nuages, nous apercevons la neige. Il fait très froid, pas plus de 5 degrés. Et, c'est complètement trempés, transis et démoralisés, que nous arrivons à Finnsnes.

 

Pas question de monter la tente, puisqu'il continue de pleuvoir. Nous louons, pour la nuit, une cabane de pêcheur, un "Rorbu", dans un petit musée local à 15 km de là. Le gérant, vraiment sympathique, vient nous chercher en voiture à l'office du tourisme où nous nous sommes réfugiés et il retourne ensuite chercher nos vélos avec une remorque. Reste maintenant à redescendre vers le sud en direction de Bodo pour retourner à notre point de départ. Nous ne souhaitons pas emprunter la route très fréquentée de la côte qui passe à Narvik. Nous décidons, alors, de rejoindre Harstad sur l'île de Hinnöy pour retourner à Svolvaer et prendre ensuite le bateau pour Bodo. Mais le moral des troupes est atteint, on parle de retraite, de retour rapide… Et il faut croire que notre équipe a un drôle de look sous cette pluie battante et persistante puisqu'un journaliste local prendra Matthieu en photo sur son vélo appuyé contre un poteau sous la pluie. Et, deux jours plus tard, nous retrouverons la photo de celui-ci dans le journal sous le titre : "Touriste fatigué, c'est la fin de l'été". 

 

Heureusement, une petite accalmie nous permet d'apprécier de superbes glaciers surplombant la mer. Mais c'est de courte durée. Les 16 km de la petite île de Rolla sont effectués sous une pluie battante. Tout est trempé, malgré les sacs plastiques qui les garnissent, certaines sacoches ont pris l'eau et nous sommes frigorifiés sous nos Kway. En croisant un cyclo anglais "goretexé" de la tête aux pieds et dont le vélo arbore de magnifiques sacoches Ortlieb étanches, nous réalisons combien notre équipement est léger pour une telle aventure.   

 

A Harstad, cette fois, la coupe est pleine et la détermination des enfants pour rentrer rapidement l'emporte facilement. Nous décidons donc de prendre l'express côtier de la Hurtigrutten qui, tel un autobus, effectue quotidiennement le trajet de Bergen à Kirkenes et retour en passant par le Cap Nord. Comme il pleut toujours, que les hôtels sont chers et que le bateau part à 6 heures du matin, nous couchons dans un container sur le quai. 

 

Bivouac improvisé Et, le lendemain matin, le bateau accostant juste devant notre bivouac improvisé, c'est sous les yeux hilares d'une passagère que nous ouvrirons les portes de notre refuge pour ensuite engouffrer  nos vélos dans la cale. Cette mini-croisière est, en fait, un moment très fort de notre voyage. Le bateau se fraye un chemin entre les multiples îles, s'engage dans des fjords étroits pour s'arrêter régulièrement dans de petits ports où il dépose des tas de marchandises comme le ferait n'importe quel transport routier.

 

Avant Svolvaer, nous avons droit au passage du Trollfjord, un des fjords les plus étroits de Norvège que l'on ne peut atteindre que par voie de mer ou à pied. Au fond de celui-ci, le bateau fait un impressionnant demi tour au ras des parois rocheuses sous les crépitements des appareils photo des passagers. Nous ne pouvons que recommander cette expérience aux cyclos qui voudraient s'engager sur nos pas. Prenez l'express côtier pour revenir, c'est une expérience inoubliable ! 
Enfin, à 1 heure du matin, nous retrouvons notre voiture au camping de Bodo. Le voyage est terminé, certes un peu plus tôt que nous l'avions prévu, mais les conditions étaient telles qu'il aurait été difficile de continuer. Nous sommes contents, mais nous devons avouer que nous sommes aussi un peu frustrés et les enfants ne se gênent pas pour le dire. Car, s'il est vrai que les paysages étaient extraordinaires, nous n'avons pas retrouvé l'atmosphère de voyage, d'aventure et de dépaysement que nos trois voyages précédents dans les pays baltes nous avaient apportés. " C'était du tourisme, pas un voyage"  dit Matthieu sans appel ! Alors déjà, la question est sur toutes les lèvres : " Où irons nous l'année prochaine ?" 

 
 

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