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François
Mauriac (1885-1970) Ecrits intimes (1953)
J'ai naguère
écrit le premier chapitre de mes souvenirs; il m'a suffi de le relire pour décider de
m'en tenir là. Est-ce bien moi cet enfant que je rappelais ainsi à la vie? Sans doute,
quand je m'appliquais à ce travail, n'avais-je pas l'intention de me confesser; du moins
étais-je résolu à ne rien dire qui ne fût vrai. Mais pour peu que l'art apparaisse
dans ces sortes d'ouvrages, ils deviennent mensonge; ou plutôt, l'humble et mouvante
vérité d'un destin particulier se trouve dépassée, malgré l'auteur, qui atteint, sans
l'avoir cherché, à une vérité plus générale.
Il compose, après coup, ce qui n'était pas composé et ménage la
lumière selon l'effet à produire: ainsi des régions immenses de sa vie se trouvent
plongées dans les ténèbres et il éclaire ce qui en lui prête à de beaux
développements.
Même un auteur, qui se couvre de boue et qui décèle ses actions les
plus tristes, ne doute pas de gagner des curs par son audace. On vantera son
courage, son humilité. On trouvera mille raisons de l'absoudre sans révéler la
véritable: c'est que celui qui confesse tout aide au soulagement de ceux qui
n'avouent rien.
Pour en revenir à ce premier - et dernier - chapitre de mes
souvenirs, j'admire avec quelle audace j'y ai mis l'accent sur la solitude et sur la
tristesse de mon enfance. Au vrai, j'avais beaucoup d'amis et nul n'a eu plus que moi le
goût des palabres sans fin, des confidences, des lettres. Etais-je si désespéré? Les
jours de congé me paraissaient trop courts parce que je voulais à la fois les passer
chez mes cousines, dévorer un livre, aller à la foire.
De tous mes plaisirs, le plus cher me venait de ce cur
mélancolique justement, que dans mes souvenirs je me suis plu à monter en épingle. Je
me rappelle mon émerveillement lorsque à seize ans, je découvris dans LHomme
libre, de Barrès, la mirobolante formule: sentir le plus possible en
sanalysant le plus possible. Cela me jeta dans des transports. C'était ce que je
faisais depuis l'âge de raison. Un enfant jouait à être solitaire et méconnu; et c'est
le plus passionnant des jeux...
Peut-être parce qu'un instinct l'avertit qu'il y a là beaucoup plus
qu'un jeu : une préparation, un exercice pour devenir homme de lettres. Aimer à se
regarder souffrir, signe évident de vocation; mais il faut commencer par souffrir et je
me souviens que je faisais flèche de tout bois...
Attention! me voilà sur une piste qui, si je l'avais suivie, m'aurait
fait découvrir un enfant encore plus étranger à moi-même que celui dont jai
naguère tenté de reproduire les traits.
Est-ce à dire que les souvenirs dun auteur nous égarent
toujours sur son compte? Bien loin de là: le tout est de savoir les lire. Cest ce
qui y transparaît de lui-même malgré lui qui nous éclaire sur un écrivain. Les
véritables visages de Rousseau, de Chateaubriand, de Gide se dessinent peu à peu dans le
filigrane de leurs confessions et mémoires.
Tout ce qu'ils escamotent (même si c'est le bien), tout ce sur quoi
ils appuient (même si c'est le mal) nous aide à retrouver les traits qu'ils ont mis,
parfois, beaucoup de soin à brouiller.
Surtout, gardons-nous de croire qu'un auteur retouche ses souvenirs
avec l'intention délibérée de nous tromper. Au vrai, il obéit à une nécessité: il
faut bien qu'il immobilise, qu'il fixe cette vie passée qui fut mouvante. Tel sentiment,
telle passion qu'il éprouva, mais qui furent, dans la réalité, mêlés à beaucoup
d'autres, imbriqués dans un ensemble, il faut bien qu'il les isole, qu'il les délimite,
qu'il leur impose des contours, sans tenir compte de leur durée, de leur évolution
insaisissable. C'est malgré lui qu'il découpe, dans son passé fourmillant, ces figures
aussi arbitraires que les constellations dont nous avons peuplé la nuit.
Il ne faut pas non plus faire grief à un auteur de ce que ses
mémoires sont, le plus souvent, une justification de sa vie. Même sans l'avoir voulu au
départ, nous finissons toujours par nous justifier; nous sommes toujours à la barre,
dès que nous parlons de nous, - même si nous ne savons plus devant qui nous plaidons.
Mémoires, confessions, souvenirs témoignent qu'à toute foi religieuse survit, dans la
plupart des hommes, cette angoisse du compte à rendre. Tout auteur de mémoires, chacun
à sa façon, et fût-ce en s'accusant, prépare sa défense... Devant la postérité?
peut-être ; mais inconsciemment ne cherche-t-il pas à fixer l'aspect qu'aura son âme
aux yeux de Celui qui la lui donna et qui peut la lui redemander à chaque instant?
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