Sommaire
Biographie
Illumination
de Vincennes |
Discours sur les sciences et les arts (1750)
Prosopopée de Fabricius
Socrate avait
commencé dans Athènes; le vieux Caton continua dans Rome de se déchaîner contre ces
Grecs artificieux et subtils qui séduisaient la vertu et amollissaient le courage de ses
concitoyens. Mais les sciences, les arts et la dialectique prévalurent encore: Rome se
remplit de philosophes et d'orateurs; on négligea la discipline militaire, on méprisa
l'agriculture, on embrassa des sectes et l'on oublia la patrie. Aux noms sacrés de
liberté, de désintéressement, d'obéissance aux lois, succédèrent les noms d'Epicure,
de Zénon, d'Arcésilas. Depuis que les savants ont commencé à paraître parmi nous,
disaient leurs propres philosophes, les gens de bien se sont éclipsés. Jusqu'alors les
Romains s'étaient contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils
commencèrent à l'étudier.
O Fabricius! qu'eût pensé votre grande âme, si pour votre malheur
rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras
et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes?
"Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et
ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? Quelle splendeur
funeste a succédé à la simplicité romaine? Quel est ce langage étranger? Quelles sont
ces moeurs efféminées? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices?
Insensés, qu'avez-vous fait ? Vous les maître des nations, vous vous êtes rendus
les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus? Ce sont des rhéteurs qui vous
gouvernent? C'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, et des
histrions, que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie? Les dépouilles de
Carthage sont la proie d'un joueur de flûte? Romains, hâtez-vous de renverser ces
amphithéâtres; brisez ces marbres; brûlez ces tableaux; chassez ces esclaves qui vous
subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par
de vains talents; le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d'y
faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre Sénat pour une assemblée de rois, il ne
fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée. Il n'y entendit
point cette éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc
Cynéas de si majestueux? O citoyens! Il vit un spectacle que ne donneront jamais vos
richesses ni tous vos arts; le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel,
l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la
terre."
Mais franchissons la distance des lieux et des temps, et voyons ce qui
s'est passé dans nos contrées et sous nos yeux; ou plutôt, écartons des peintures
odieuses qui blesseraient notre délicatesse, et épargnons-nous la peine de répéter les
mêmes choses sous d'autres noms. Ce n'est point en vain que j'évoquais les mânes de
Fabricius; et qu'ai-je fait dire à ce grand homme, que je n'eusse pu mettre dans la
bouche de Louis XII ou de Henri IV? Parmi nous, il est vrai, Socrate n'eût point bu la
ciguë; mais il eût bu, dans une coupe encore plus amère, la raillerie insultante, et le
mépris pire cent fois que la mort.
|