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Biographie
Extraits
(V-XII)
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La
lapidation de Motiers (Livre XII, 1764)
Il est temps
d'en venir à ma catastrophe de Motiers, et à mon départ du Val-de-Travers, après deux
ans et demi de séjour, et huit mois d'une constance inébranlable à souffrir les plus
indignes traitements. Il m'est impossible de me rappeler nettement les détails de cette
désagréable époque; mais on les trouvera dans la relation qu'en publia du Peyrou, et
dont j'aurais à parler par la suite.
Depuis le départ de Mme de Verdelin, la fermentation devenait plus vive, et, malgré les
rescrits réitérés du Roi, malgré les ordres fréquents du Conseil d'Etat, malgré les
soins du Châtelain et des magistrats du lieu, le peuple, me regardant tout de bon comme
l'Antéchrist, et voyant toutes ses clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux
voies de fait; déjà dans les chemins les cailloux commençaient à rouler après moi,
lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin la nuit de la
foire de Motiers, qui est au commencement de septembre, je fus attaqué dans ma demeure,
de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.
A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le
derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la porte qui
donnaient sur cette galerie, y tombèrent avec tant de fracas, que mon chien, qui couchait
dans la galerie, et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur, et se sauva dans un
coin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au bruit;
j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou lancé d'une
main vigoureuse traversa la cuisine, après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la
porte de ma chambre et tomber au pied de mon lit; de sorte que, si je m'étais pressé
d'une seconde, j'avais le caillou dans l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait
pour m'attirer, et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la
cuisine. Je trouve Thérèse, qui s'était aussi levée, et qui toute tremblante accourait
à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre pour éviter
l'atteinte des pierres et délibérer sur ce que nous avions à faire; car sortir pour
appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement, la servante d'un
vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit, et courut appeler M. Le
Châtelain, dont nous étions porte à porte. Il saute de son lit, prend sa robe de
chambre à la hâte, et vient à l'instant avec la garde, qui, à cause de la foire,
faisait la ronde cette nuit-là, et se trouva tout à portée. Le Châtelain vit le
dégât avec un tel effroi, qu'il en pâlit, et à la vue des cailloux dont la galerie
était pleine, il s'écria : "Mon Dieu! c'est une carrière!" En visitant le
bas, on trouva que la porte d'une petite cour avait été forcée, et qu'on avait tenté
de pénétrer dans la maison par la galerie. En recherchant pourquoi la garde n'avait
point aperçu ou empêché le désordre, il se trouva que ceux de Motiers s'étaient
obstinés à vouloir faire cette garde hors de leur rang, quoique ce fût le tour d'un
autre village.
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