Sommaire
Biographie
Extraits
(V-XII)
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Le
téton borgne
ou
Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica
Qui que vous
soyez, qui voulez connaître un homme, osez lire les deux ou trois pages qui suivent; vous
allez connaître à plein J.J. Rousseau.
J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire de
l'amour et de la beauté; j'en crus voir la divinité dans sa personne. Je n'aurais jamais
cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit
éprouver. A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes
et de ses caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de les
cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel
courir dans mes veines, les jambes me flageolent, et, prêt à me trouver mal, je
m'assieds, et je pleure comme un enfant.
Qui pourrait deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passait par
la tête en ce moment? Je me disais: "Cet objet dont je dispose est le chef-d'oeuvre
de la nature et de l'amour; l'esprit, le corps, tout en est parfait; elle est aussi bonne
et généreuse qu'elle est aimable et belle. Les grands, les princes devraient être ses
esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable
coureuse, livrée au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle; elle vient
se jeter à ma tête, à moi qu'elle sait qui n'ai rien, à moi dont le mérite, qu'elle
ne peut connaître, doit être nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d'inconcevable.
Ou mon coeur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d'une indigne salope, ou il
faut que quelque défaut secret que j'ignore détruise l'effet de ses charmes et la rende
odieuse à ceux qui devraient se la disputer." Je me mis à chercher ce défaut avec
une contention d'esprit singulière, et il ne vint pas même à l'esprit que la vérole
pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l'éclat de son coloris, la blancheur de
ses dents, la douceur de son haleine, l'air de propreté répandu sur toute sa personne,
éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu'en doute encore sur mon état depuis
la Padoana, je me faisais plutôt un scrupule de n'être pas assez sain pour elle, et je
suis très persuadé qu'en cela ma confiance ne me trompait pas.
Ces réflexions, si bien placées, m'agitèrent au point d'en pleurer.
Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance,
fut un moment interdite. Mais ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir,
elle comprit, et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n'avait point de part à ce
rat. Il ne lui fut pas difficile de m'en guérir et d'effacer cette petite honte. Mais au
moment que j'étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois
souffrir la bouche et la main d'un homme, je m'aperçus qu'elle avait un téton borgne. Je
me frappe, j'examine, je crois voir que ce téton n'est pas conformé comme l'autre. Me
voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne; et, persuadé que
cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée,
je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former
l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de monstre, le rebut de la nature, des
hommes et de l'amour. Je poussai la stupidité jusqu'à lui parler de ce téton borgne.
Elle prit d'abord la chose en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit des
choses à me faire mourir d'amour. Mais gardant un fond d'inquiétude que je ne pus lui
cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot,
s'aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m'y mettre à côté d'elle; elle s'en ôta, fut
s'asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d'après, et se promenant par la chambre
en s'éventant, me dit d'un ton froid et dédaigneux: "Zanetto, lascia le
donne, e studia la matematica."
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