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une étude sur |
Rousseau
et le sentiment de la nature dans les livres I - IV des Confessions
dans les autres livres des Confessions
dans d'autres ouvrages |
Jean-Jacques
apprécie surtout la nature en fonction des sentiments qu'elle lui procure, en fonction de
l'imagination ou des rêveries que le spectacle de la nature décuple en lui.
La nature est donc tantôt en
harmonie avec les état d'âme, tantôt la preuve de l'existence de la pureté à l'écart
des villes ou la manifestation de forces qui dépassent l'homme. C'est en ce sens que
Rousseau peut être considéré comme un des précurseurs des romantiques. Deux ans
passés au village adoucirent un peu mon âpreté romaine, et me ramenèrent à l'état
d'enfant. A Genève, où l'on ne m'imposait rien, j'aimais l'application, la lecture;
c'était presque mon seul amusement; à Bossey, le travail me fit aimer les jeux qui lui
servaient de relâche. La campagne était pour moi si nouvelle, que je ne pouvais
me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un goût si vif, qu'il n'a jamais pu s'éteindre.
Le souvenir des jours heureux que j'y ai passés m'a fait regretter son séjour et ses
plaisirs dans tous les âges, jusqu'à celui qui m'y a ramené. M. Lambercier
était un homme fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous chargeait
point de devoirs extrêmes. La preuve qu'il s'y prenait bien est que, malgré mon aversion
pour la gêne, je ne me suis jamais rappelé avec dégoût mes heures d'étude, et que si
je n'appris pas de lui beaucoup de choses, ce que j'appris je l'appris sans peine, et n'en
ai rien oublié. Nature et imagination
(voyage vers Turin) Ainsi je
marchais légèrement, allégé de ce poids; les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les
brillants projets remplissaient mon âme. Tous les objets que je voyais me
semblaient les garants de ma prochaine félicité. Dans les maisons j'imaginais des
festins rustiques; dans les prés, de folâtres jeux; le long des eaux, les bains, des
promenades, la pêche; sur les arbres, des fruits délicieux; sous leur ombre, de
voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, une
oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d'aller sans savoir où. Enfin
rien ne frappait mes yeux sans porter à mon coeur quelque attrait de jouissance. La
grandeur, la variété, la beauté réelle du spectacle, rendaient cet attrait digne de la
raison; la vanité même y mêlait sa pointe. Elle habitait
une vieille maison mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle
fit sa chambre de parade, et qui fut celle où l'on me logea. Cette chambre était sur le
passage dont j'ai parlé, où se fit notre première entrevue, et au-delà du ruisseau et
des jardins, on découvrait la campagne. Cet aspect n'était pas pour le jeune habitant
une chose indifférente. C'était, depuis Bossey, la première fois que j'avais du vert
devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des
toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce! Elle
augmenta beaucoup mes dispositions à l'attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage
encore un des bienfaits de ma chère patronne: il me semblait qu'elle l'avait mis là tout
exprès pour moi: je m'y plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout entre
les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux.
Mon coeur, jusqu'alors comprimé, se trouvait plus au large dans cet espace, et mes
soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vergers. Le besoin de vivre
avec elle me donnait des élans d'attendrissement qui souvent allaient jusqu'aux larmes.
Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle était à vêpres,
j'allai me promener hors de la ville, le cur plein de son image et du désir ardent
de passer mes jours auprès d'elle. La nature près de
Chambéry - La cueillette des cerises Hé bien! cet
avantage se présentait encore, et il ne tint encore qu'à moi d'en profiter. Que j'aime
à tomber de temps en temps sur les moments agréables de ma jeunesse! Ils m'étaient si
doux; ils ont été si courts, si rares, et je les ai goûtés à si bon marché! Ah! leur
seul souvenir rend encore à mon coeur une volupté pure dont j'ai besoin pour ranimer mon
courage et soutenir les ennuis du reste de mes ans. Comme mes
écoliers ne m'occupaient pas beaucoup, et que sa ville natale n'était qu'à quatre
lieues de Lausanne, j'y fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus
douce émotion ne me quitta point. Mes douces chimères me tenaient compagnie, et jamais la chaleur de mon imagination n'en enfanta de plus magnifiques. Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que quelqu'un m'accostait en route, je rechignais de voir renverser la fortune dont je bâtissais l'édifice en marchant. Cette fois mes idées étaient martiales. J'allais m'attacher à un militaire et devenir militaire moi-même; car on avait arrangé que je commencerais par être cadet. Je croyais déjà me voir en habit d'officier avec un beau plumet blanc. Mon coeur s'enflait à cette noble idée. J'avais quelque teinture de géométrie et de fortifications; j'avais un oncle ingénieur; j'étais en quelque sorte enfant de la balle. Ma vue courte offrait un peu d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien à force de sang-froid et d'intrépidité suppléer à ce défaut. J'avais lu que le maréchal Schomberg avait la vue très courte; pourquoi le maréchal Rousseau ne l'aurait-il pas? Je m'échauffais tellement sur ces folies, que je ne voyais plus que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu du feu et de la fumée, donnant tranquillement mes ordres, la lorgnette à la main. Cependant, quand je passais dans des campagnes agréables, que je voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon coeur n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars. Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avais! La décoration extérieure que j'avais vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie et l'alignement des maisons, me faisaient chercher à Paris autre chose encore. Je m'étais figuré une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, où l'on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d'abord à tel point, que tout ce que j'ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n'a pu détruire cette première impression, et qu'il m'en est resté toujours un secret dégoût pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que j'y ai vécu dans la suite ne fut employé qu'à y chercher des ressources pour me mettre en état d'en vivre éloigné. Tel est le fruit d'une imagination trop active, qui exagère par-dessus l'exagération des hommes, et voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris, que je me l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant à rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en suis fait. La même chose m'arriva à l'Opéra, où je me pressai d'aller le lendemain de mon arrivée: la même chose m'arriva dans la suite à Versailles: dans la suite encore en voyant la mer: et la même chose m'arrivera toujours en voyant des spectacles qu'on m'aura trop annoncés: car il est impossible aux hommes et difficile à la nature elle-même de passer en richesse mon imagination. Je dispose en maître de
la nature entière La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je reste en place: il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon cur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits... Pourquoi, direz-vous, ne les pas écrire? Et pourquoi les écrire? vous répondrai-je: pourquoi m'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui? La route du Forez (ou
la déception du réel) Je me rappelle seulement qu'en approchant de Lyon je fus tenté de prolonger ma route pour aller voir les bords du Lignon : car, parmi les romans que j'avais lus avec mon père l'Astrée n'avait pas été oubliée, et c'était celui qui me revenait au coeur le plus fréquemment. Je demandai la route du Forez; et tout en causant avec une hôtesse, elle m'apprit que c'était un bon pays de ressource pour les ouvriers, qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque, et je ne jugeai pas à propos d'aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons. La bonne femme qui m'encourageait de la sorte m'avait sûrement pris pour un garçon serrurier. Une nuit près du fleuve
(Livre IV) Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille: l'air était frais, sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose: les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase livrant mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi; je m'endormis à son chant: mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux en s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai, la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore. |