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Giacomo
Casanova - Histoire de ma vie
Cultiver le
plaisir des sens fut toujours ma principale affaire: je n'en eus jamais de plus
importante. Me sentant né pour le beau sexe, je l'ai toujours aimé et m'en suis fait
aimer tant que j'ai pu. J'ai aussi aimé la bonne chère avec transport, et j'ai toujours
été passionné pour tous les objets qui ont excité ma curiosité.
J'ai eu des amis qui m'ont fait du bien, et le bonheur de pouvoir en
toute occasion leur donner des preuves de ma reconnaissance. J'ai eu aussi de détestables
ennemis qui m'ont persécuté, et que je n'ai pas exterminés parce qu'il n'a pas été en
mon pouvoir de le faire. Je ne leur eusse jamais pardonné, si je n'eusse oublié le mal
qu'ils m'ont fait. L'homme qui oublie une injure ne la pardonne pas, il oublie; car le
pardon part d'un sentiment héroïque, d'un cur noble, d'un esprit généreux,
tandis que l'oubli vient d'une faiblesse de mémoire, ou d'une nonchalance, amie d'une
âme pacifique, et souvent d'un besoin de calme et de tranquillité; car la haine, à la
longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir.
Si l'on me nomme sensuel, on aura tort, car la force de mes sens ne m'a
jamais fait négliger mes devoirs quand j'en ai eu. J'ai aimé les mets au haut goût: le
pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l'ogliopotrida des Espagnols, la
morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine et les fromages dont la
perfection se manifeste quand les petits êtres qui s'y forment commencent à devenir
visibles. Quant aux femmes, j'ai toujours trouvé suave l'odeur de celles que j'ai
aimées.
Quels goûts dépravés! dira-t-on: quelle honte de se les reconnaître
et de ne pas en rougir! Cette critique me fait rire; car, grâce à mes gros goûts, je me
crois plus heureux qu'un autre, puisque je suis convaincu qu'ils me rendent susceptible de
plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s'en procurer, et
insensés ceux qui s'imaginent que le Grand-Être puisse jouir des douleurs, des peines et
des abstinences qu'ils lui offrent en sacrifice, et qu'il ne chérisse que les
extravagants qui se les imposent. Dieu ne peut exiger de ses créatures que l'exercice des
vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné qu'à dessein
de nous rendre heureux.
On ne trouvera pas dans ces Mémoires toutes mes aventures; j'ai omis
celles qui auraient pu déplaire aux personnes qui y eurent part, car elles y feraient
mauvaise figure. Malgré ma réserve, on ne me trouvera parfois que trop indiscret, et
j'en suis fâché. Si avant ma mort je deviens sage et que j'en aie le temps, je brûlerai
tout: maintenant je n'en ai pas le courage. Si quelquefois on trouve que je peins
certaines scènes amoureuses avec trop de détails, qu'on se garde de me blâmer, à moins
qu'on ne me trouve un mauvais peintre puisqu'on ne saurait faire un reproche à ma vieille
âme de ne savoir plus jouir que par réminiscence. La vertu, au reste, pourra sauter tous
les tableaux dont elle serait blessée; c'est un avis que je crois devoir lui donner ici.
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