
Après avoir pas mal tergiversé avec moi-même, je peux dire que Voyage au Bout de l'Enfer est le film de guerre le plus marquant que j'ai vu. Pourtant, ce genre en soi a inspiré beaucoup de réalisateurs, de Kubrick à Copolla, pour donner naissance à des oeuvres inaltérables aujourd'hui incontournables, telles Les Sentiers de la Gloire ou La Grande Illusion. Il est donc difficile d'en trouver une qui soit en quelque sorte la somme de ce patrimoine très riche du cinéma mondial. A vrai dire, Voyage au Bout... n'accède pas véritablement à ce statut, ou en tous cas pas plus que les deux films pré-cités (et d'autres peut-être, d'autant plus que Malick nous a il y a peu offert son magnifique La Ligne Rouge). Mais il faut reconnaître que le film de Cimino est une réussite sur de nombreux points, et à ce titre il entre au panthéon du film de guerre, avec deux ou trois autres oeuvres rares. La force dramatique de ce type de film vient essentiellement de sa capacité à retranscrire à l'écran à la fois l'atrocité et l'absurdité de la guerre. Si le premier point est souvent abordé de façon intéressante par les grands films du genre, le deuxième est sans doute plus délicat à appréhender, et depuis le classique des classiques guerriers Le Pont de la Rivière Kwaï, seul un conflit aussi inutile et illégitime que celui du Viêtnam a permis à certains réalisateurs de le faire transparaître sur la pellicule. C'est ce qu'a réussi à faire Cimino dans Voyage au Bout..., et la conciliation de ces deux aspects de la guerre lui a permis d'en développer un troisième, tout aussi terrifiant : celui de la destruction du soldat en tant qu'être humain. Pour cela, il nous présente l'histoire de trois amis vivant dans une ville industrielle de Pennsylvanie, qui partent pour le Viêtnam le lendemain du mariage de Steven, l'un d'entre eux. La première partie du film est consacrée à la présentation de ces hommes ordinaires et de leur amitié à travers la chasse dans les montagnes et leur attachement à leurs origines russes. Elle s'achève sur le mariage en question, et s'avère être très réussie et essentielle car elle permet un contraste brutal et saisissant entre la vie de ces hommes avant leur départ et après celui-ci, puisqu'aucun ne meurt sur le champ de bataille. Cependant, chacun sera anéanti par le conflit, même si cela se fera de manières très différentes.

Par un choix de mise en scène très judicieux, Cimino choisit donc de nous montrer des scènes de guerre que dans la partie centrale de son film, et cela sur une durée très restreinte. On reste constamment aux côtés des trois héros que l'on connaît déjà bien grâce à la longue et indispensable partie précédente, et aucune vision globale des combats n'est livrée par le réalisateur. Lorsqu'on retrouve Michael, Nick et Steven, on devine que le saut temporel qui suit leur départ pour le Viêtnam est assez important, et que leur personnalité a déjà été considérablement modifiée par la guerre ou, en tous cas, n'est plus modelée que par une volonté plus ou moins grande de survivre. Et c'est sur une épreuve particulièrement douloureuse que se décide le destin des trois hommes, et que se concentre Cimino pour nous faire ressentir comme rarement sur un écran de cinéma la capacité de destruction de la guerre. Très peu de temps après qu'on les ait retrouvés, ils sont faits prisonniers par les viêtnamiens et c'est alors que commence l'annihilation de leur âme. Car pour espérer survivre un peu plus longtemps, ils sont obligés de se livrer à des duels entre prisonniers à la roulette russe, jusqu'à la mort d'un des deux participants. La tension au cours de ces séquences est incroyable, et le jeu des acteurs (Robert de Niro, Christopher Walken et John Savage, époustouflants) est à la hauteur de l'intensité dramatique installée par la mise en scène constamment à la limite du supportable de Cimino. Dès ces premières scènes de roulette russe, la grande révélation du film est évidemment Walken, très peu connu à l'époque et déjà extrémement convaincant, en particulier grâce à son regard incroyablement expressif. Après un duel anthologique entre de Niro et Walken, les trois amis parviennent à s'échapper et c'est au cours de leur évasion que Steven perd l'usage de ses jambes et de son bras gauche après avoir chuté sur des pierres. C'est à cet instant qu'on se remémorre la scène de la goutte de vin tombant sur la robe de mariée de la femme de Steven, annonçant l'effet destructeur de la guerre sur leur union. La mutilation du soldat, thématique déjà abordée dans le terrifiant Johnny s'en Va-t-en Guerre de Donald Trump est donc repris dans Voyage au Bout... et achève de détruire l'existence de Steven, déjà grandement fragilisé par l'épreuve insoutenable de la roulette russe.


Ses deux compagnons, s'ils ne sont pas directement touchés physiquement par la guerre, connaîtront aussi un destin tragique. Et c'est dans la façon dont Cimino nous montre l'accomplissement de ce destin qu'on se rend compte que l'histoire de Voyage au Bout... est avant tout celle de Nick, même s'il n'est pas le personnage principal. C'est ici qu'il faut s'attarder sur la performance extraordinaire de Christopher Walken, qui vole carrément la vedette à Robert de Niro, même si celui-ci a aussi fait un excellent travail. Avec son physique fragile et sa démarche de danseur (ce qu'il est, n'oublions pas qu'il s'agit de sa formation initiale, par ailleurs parfaitement exploitée dans les scènes du mariage), Walken incarne parfaitement l'image du soldat transfiguré par le combat. Il suffit de croiser son regard halluciné pour se rendre compte qu'il ne sera plus jamais comme avant. C'est pourquoi ses blessures sont aussi visibles que celles de Steven : à aucun moment il ne donne l'impression de sortir valide du conflit. Cela se ressent particulièrement dans la scène de l'hôpital, où il semble errer sans être véritablement conscient de son état, ce qui apparaît déjà dans le plan où il perd son regard sur les toits de la ville, assis au bord d'une fenêtre. Quant à l'incroyable scène qui voit le dénouement du film, un ultime duel de roulette russe entre Nick, devenu joueur professionnel dans les milieux clandestins de Saïgon, et Michael, elle constitue le point d'orgue du film, ce vers quoi il tendait intégralement. Chaque plan de la scène est quasiment insoutenable, et on s'attend vraiment à chaque fois que l'un des deux amis se fasse sauter la cervelle, dans un jeu mortel et absurde qui représente en un prolongement concret l'effet de la guerre sur les hommes, en écho à son impact irréversible et obsédant sur leur psychologie.

Si Michael semble moins touché que ses deux compagnons par la guerre, ce n'est en fait qu'une apparence et son comportement une fois démobilisé montre qu'il ne sera lui non plus pas capable de redevenir celui qu'il était avant. Son retour dans sa ville de Pennsylvanie lui fait en effet aussi peur que son départ pour la guerre et il ne voit plus en ses amis restés sur place que des hommes inconscients de ce qu'est l'horreur véritable, qu'il a vécue sur le champ de bataille. La scène extrémement dure ou il prend le risque de tuer Stan en tirant sur lui avec un revolver chargé d'une seule balle pour lui montrer ce qu'est un jeu véritablement dangereux témoigne de son détachement par rapport à son ancienne vie et de son mépris pour ceux qui n'ont pas souffert avec lui. Il devient en revanche incapable de tuer un cerf qu'il a dans sa ligne de mire, et voit donc l'échelle de valeurs à laquelle il croyait avant complétement bouleversée. Il ne voit plus que la vertu de l'innocence et ne considère plus que celle-ci comme sacrée, au contraire de la vie humaine, qui n'a plus besoin que d'un coup de malchance à la roulette russe pour être supprimée, symbolique de l'absurdité de la condition de l'homme, et de la guerre avec elle. Par le God Bless America bouleversant de la fin du film, Cimino incrimine enfin sans équivoque la responsabilité évidente du gouvernement de son pays dans la tragédie de la guerre du Viêtnam, et surtout l'illégitimité de son combat aveugle et irraisonné. Et l'ultime apparition, sur le magnifique thème du film, du visage souriant mais déjà porteur d'une grande tristesse de Christopher Walken achève d'émouvoir le spectateur, au terme d'un film éprouvant mais ô combien indispensable.
