Jacques Réda
Le Passe-droit et la Grâce
Ce texte a paru en 1993 dans Compagnies de Pierre Michon (éd. Verdier/Théodore Balmoral) aujourd’hui épuisé.
Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation des éditions Verdier.
Après lecture de ce texte, il est conseillé de se rendre sur le site remue.net de François Bon, qui propose un grand nombre de documents consacrés à Pierre Michon.
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Au hasard doublé de nécessité qui, trois ou quatre ans plus tôt, m’avait conduit à exercer cette profession bizarre, je dois d’avoir été l’un des premiers lecteurs du premier livre encore en manuscrit de Pierre Michon. L’impression que j’en ai ressentie est restée vive, mais - dans le détail - qu’ai-je bien pu écrire alors sur ces Vies minuscules ? J’ai oublié. Mes remarques - élogieuses, on s’en doute - ont disparu dans la mémoire d’archives sans fond. Pour une fois, je le regrette. Elles auraient pu me servir. Non à m’acquitter plus paresseusement de ma promesse (elles appartiennent à un genre particulier, aussi distinct de ce qu’on appelle critique littéraire que de notes jetées dans des marges, ou consignées dans un carnet), mais à faire jouer l’effet de la rencontre avec celui de la perspective. Car rien ne peut faire qu’on ne relise désormais Vies minuscules à travers et comme à la suite des ouvrages qui l’ont suivi. J’ajouterai cependant que cette perspective ne trouble rien. C’est une transparence où l’on voit s’entretisser les fils d’une oeuvre, déjà. Or ce qui me gêne (outre le travail considérable qu’en suppose l’examen, et ma faible aptitude à lui donner une consistance persuasive), c’est le souvenir d’un mot de Georges Perros déclarant, à propos du troisième ou quatrième livre tout juste paru d’un écrivain encore jeune : ‘Maintenant il peut mourir’. Perros mourut bientôt lui-même et n’a pu voir se succéder les autres livres que cet écrivain devait ensuite publier, sans jamais réussir à dissiper complètement l’effet de cette parole, comme si chacun d’eux, en somme, était de quelque manière en trop. Un commentaire contient une fatalité plutôt qu’une intention. Mais n’explique-t-elle pas à la fois l’attirance et l’effroi que certains auteurs éprouvent en présence du plus louangeur, du plus pénétrant des articles ? Quelque chose, là, tend à les compromettre, les enfermer, donc à les supprimer, et il n’a plus qu’à prendre la fuite.
On fuit beaucoup dans l’œuvre de Pierre Michon. C’est sur la fuite d’André Dufourneau que s’ouvrent les Vies minuscules, et la fuite s’y renouvelle avec celle d’Antoine Peluchet. L’un part pour l’Afrique, l’autre, pense-t-on, pour l’Amérique. Des drogues servent de voyage au narrateur de ‘Vie de Claudette’ ; l’ivrognerie deviendra l’ailleurs de l’abbé Georges Bandy. Qu’est-ce qu’ils fuient ? Dire qu’ils se fuient eux-mêmes serait trop facile, puisqu’en un sens au contraire ils vont se chercher, vont au-devant de celui qu’ils croient être (comme Dufourneau), ou (comme l’abbé) dégringolent la pente vers cet autre en eux qu’ils ne soupçonnaient guère, jusqu’à une déchéance bénie par la majesté des forêts. ‘Je ne savais pas’, note celui qui raconte l’histoire (qui peut bien être Michon lui-même : sans dessin explicite ni continu, le filigrane de Vies minuscules esquisse une autobiographie), ‘je ne savais pas que l’écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l’Afrique, l’écrivain une espèce plus avide de se perdre que l’explorateur.’ Au point, comme le fugitif amant de Claudette, de fuir également l’écriture en n’en produisant que l’illusion. Donc ils fuient pour se perdre ou, mieux encore, parce qu’ils sont déjà perdus. L’un d’eux cependant résistera jusqu’au bout à ce besoin de la fuite : le père Foucault, vieux voisin de lit d’hôpital qui refuse qu’on le transporte à Paris, où on le guérirait peut-être, où - plus ambigu mais sans beaucoup plus de conviction - le narrateur a envisagé de se rendre à cause de sa propre maladie : il écrit et là-bas se trouvent les grandes cliniques de l’édition dont les patrons - les sorciers - devineraient infailliblement qu’il simule. Or le père Foucault - c’est le motif de sa résistance - aime mieux mourir qu’avoir à avouer sa honte d’illettré : ‘[Il] était plus écrivain que moi : à l’absence de la lettre, il préférait la mort.’ Et le narrateur imagine, reposant enfin sur le drap, cette main intacte d’œuvre.
Voilà les deux extrêmes entre lesquels l’écrivain se débat : ou n’avoir jamais su écrire, ou bien être capable d’écrire tout. Dès qu’il a pénétré dans l’écriture, attrapé ce mal chronique (crises, rémissions), il lui faut en même temps continuer de fuir l’œuvre, toujours transitoire, imparfaite, vers l’insaisissable absolu, et reconnaître que cette fuite inopérante le laisse perpétuellement forclos. Le seul moyen consisterait à s’arrêter d’écrire, mais est-ce concevable ? Le supériorité du père Foucault vient de qu’il n’a jamais pu commencer. Il n’aurait évidemment rien compris à la question que Rilke pose à son jeune poète (je cite de mémoire) : ‘Pourriez-vous vivre si vous n’écriviez plus ?’ Rilke, on le sait, a connu des périodes d’impuissance. Mais l’impuissance n’est pas l’interruption. Elle a ceci de pire qu’elle place l’écrivain dans la situation d’un illettré sans innocence, éperdu de récidive et condamné à ne pas vivre - sans être mort pour autant. Sur quoi compter dans ces passages ? Le narrateur de Vies minuscules l’exprime très bien ; ‘Orgueilleusement janséniste, je ne croyais qu’à la Grâce [...] Si l’écrit m’était donné, pensai-je, il me donnerait tout’. Un peu plus loin cette pensée se renverse : ‘Si l’écrit t’est donné, il ne te donnera rien. ‘ Et il ajoute : ‘pieuses sottises’. Mais on ne le croit pas trop, ni à ce qui transparaît, dans les mêmes pages, en faveur du travail de l’écrivain (nommé ailleurs le scribe), comme si le travail, l’exercice de l’humilité et de la longue patience, imitaient et récupéraient quelque chose de l’innocence de l’illettré, tout au moins celle des minuscules que l’apprentissage d’écrire n’a pas égarés, pervertis, induits en littérature. Comment savoir ? La jeune paysanne mal instruite qui sert d’institutrice à Dufourneau, comment prévoirait-elle le destin au fond ‘littéraire’ de son élève ? Et lui ? N’est-ce pas cette approche rudimentaire mais déjà périlleuse de la Belle Langue, plutôt que l’hypothèse flatteuse de sa bâtardise, qui éveillent en lui un orgueil et, plus tard, la fièvre d’étudier sans comprendre ? Sa vie ne sera qu’un mauvais roman, comme celle de Rimbaud l’eût été sans l’accomplissement et sans le brusque arrêt de l’écriture. Car Rimbaud a sur le père Foucault cette supériorité : ayant su écrire comme personne, il a fui. Il a été la fuite par excellence. Il n’a pas seulement fui la fuite en rond de l’écriture en quête d’une Grâce octroyée sans mérite ou gagnée par l’effort : il a fui la Grâce même, a-t-on dit, et plongé du même coup en enfer toutes les âmes de la poésie.
Dufourneau est une sorte de Rimbaud raté. Dans cette première ‘nouvelle’, la perspective nous montre comment se préparait Rimbaud le fils, autour de quelles hantises. ‘Je dirais que peut-être, note Michon, il cessa d’écrire parce qu’il ne put devenir le fils de ses oeuvres, c’est-à-dire en accepter la paternité.’ Autre façon de refuser la grâce, mais peu importent les interprétations. Ce qui compte davantage est la présence initiale d’une telle figure et, tardif, un règlement de compte que la perspective nous permet de juger inéluctable. En effet, elle ordonne autour d’elle, cette figure, quelques inquiétudes essentielles de l’écrivain : l’attente scandaleuse, ou ridicule - c’est pareil - de la Grâce (elle vient, elle ne vient plus) ; possiblement l’erreur commise sur la vérité d’une Grâce première, en fait trompeuse, simplement destinée à fourvoyer, à obtenir un commencement qui guette dans l’intervalle entre ignorance et savoir absolu ; sans fin alors les fuites en avant consécutives ; la certitude que le tout, donné par l’écrit résultant de la Grâce, se retourne en rien. Bref, les pieuses sottises. Mais peut-on s’en débarrasser ? Ne traduisent-elles pas fidèlement, dans l’emphase de leur vocabulaire, ce qui se passe quand on écrit ? Rimbaud, lui, quelles qu’en soient les raisons, s’arrête. A dix-neuf ans. Michon en a le double quand paraît Vies minuscules. Il a longtemps continué, je le suppose, cherchant à justifier une telle obstination, puisqu’il n’est pas Rimbaud justifié par la Grâce (et qui n’en a plus voulu). Autre scandale . ‘A mon avis, s’il se tut, [...] ce fut parce que le verbe n’était pas ce passe-droit dont avait si ardemment rêvé le petit Rimbaud de Charleville.’ Michon a laissé fuir près de dix années avant de résumer d’un mot - passe-droit - ce qui s’énonce ouvertement dans Vies minuscules. Leur chroniqueur, qui a pu rêver de tout et sur qui ne cessait de planer l’impressionnante, l’encombrante Figure élue par la Grâce, c’est, avec elles, dans le presque rien, dans l’inaperçu sans renommée et souvent sans verbe qu’il a trouvé une justification, questionnant ces destins dépourvus de passe-droit (sinon de son simulacre : ainsi le fétiche de Peluchet), comme s’ils n’étaient ni plus ni moins exemplaires, ni plus ni moins dignes d’estime, de ferveur ou de curiosité critique incisive que les glorieux. Et de préférence, d’ailleurs, de ces glorieux qui ont eux-mêmes existé hors gloire. De sorte que le destin de Van Gogh, par exemple, n’est pas abordé de front dans une apothéose de tournesols, de corbeaux sur des blés trop mûrs et de sacrées vieilles paires de godasses. Il n’en reste qu’une lumière un peu surnaturelle qui, touchant le portait du facteur Roulin, le fait descendre de son cadre et revivre l’imperceptible des jours vaguement, profondément vécus. Et même (j’espère ne pas trahir un secret), Rimbaud le fils semble avoir d’abord longtemps rôdé autour de Rimbaud le frère, Frédéric, ‘camionneur à la gare d’Attigny’. Mais il s’agissait là d’en finir une fois pour toutes, sans détour, bien que Dufourneau eût rétabli l’équilibre depuis belle lurette.
Si l’analphabétisme du père Foucault rejoint peut-être l’indicible de la poésie, l’œuvre de Michon suggère une supériorité gagnée sur le poème par le récit. Non une supériorité d’ordre esthétique, ou philosophique, bien malaisée à établir : une supériorité pour ainsi dire morale. Car le poème a et gardera toujours un répréhensible côté passe-droit. Cela n’empêche nullement Michon d’être, au meilleur sens, poète. En relisant, après Vies, le début d’un récit récent, non repris en volume, j’ai reconnu, à un degré plus vif encore, l’impression de la première rencontre dont j’ai parlé. La présence qui, dans cette prose, se manifeste parfois par de l’emportement ou une mordante netteté de la phrase, où il ne manque jamais pourtant on ne sait quel émoi souterrain, quel flottant sourire, elle était de nouveau là dans son suspens et sa vitesse, dans l’imminence et le surgissement, le rassemblement et l’espace, dans sa fraîcheur qui désopile le mots : la grâce irrésistible et ombrageuse de L’Origine du monde et des récit.