J’étais en train d’avaler mon maigre repas du soir, lorsque je me rendis compte de la pâleur de Samuel, un prisonnier qui avait été embarqué de force avec son compagnon de cellule, Joseph, qui était également son meilleur ami. Il n’avait pas touché sa nourriture et semblait plutôt mal en point. Pendant quelques instants, il eut un haut–le–cœur. Gentiment, le connaissant à peine, je lui ordonnai d’aller se reposer, afin de faire passer son mal de mer. Après son départ, Charles vint s’asseoir près de moi. Je le connaissais depuis peu. C’était un marchand qui, n’ayant pas très bien réussit en France, décida d’aller en Nouvelle–France faire fortune dans le commerce des fourrures. Malgré le fait qu’il était âgé de trente ans, il était toujours célibataire.
J'écoutai quelques marins discuter de la route à suivre. Grâce à l'astrolabe et à la boussole, ils pouvaient s'orienter à l'aide des étoiles et ainsi se diriger dans la bonne direction. Quelques minutes après le départ de Samuel, Joseph vint nous rejoindre, Jean et moi, suivi de Pierre et sa famille, ainsi que Charles. Joseph et Samuel avaient peu de moments de liberté. Ils étaient la plupart du temps enfermés dans la cale.
– Comment se fait–il que vous soyez prisonnier ? lui demandais–je. Aussitôt ces paroles prononcées, je regrettais d’avoir été aussi indiscrète.
– Je suis désolée, c'était impoli de ma part.
– Ce n’est rien. À vrai dire, ça ne me dérange pas du tout.
Et il commença son récit ...
– C’était en automne, je venais de me faire accuser d’un vol. Quand on me conduisit à ma cellule, je tremblais de partout car je n’avais jamais connu cette vie. J’avais commis ce crime simplement afin de nourrir mes frères et sœurs. Mon père étant décédé, le travail de ma mère ne suffisait pas à subvenir aux besoins de toute ma famille. Les gardes donc me traînèrent dans les escaliers de pierres. Je n’avais plus aucune force. Chaque marche était un supplice car elle m’écorchait les genoux jusqu’au sang. À ce moment, je n’étais pas vraiment conscient de ce que je vivais. Mais je me rappellerai toujours le bruit sourd et puissant de la grosse porte de métal se refermant derrière moi, car c’est à ce moment que je compris que je vivrais le reste de ma vie dans l’enfer de ce monde. Les gardes me jetèrent dans une cellule sombre. À la vue de mon état, Samuel m’apporta un bol d’eau fraîche pour que je puisse reprendre des forces et nettoyer les plaies de mes genoux endoloris. Quand je pris le récipient de métal, j’aperçus mon reflet dans l’eau. Je me reconnaissais à peine. Mes cheveux blonds étaient sales et emmêlés, ma barbe que je n’avais pas rasée depuis trois jours me changeait complètement. Seuls mes yeux verts n’avaient pas changé. Je remerciai mon nouvel ami et commençai à me laver le visage. Après un sommeil de plusieurs heures, mon compagnon s’approcha de moi et engendra la conversation. J’appris qu’il était en prison car on l’avait accusé à tort d’avoir comploté pour tuer sa femme. Ce n’était pas vrai, évidemment, et il déclara son innocence, affirmant qu’elle était la plus merveilleuse personne qu’il n’avait jamais rencontré, qu’il s’ennuyait énormément d’elle et que c’était la maladie qui l’avait tuée. Une larme roula sur sa joue et on n’en reparla plus jamais. Depuis ce jour, nous sommes de très bons amis et nous nous soutenons dans nos moments difficiles. Il y a quinze jours, quelques heures après avoir avalé de travers la bouillie froide et le pain sec qui nous étaient servis pour le petit déjeuner, j’entendis un bruit de chaîne et une agitation peu commune. Soudain, la lourde porte de notre cellule s’ouvrit brusquement avec un bruit abominable. Un grand homme à l’air sévère, se tenait droit devant moi, précédé de quelques soldats. Il se mit à désigner plusieurs de mes confrères, y compris Samuel, et moi, et nous amenèrent de force. Rien à faire, on ne voulait me dire de quoi il s’agissait. On m’embarqua sur cette caravelle...
Après les quatorze semaines que dura la traversée, nous arrivâmes sur la terre ferme. Samuel ne pu malheureusement profiter de ce privilège : il mourut empoisonnée par l’eau après environ deux mois de voyage. Sa santé physique n’était pas extraordinaire, alors il avait succombé à la maladie qu'avait entraîné la mauvaise qualité de l'eau. Elle était gardée dans les barils ce qu'il l'avait fait pourrir. Joseph avait plutôt mal pris le fait de perdre son meilleur ami. Mais il s’en était remit. Je suis certaine qu’il pensait à lui souvent, mais il cachait si bien sa peine que je ne pouvais le prouver.
En arrivant au port de Québec, l'intendant Jean Talon nous assignat une terre dans la région de Québec.
Comme mes amis et moi nous tenions les uns près des autres, l'intendant nous désigna l’un à la suite de l’autre et nous nous retrouvâmes tous voisins. Nous dûmes faire serment de foi et hommage. Nos terres étaient situé près de ce que l’on pouvait appeler un poste de traite, lieux d'échange entre les coureurs des bois et les sauvages . J’étais très bien installé avec Jean. L'intendant et le gouverneur, s'intéressant à ses recherches, nous apportèrent de l'aide pour construire la maison et nous donnèrent de quoi vivre. Durant le voyage, nous nous étions connus davantage et avions tissé quelques liens solides. Sur la terre d’à côté se trouvait le Joseph, qui lui s’était installé seul.
Il devait vite se marier, car, selon les politiques de Jean Talon, il devrait payer une énorme amende, s’il ne prenait pas femme. Pierre, sa femme Elisabeth, sa fille Marjolaine et ses deux fils Paul et Simon âgés de 20 et 19 ans habitaient la terre suivante. Pierre songeait à marier, à cause de l’amende, sa fille le plus rapidement possible. Âgée de 14 ans, elle représentait un trésor à ses yeux, ce qui était plutôt rare pour l’époque. Il voulait choisir un homme bien qui plairait en quelque sorte à Marjolaine. Mais le temps filait, et il devait faire vite. Malgré la petite somme que possédait Charles, il réussit tout de même à devenir le seigneur de notre seigneurie. À l'exception de Charles, nous étions désormais censitaires dans une seigneurie de l'Isle d'Orléans.
Aussitôt installé, Jean avait commencé à travailler. Il avait débuté en étudiant les arbres et quelques fleurs, pour trouver le remède nécessaire pour soigner la fille du roi. Comme son état restait stable et qu'il n'était pas critique, il avait reçut l'ordre du roi de prendre tout le temps nécessaire. L'été arrivait et nous prîmes grand soins de notre champs pour avoir de quoi se nourrir pendant l'hiver. Nous payâmes le cens, entretenâmes les chemins, tout cela était nouveau pour nous. En échange, le seigneur nous donnait sa protection. Dans notre seigneurie, à côté du manoir se dressait digne et fière la petite chapelle où nous allâmes prier tous les dimanches. Il y avait aussi une commune où broutaient paisiblement les bêtes et un moulin banal qui servait à la mouture du blé.
Comme notre seigneurie était nouvelle, notre terrain était situé au premier rang. Nous étions près du domaine de Charles et du Fleuve Saint-Laurent. Jean avança beaucoup ses recherches. Les arbres avaient presque perdu toutes leurs feuilles ; l’hiver approchait. Il en profitait également pour prendre des notes, et enrichir ses connaissances. Tout allait pour le mieux. Nous étions bien installés dans notre petite cabane de bois rond. La terre était cependant incultivable, car le sol commençait déjà à geler.
Le temps passa puis Pierre, notre voisin, tomba gravement malade. Il ne pouvait plus travailler et dû s’aliter. Pendant ce temps, Jean continua ses recherches et parti avec l’aide de deux sauvages et d’un interprète. Joseph ainsi que moi–même fîmes de notre mieux pour aider la famille. Joseph, en compagnie de Paul et de Simon, s’occupaient des travaux extérieurs tandis que j’aidais Elisabeth et Marjolaine au ménage et à la cuisine. Durant la semaine qui suivie, nous allâmes à la petite chapelle à tous les jours pour prier et demander l’aide de notre Seigneur afin de guérir Pierre. Selon les bruits qui couraient, l’hiver serait très froid, le vent soufflerait fort, emportant avec lui une neige blanche et poudreuse.
Ce ne fut qu’au début du mois de décembre que je sus réellement ce qu’était l’hiver. Le sol était tapissé d’une fine couche blanche. La température était légèrement basse mais du jour au lendemain, tout changea. La neige s’accumula de plus en plus. La température chuta et le vent devint glacial.
Un mois plus tard, l’état de Pierre s’était aggravé. Même abattu par la maladie, il avait tout de même remarqué l’éclat des yeux de sa fille et de Joseph lorsqu’ils se regardaient. Et c’est ainsi que, sentant sa fin arrivé, après mûre réflexion, il prit une grande décision. Marjolaine approchant de l’âge limite, il lui donna la main de sa fille confiant et rassuré. Nous assistâmes à leur mariage le 10 janvier. La cérémonie se déroula à la chapelle. Toute la seigneurie y assista. Charles était assis au premier banc, en dessous duquel il serait enterré à sa mort. Pierre succomba à sa maladie cinq jours plus tard. Toute la seigneurie fût en deuil et il y eu une petite cérémonie en l’honneur du disparut.
Le soir suivant, alors que j’étais à table avec Jean, je fondis en larme. J’avais peur ; l’insécurité m’avait envahit.
– Mais que ce passe–t–il ?
– Je ... je ne sais pas ! Je ... je ...
Jean s’approcha de moi et m’enlaça doucement. Son étreinte était chaude et réconfortante. Doucement, il approcha ses lèvres des miennes, puis m’embrassa. Quelque chose en moi me disait de le repousser, ce que nous étions en train de faire était mal. Mais, j’étais si bien ... J’étais incapable de reculer et de lui dire de s’arrêter. Je lui rendis son baiser et je sentis un frisson me parcourir des pieds à la tête. Tranquillement, je sentis une main me parcourir le dos. Mais lorsqu’elle se glissa doucement sous ma robe, je me suis éloignée.
– Jean, nous ne sommes pas marié, Dieu ne permet pas ce genre de chose avant le mariage!
Jean eut un long soupir.
– Dès l’instant où je t’ai aperçu, j’ai su tout de suite que tu étais la femme de ma vie.
Il était si sérieux, le regard presque vide. Il s’agenouilla prit un air solennel, puis me dit :
– Mireille, veux–tu m’épouser ?
– Oui ! Oh Jean ! Je suis si heureuse !
Il m’embrassa de nouveau serrant son étreinte autour de ma taille. Il me souleva et me porta à notre lit. Je me réveilla, le lendemain matin au côté de mon amant. J’avais vécu la plus merveilleuse nuit de ma vie. Je n’arrivais pas à croire ce qui m’arrivait. Il y avait quelques mois, j’étais une orpheline sans identité et voilà que j’étais devenu la femme d’un homme que j’aimais profondément. Un léger grognement me tira de mes pensées ; Jean se reveillait.
– As–tu passé une belle nuit ? me demanda–t–il.
– La plus belle de ma vie !
– Si tu veux, demain nous irons voir le prêtre pour planifier notre mariage.
– Je suis d’accord.
J’étais tellement heureuse que je ne portais plus à terre.
– Comment avancent tes recherches ?
– Ça avance, j'ai presque terminé. Je crois qu’au printemps, je devrais avoir fini. J’aurai beaucoup plus de renseignements, car les racines se seront développées et les feuilles auront poussées ainsi nous pourrons retourner en France.
Alors que nous savourions ce tendre moment, nous fûmes dérangés par une conversation un peu trop bruyante. Nous nous habillâmes en vitesse et sortâmes. L’air froid du mois de janvier nous figea. Nous aperçûmes Paul et son frère Simon qui se disputaient. Paul, en colère, nous expliqua que son père, à sa mort n’avait pas précisé à qui irait la terre lorsqu’il ne serait plus là pour s’en occuper. Après une discussion agitée, Simon, le plus jeune, déclara que son frère avait gagné et qu’il pouvait garder la terre. Enragé, il fit ses bagages et alla rejoindre sa sœur qui vivait maintenant avec Joseph.
Après deux jours de réflexion, Simon décida de partir à l’aventure avec une tribu d'algonquins. Il obtint un permis du gouverneur et partit comme coureurs des bois. Habillés de fourrures et chaussés de raquettes, ce peuple avait tout à apprendre. Ils vivaient dans des Wigwams, connaissaient à peine les fusils, les épices, l’alcool ... Ils vivaient de leur principale ressource : la fourrure, le moteur économique de la Nouvelle–France. Simon resta environ huit semaines avec eux parce qu’il trouvait ce peuple intéressant. Il voulait apprendre leurs coutumes, leur dialecte, leurs traditions, tout en essayant de leur transmettre les siennes. Pendant tout ce temps, il fit le commerce des fourrures, après lequel il retourna chez lui.
De notre côté, à la seigneurie, c'était le temps des semences. Jean et moi étions mariés depuis un mois et demi et tout allait à merveille entre nous deux. Un matin, je me réveilla avec des nausées et je remarquai que j’avais pris du poids. Tout vint à conclusion ; j’étais enceinte. La nouvelle se répandit vite dans toute la seigneurie. Tout le monde venait nous féliciter. Nous étions si heureux que Jean en oublia son travail ! Mais toutes ces festivités furent de courte durée. La végétation se mit à renaître. C’était si beau de voir autant d’arbres et de fleurs. Il y avait des érables gigantesques qui laissaient écouler une eau sucrée. Jean avait désormais beaucoup plus de spécimens à étudier et son travail avançait très vite. Puis l’été arriva, la température se réchauffa et devint plus humide. Le temps des récoltes arriva. Il fallait redoubler d'ardeur. Nous faisions moudre notre blé au moulin banal et devions céder un minot de notre récolte à notre seigneur à chaque quatorze minots. Étant près du fleuve, Jean allait pêcher de temps en temps. Nous devions aussi donner une partie de nos pêcheries, soit un sur quatorze à notre seigneur.
Quant à moi, mon ventre grossissait de plus en plus. J’avais de la difficulté à faire le ménage, à m’occuper de la maison, ce qui me permit d’avoir l’aide d’Elisabeth et de Marjolaine. C’était bon d’être à nouveau réunit au travail. Il m’arrivait parfois de penser au moment où Jean et moi devrions partir pour la France et par le fait même quitter nos bons amis.
Un matin, alors que je préparais le repas, je vis dehors quelqu’un au loin, plus il avançait, plus ses traits m’étaient familier. Quand je le reconnu, j’allai immédiatement réveiller Jean.
– Jean ! Jean ! Simon est revenu !
Nous nous habillâmes et allâmes l’accueillir. Simon alla chez son frère pour prendre des nouvelles de sa mère et à notre grand étonnement, les deux frères se réconcilièrent. Ce soir–là, on fit une fête pour célébrer son retour.Nous chantions des chansons à répondre avec les bruits des cuillères de bois pour donner du rythme. Nous buvions de l'eau–de–vie et dansions jusqu'à être complètement épuisés.
Plus tard ... Jean m’a dit qu’il avait terminé ses recherches sur les fougères et qu’il croyait avoir découvert la plante (la massette) qui sauverait la fille du roi.
– Mireille, mon amour, mes recherches sont complétées. Il s'agit de broyer les racines de cette plante afin d'en obtenir une pommade lorsque tous les ingrédients serons réunis. Nous devons repartir le plus tôt possible. Je réglerai tous les préparatifs pour le départ aujourd’hui même. On m’a informé qu’un bateau partait dans deux semaines.
– Je m’occuperai de ranger la malle. As–tu terminé de rédiger ton rapport ?
– Les documents sont prêt, déposes–les dans cette boîte métallique et assures toi que je ne les oublierai pas.
Très tôt, nous nous hâtèrent vers le port où nous attendait Le pigeon bleu, la caravelle qui nous ramènerait vers notre pays d’origine. Jean et moi avons longuement discuté de notre avenir et aussi de celui du petit enfant que je portais pour en conclure que nous reviendrons dans cette nouvelle colonie où nous avons vécu nos moments les plus heureux. C’est avec tristesse que nous quittâmes nos amis pour embarquer dans le navire.
Il y avait déjà plus de deux mois que nous n’avions pas vu la terre ferme. Jean, cependant, commençait à m’inquiéter. Il refusait de l’admettre, mais je le sentais plus faible. Et j'étais certaine que c’était autre chose que le mal de mer. Il était pâle, les yeux vitreux et avait de la difficulté à respirer. Je ne pouvais m’empêcher de penser au malheur de Samuel...
Deux semaines plus tard ... l’état de mon époux ne faisait que s’aggraver, il semblait plus en plus mal en point et il n’avait même plus la force de se lever. J'accouchai du plus beau petit garçon. Notre enfant remplissait de joie toutes les minutes de notre existence et nous comblait de bonheur. Quelques jours après, alors que je lui tenais la main, son âme s’éleva pour aller au paradis. Je tombai dans le désespoir en lâchant un cri muet.
Je pleurais amèrement en tenant mon petit amour dans mes bras alors que deux matelots passèrent le corps de mon défunt mari par dessus bord ... Depuis son départ, je ne me sens pas très bien. Je ne suis plus capable de me nourrir, ni de m’occuper de mon enfant correctement. Je me sens dépérir, lentement...
Le Roi
Louis XIV replia tranquillement
les feuilles et les replaça dans la boîte métallique qu’un de
ses conseillers lui avait rapportée. En plus du cahier où Mireille
avait noté sa vie de sa fugue jusqu'à sa mort, la boîte
contenait aussi toutes les notes des recherches de Jean. Puis, regardant le
merveilleux petit être qui dormait non loin de lui, il se jura de veiller
au bien–être de ce petit bonhomme d'une semaine puisque son père
avait sauvé sa fille.