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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT homecu>
<IDENT_AUTEURS voltaire>
<IDENT_COPISTES lesueurjr>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE L'homme aux quarante écus>
<GENRE prose>
<AUTEUR Voltaire>
<COPISTE Jean-Rodolphe LESUEUR>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER homecu1 --------------------------------
VOLTAIRE - L'homme aux quarante écus -
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le
passé, me disait : " Mon ami, la France n'est pas aussi riche qu'elle l'a été
sous Henri IV. Pourquoi? C'est que les terres ne sont pas si bien cultivées;
c'est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri son
travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche.
- D'où
vient cette disette de manœuvres?
- De ce que quiconque s'est senti un
peu d'industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d'horloger,
d'ouvrier en soie, de procureur, ou de théologien. C'est que la révocation de
l'édit de Nantes a laissé un très grand vide dans le royaume; que les
religieuses et les mendiants se sont multipliés, et qu'enfin chacun a fui,
autant qu'il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a
fait naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés!
" Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il
faut payer à nos voisins quatre millions d'un article, et cinq ou six d'un
autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l'Amérique; le
café, le thé, le chocolat, la cochenille, l'indigo, les épiceries, nous coûtent
plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV,
aux épiceries près, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons
cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de
l'étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de
diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos
grandes villes qu'il n'y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV,
en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces superfluités argent
comptant.
<< Observez surtout que nous payons plus de quinze
millions de rentes sur l'Hôtel de Ville aux étrangers, et que Henri IV, à son
avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hôtel imaginaire,
en remboursa sagement une partie pour délivrer l'Etat de ce fardeau.
<< Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en
France les trésors du Mexique, lorsque don Phelippo el discreto voulait acheter
la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangères nous ont débarrassés
de la moitié de notre argent.
" Voilà en partie les causes de notre
pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l'artifice des
marchandes de modes : nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des
entrepreneurs, des négociants très riches; leurs enfants, leurs gendres, sont
très riches; en général la nation ne l'est pas. "
Le raisonnement de ce
vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde car le curé de ma
paroisse, qui a toujours eu de l'amitié pour moi, m'a enseigné un peu de
géométrie et d'histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est très rare dans
ma province. Je ne sais s'il avait raison en tout; mais, étant fort pauvre, je
n'eus pas grand peine à croire que j'avais beaucoup de compagnons. a
a.Madame de Maintenon, qui en tout genre était une femme fort entendue,
excepté dans celui sur lequel elle consultait le trigaud et processif abbé
Gobelin, son confesseur; Madame de Maintenon, dis-je, dans une de ses lettres,
fait le compte du ménage de son frère et de sa femme, en 1680. Le mari et la
femme avaient à payer le loyer d'une maison agréable; leurs domestiques étaient
au nombre de dix; ils avaient quatre chevaux et deux cochers, un bon dîner tous
les jours. Madame de Maintenon évalue le tout à neuf mille francs par an, et met
trois mille livres pour le jeu, les spectacles, les fantaisies, et les
magnificences de monsieur et de madame.
Il faudrait à présent environ
quarante mille livres pour mener une telle vie dans Paris; il n'en eût fallu que
six mille du temps de Hemi IV. Cet exemple prouve assez que le vieux bonhomme ne
radote pas absolument
DÉSASTRE DE L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Je
suis bien aise d'apprendre à l'univers que j'ai une terre qui me vaudrait net
quarante écus de rente, n'était la taxe à laquelle elle est imposée.
Il
parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir,
gouvernent l'Etat au coin de leur feu. Le préambule de ces édits était que la
puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire de ma
terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L'énormité de
l'estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe
de croix. Que serait-ce si cette puissance, qui préside à l'ordre essentiel des
sociétés, avait ma terre en entier! L'un est encore plus divin que l'autre.
Monsieur le contrôleur général sait que je ne payais en tout que douze
livres; que c'était un fardeau très pesant pour moi, et que j'y aurais succombé
si Dieu ne m'avait donné le génie de faire des paniers d'osier, qui m'aidaient à
supporter ma misère. Comment donc pourrai-je tout d'un coup donner au roi vingt
écus?
Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule qu'on
ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre, jusqu'à la
pluie, et que par conséquent il n'y a que les fruits de la terre qui doivent
l'impôt.
Un de leurs huissiers vint chez moi dans la dernière guerre; il
me demanda pour ma quote-part trois setiers de blé et un sac de fèves, le tout
valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu'on faisait, et dont je n'ai jamais
su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n'y avait
rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Comme je n'avais
alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me
fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.
En sortant de
mon cachot, n'ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et
vermeil dans un carrosse à six chevaux; il avait six laquais, et donnait à
chacun d'eux pour gages le double de mon revenu. Son maître d'hôtel, aussi
vermeil que lui, avait deux mille francs d'appointements, et lui en volait par
an vingt mille. Sa maîtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois; je
l'avais connu autrefois dans le temps qu'il était moins riche que moi: il
m'avoua, pour me consoler, qu'il jouissait de quatre cent mille livres de rente.
"Vous en payez donc deux cent mille à l'Etat, lui dis-je, pour soutenir la
guerre avantageuse que nous avons; car moi, qui n'ai juste que mes cent vingt
livres, il faut que j'en paye la moitié.
- Moi, dit-il, que je contribue
aux besoins de l'Etat! Vous voulez rire, mon ami; j'ai hérité d'un oncle qui
avait gagné huit millions à Cadix et à Surate; je n'ai pas un pouce de terre,
tout mon bien est en contrats, en billets sur la place: je ne dois rien à
l'Etat; c'est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un
seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de
moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas
calculer? Car tout vient de la terre; l'argent et les billets ne sont que des
gages d'échange: au lieu de mettre sur une carte au pharaon cent setiers de blé,
cent bœufs, mille moutons, et deux cents sacs d'avoine, je joue des rouleaux
d'or qui représentent ces denrées dégoûtantes. Si, après avoir mis l'impôt
unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l'argent, ne voyez-vous
pas que ce serait un double emploi? que ce serait demander deux fois la même
chose? Mon onde vendit à Cadis pour deux millions de votre blé, et pour deux
millions d'étoffes fabriquées avec votre laine il gagna plus de cent pour cent
dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres
déjà taxées : ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus
de cinquante francs au Mexique; et, tous frais faits, il est revenu avec huit
millions.
" Vous sentez bien qu'il serait d'une horrible injustice de
lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu'il vous donna. Si vingt
neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit
millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéry, prêtaient
seulement à l'Etat chacun deux cent mille francs dans les besoins urgents de la
patrie cela produirait quatre millions : quelle horreur! Payez mon ami, vous qui
jouissez en paix d'un revenu clair et net de quarante écus; servez bien la
patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée.>>
Ce discours
plausible me fit beaucoup réfléchir, et ne me consola guère.
ENTRETIEN
AVEC UN GÉOMÈTRE
Il arrive quelquefois qu'on ne peut rien répondre, et
qu'on n'est pas persuadé. On est atterré sans pouvoir être convaincu. On sent
dans le fond de son âme un scrupule, une répugnance qui nous empêche de croire
ce qu'on nous a prouvé. Un géomètre vous démontre qu'entre un cercle et une
tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous
n'en pouvez faire passer une droite: vos yeux, votre raison, vous disent le
contraire. Le géomètre vous répond gravement que c'est là un infini du second
ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir
aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer.
Vous
consultez un géomètre de meilleure foi, qui vous explique le mystère. " Nous
supposons, dit-il, ce qui ne peut être dans la nature, des lignes qui ont de la
longueur sans largeur : il est impossible, physiquement parlant, qu'une ligne
réelle en pénètre une autre. Nulle courbe, ni nulle droite réelle ne peut passer
entre deux lignes réelles qui se touchent: ce ne sont là que des jeux de
l'entendement, des chimères idéales; et la véritable géométrie est l'art de
mesurer les choses existantes."
Je fus très content de l'aveu de ce sage
mathématicien, et je me mis à rire dans mon malheur, d'apprendre qu'il y avait
de la charlatanerie jusque dans la science qu'on appelle la haute science.
Mon géomètre était un citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois
causer avec moi dans ma chaumière. Je lui dis : " Monsieur, vous avez tâché
d'éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes, la durée
de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu'il doit donner aux
rentiers viagers, selon leurs différents âges. Vous avez proposé de donner aux
maisons de la ville l'eau qui leur manque, et de nous sauver enfin de l'opprobre
et du ridicule d'entendre toujours crier à l'eau, et de voir des femmes
enfermées dans un cerceau oblong porter deux seaux d'eau, pesant ensemble trente
livres, à un quatrième étage auprès d'un privé. Faites-moi, je vous prie,
l'amitié de me dire combien il y a d'animaux à deux mains et à deux pieds en
France.
LE GEOMÈTRE
On prétend qu'il y en a environ vingt
millions, et je veux bien adopter ce calcul très probable b, en attendant qu on
le vérifie; ce qui serait très aisé, et qu'on n'a pas encore fait, parce qu'on
ne s'avise jamais de tout.
b. Cela est prouvé par les mémoires des
intendants, faits à la fin du dix-septième siècle, combinés avec le dénombrement
par feux, composé en 1753 par ordre de Monsieur le comte d'Argenson, et surtout
avec l'ouvrage très exact de Monsieur de Mezence, fait sous les yeux de Monsieur
l'intendant de la Michaudiére, l'un des hommes les plus éclairés.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Combien croyez-vous que le
territoire de France contienne d'arpents?
LE GÉOMÈTRE
Cent
trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages,
landes, bruyères, marais, sables, terres stériles, couvents inutiles, jardins de
plaisance plus agréables qu'utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal
cultivés. On pourrait réduire les terres d'un bon rapport à soixante et quinze
millions d'arpents carrés; mais comptons-en quatre-vingts millions: on ne
saurait trop faire pour sa patrie.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte l'un dans l'autre, année
commune, en blés, en semence de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux,
bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter
l'impôt?
LE GÉOMÈTRE
Mais, s'ils produisent chacun vingt-cinq
livres, c'est beaucoup; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager
nos concitoyens. Il y a des, arpents qui produisent des valeurs renaissantes
estimées trois cents livres; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne
proportionnelle entre trois et trois cents est trente: car vous voyez bien que
trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s'il y avait
beaucoup d'arpents à trente livres, et très peu à trois cents livres, notre
compte ne s'y trouverait pas; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Eh bien! monsieur, combien les
quatre-vingts millions d'arpents donneront-ils de revenu, estimé en argent?
LE GÉOMÈTRE
Le compte est tout fait: cela produit par an deux
milliards quatre cents millions de livres numéraires au cours de ce jour.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
J'ai lu que Salomon possédait lui seul
vingt-cinq milliards d'argent comptant; et certainement il n'y a pas deux
milliards quatre cents millions d'espèces circulantes dans la France, qu'on m'a
dit être beaucoup plus grande et plus riche que le pays de Salomon.
LE
GÉOMÈTRE
C'est là le mystère : il y a peut-être à présent environ neuf
cents millions d'argent circulant dans le royaume, et cet argent, passant de
main en main, suffit pour payer toutes les denrées et tous les travaux; le même
écu peut passer mille fois de la poche du cultivateur dans celle du cabaretier
et du commis des aides.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
J'entends.
Mais vous m'avez dit que nous sommes vingt millions d'habitants, hommes et
femmes, vieillards et enfants: combien pour chacun, s'il vous plaît.
LE
GÉOMÈTRE
Cent vingt livres, ou quarante écus.
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Vous avez deviné tout juste mon revenu : j'ai quatre
arpents qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit,
me valent cent vingt livres; c'est peu de chose.
Quoi! Si chacun avait
une portion égale, comme dans l'âge d'or, chacun n'aurait que cinq louis d'or
par an?
LE GÉOMÈTRE
Pas davantage, suivant notre calcul, que
j'ai un peu enflé. Tel est l'état de la nature humaine. La vie et la fortune
sont bien bornées : on ne vit à Paris, l'un portant l'autre, que vingt-deux à
vingt-trois ans; l'un portant l'autre, on n'a tout au plus que cent vingt livres
par an à dépenser: c'est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre
logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Hélas! que vous ai-je fait pour m'ôter
ainsi la fortune et la vie? Est-il vrai que je n'aie que vingt-trois ans à
vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades.
LE GÈOMÉTRE
Cela est incontestable dans la bonne ville de Paris; mais de ces
vingt-trois ans il en faut retrancher au moins dix de votre enfance car
l'enfance n'est pas une jouissance de la vie, c'est une préparation, c'est le
vestibule de l'édifice, c'est l'arbre qui n'a pas encore donné de fruits, c'est
le crépuscule d'un jour. Retranchez des treize années qui vous restent le temps
du sommeil et celui de l'ennui, c'est au moins la moitié reste six ans et demi
que vous passez dans le chagrin, les douleurs, quelques plaisirs, et
l'espérance.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Miséricorde! votre compte
ne va pas à trois ans d'une existence supportable.
LE GÉOMÈTRE
Ce n'est pas ma faute. La nature se soucie fort peu des individus. Il y
a d'autres insectes qui ne vivent qu'un jour, mais dont l'espèce dure à jamais.
La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre
cent mille hommes, pourvu qu'ils viennent à bout de leurs augustes desseins.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Quarante écus, et trois ans à vivre!
quelle ressource imagineriez-vous contre ces deux malédictions?
LE
GÉOMÈTRE
Pour la vie, il faudrait rendre dans Paris l'air plus pur, que
les hommes mangeassent moins, qu'ils fissent plus d'exercice, que les mères
allaitassent leurs enfants, qu'on ne fût plus assez malavisé pour craindre
l'inoculation: c'est ce que j'ai déjà dit, et pour la fortune, il n'y a qu'à se
marier, et faire des garçons et des filles.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Quoi! le moyen de vivre commodément est d'associer ma misère à celle
d'un autre?
LE GÉOMÈTRE
Cinq ou six misères ensemble font un
établissement très tolérable. Ayez une brave femme, deux garçons et deux filles
seulement, cela fait sept cent vingt livres pour votre petit ménage, supposé que
justice soit faite, et que chaque individu ait cent vingt livres de rente. Vos
enfants en bas âge ne vous coûtent presque rien; devenus grands, ils vous
soulagent; leurs secours mutuels vous sauvent presque toutes les dépenses, et
vous vivez très heureusement en philosophe, pourvu que ces messieurs qui
gouvernent l'Etat n'aient pas la barbarie de vous extorquer à chacun vingt écus
par an; mais le malheur est que nous ne sommes plus dans l'âge d'or, où les
hommes, nés tous égaux, avaient également part aux productions succulentes d'une
terre non cultivée. Il s'en faut beaucoup aujourd'hui que chaque être à deux
mains et à deux pieds possède un fonds de cent vingt livres de revenu.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Ah! vous nous ruinez. Vous nous disiez
tout à l'heure que dans un pays où il y a quatre-vingts millions d'arpents de
terre assez bonne, et vingt millions d'habitants, chacun doit jouir de cent
vingt livres de rente, et vous nous les ôtez.
LE GÉOMÈTRE
Je
comptais suivant les registres du siècle d'or, et il faut compter suivant le
siècle de fer. Il y a beaucoup d'habitants qui n'ont que la valeur de dix écus
de rente, d'autres qui n'en ont que quatre ou cinq, et plus de six millions
d'hommes qui n'ont absolument rien.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Mais ils mourraient de faim au bout de trois jours.
LE GÉOMÈTRE
Point du tout: les autres qui possèdent leurs portions les font
travailler, et partagent avec eux; c'est ce qui paye le théologien, le
confiturier, l'apothicaire, le prédicateur, le comédien, le procureur et le
fiacre. Vous vous êtes cru à plaindre de n'avoir que cent vingt livres à
dépenser par an, réduites à cent huit livres à cause de votre taxe de douze
francs; mais regardez les soldats qui donnent leur sang pour la patrie : ils ne
disposent, à quatre sous par jour, que de soixante et treize livres, et ils
vivent gaiement en s'associant par chambrées.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paye du soldat.
Cependant les soldats ont rendu plus de services à 1'Etat sous les yeux du roi à
Fontenoy, à Laufelt, au siège de Fribourg, que n'en a jamais rendu le révérend
père La Valette.
LE GÉOMÉTRE
Rien n'est plus vrai; et même
chaque jésuite devenu libre a plus à dépenser qu'il ne coûtait à son couvent: il
y en a même qui ont gagné beaucoup d'argent à faire des brochures contre les
parlements, comme le révérend père Patouillet et le révérend père Nonotte.
Chacun s'ingénie dans ce monde : l'un est à. la tête d'une manufacture
d'étoffes; l'autre de porcelaine; un autre entreprend l'opéra; celui-ci fait la
gazette ecclésiastique; cet autre, une tragédie bourgeoise, ou un roman dans le
goût anglais; il entretient le papetier, le marchand d'encre, le libraire, le
colporteur, qui sans 1ui demanderaient l'aumône. Ce n'est enfin que la
restitution de cent vingt livres à ceux qui n'ont rien qui fait fleurir l'Etat.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Parfaite manière de fleurir!
LE GÉOMÈTRE
Il n'y en a point d'autre: par tout pays le riche
fait vivre le pauvre. Voilà l'unique source de l'industrie du commerce. Plus la
nation est industrieuse, plus elle gagne sur l'étranger. Si nous attrapions de
1'étranger dix millions par an pour la balance du commerce, il y aurait dans
vingt ans deux cents millions de plus dans l'Etat: ce serait dix francs de plus
à répartir loyalement sur chaque tête, c'est-à-dire que les négociants feraient
gagner à chaque pauvre dix francs de plus, dans l'espérance de faire des gains
encore plus considérables; mais le commerce a ses bornes, comme la fertilité de
la terre: autrement la progression irait à l'infini; et puis il n'est pas sûr
que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable : il y a des temps
où nous perdons.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
J'ai entendu parler
beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d'enfants de ce
que nous en faisons, Si notre patrie était peuplée du double, Si nous avions
quarante millions d'habitants au lieu de vingt, qu'arriverait-il?
LE
GÉOMÈTRE
Il arriverait que chacun n'aurait à dépenser que vingt écus,
l'un portant l'autre, ou qu'il faudrait que la terre rendît le double de ce
qu'elle rend, ou qu'il y aurait le double de pauvres, ou qu'il faudrait avoir le
double d'industrie, et gagner le double sur l'étranger, ou envoyer la moitié de
la nation en Amérique; ou que la moitié de la nation mangeât l'autre.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Contentons-nous donc de nos vingt
millions d'hommes, et de nos cent vingt livres par tête, réparties comme il
plaît à Dieu; mais cette situation est triste, et votre siècle de fer est bien
dur.
LE GÉOMÈTRE
Il n'y a aucune nation qui soit mieux, et il en
est beaucoup qui sont plus mal. Croyez-vous qu'il y ait dans le Nord de quoi
donner la valeur de cent vingt livres à chaque habitant? S'ils avaient eu
l'équivalent, les Huns, les Goths, les Vandales et les Francs n'auraient pas
déserté leur patrie pour aller s'établir ailleurs, le fer et la flamme à la
main.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Si je vous laissais dire, vous
me persuaderiez bientôt que je suis heureux avec mes cent vingt francs.
LE GÉOMÈTRE
Si vous pensiez être heureux, en ce cas vous le
seriez.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
On ne peut s'imaginer être ce
qu'on n'est pas, à moins qu'on ne soit fou.
LE GÉOMÈTRE
Je vous
ai déjà dit que, pour être plus à votre aise et plus heureux que vous n'êtes, il
faut que vous preniez une femme; mais j'ajouterai qu'elle doit avoir comme vous
cent vingt livres de rente, c'est-à-dire quatre arpents à dix écus l'arpent. Les
anciens Romains n'en avaient chacun que trois. Si vos enfants sont industrieux,
ils pourront en gagner chacun autant en travaillant pour les autres.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Ainsi ils ne pourront avoir de
l'argent sans que d'autres en perdent.
LE GÉOMÈTRE
C'est la loi
de toutes les nations; on ne respire qu'à ce prix.
L'HOMME AUX QUARANTE
ÉCUS
Et il faudra que ma femme et moi nous donnions chacun la moitié de
notre récolte à la puissance législatrice et exécutrice, et que les nouveaux
ministres d'Etat nous enlèvent la moitié du prix de nos sueurs et de la
substance de nos pauvres enfants avant qu'ils puissent gagner leur vie!
Dites-moi, je vous prie, combien nos nouveaux ministres font entrer d'argent de
droit divin dans les coffres du roi.
LE GÉOMÈTRE
Vous payez
vingt écus pour quatre arpents qui vous en rapportent quarante. L'homme riche
qui possède quatre cents arpents payera deux mille écus par ce nouveau tarif, et
les quatre-vingts millions d'arpents rendront au roi douze cents millions de
livres par année, ou quatre cents millions d'écus.
L'HOMME AUX QUARANTE
ÉCUS
Cela me parait impraticable et impossible.
LE GÉOMÈTRE
Vous avez très grande raison, et cette impossibilité est une
démonstration géométrique qu'il y a un vice fondamental de raisonnement dans nos
nouveaux ministres.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
N'y a-t-il pas
aussi une prodigieuse injustice démontrée à me prendre la moitié de mon blé, de
mon chanvre, de la laine de mes moutons, etc., et de n'exiger aucun secours de
ceux qui auront gagné dix ou vingt, ou trente mille livres de rente avec mon
chanvre, dont ils ont tissu de la toile; avec ma laine, dont ils ont fabriqué
des draps; avec mon blé, qu'ils auront vendu plus cher qu'ils ne l'ont acheté?
LE GÉOMÈTRE
L'injustice de cette administration est aussi
évidente que son calcul est erroné. Il faut que l'industrie soit favorisée; mais
il faut que l'industrie opulente secoure l'Etat. Cette industrie vous a
certainement ôté une partie de vos cent vingt livres, et se les est appropriées
en vous vendant vos chemises et votre habit vingt fois plus cher qu'ils ne vous
auraient coûté si vous les aviez faits vous-même. Le manufacturier, qui s'est
enrichi à vos dépens, a, je l'avoue, donné un salaire à ses ouvriers, qui
n'avaient rien par eux-mêmes; mais il a retenu pour lui, chaque année, une somme
qui lui a valu enfin trente mille livres de rente : il a donc acquis cette
fortune à vos dépens; vous ne pourrez jamais lui vendre vos denrées assez cher
pour vous rembourser de ce qu'il a gagné sur vous: car, si vous tentiez ce
surhaussement, il en ferait venir de l'étranger à meilleur prix. Une preuve que
cela est ainsi, c'est qu'il reste toujours possesseur de ses trente mille livres
de rente, et vous restez avec vos cent vingt livres, qui diminuent souvent, bien
loin d'augmenter.
Il est donc nécessaire et équitable que l'industrie
raffinée du négociant paye plus que l'industrie grossière du laboureur. Il en
est de même des receveurs des deniers publics. Votre taxe avait été jusqu'ici de
douze francs avant que nos grands ministres vous eussent pris vingt écus. Sur
ces douze francs, le publicain retenait dix sols pour lui. Si dans votre
province il y a cinq cent mille âmes, il aura gagné deux cent cinquante mille
francs par an. Qu'il en dépense cinquante, il est clair qu'au bout de dix ans il
aura deux millions de bien. Il est très juste qu'il contribue à proportion, sans
quoi tout serait perverti et bouleversé.
L'HOMME AUX QUAINTE ÉCUS
Je vous remercie d'avoir taxé ce financier, cela soulage mon
imagination; mais puisqu'il a si bien augmenté son superflu, comment puis-je
faire pour accroître aussi ma petite fortune?
LE GÉOMÈTRE
Je
vous l'ai déjà dit, en vous mariant, en travaillant, en tâchant de tirer de
votre terre quelques gerbes de plus que ce qu'elle vous produisait.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Je suppose que j'ai bien travaillé;
que toute la nation en ait fait autant; que la puissance législatrice et
exécutrice en ait reçu un plus gros tribut: combien la nation a-t-elle gagné au
bout de l'année?
LE GÉOMÈTRE
Rien du tout; à moins qu'elle n'ait
fait un commerce étranger utile; mais elle aura vécu plus commodément chacun
aura eu à proportion plus d'habits, de chemises, de meubles, qu'il n'en avait
auparavant Il y aura eu dans l'Etat une circulation plus abondante; les salaires
auront été augmentés avec le temps à peu près en proportion du nombre de gerbes
de blé, de toisons de moutons, de cuirs de bœufs, de cerfs et de chèvres, qui
auront été employés, de grappes de raisin qu'on aura foulées dans le pressoir.
On aura payé au roi plus de valeurs de denrées en argent, et le roi aura rendu
plus de valeurs à tous ceux qu'il aura fait travailler sous ses ordres; mais il
n'y aura pas un écu de plus dans le royaume.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Que restera-t-il donc à la puissance au bout de l'année?
LE
GÉOMÈTRE
Rien, encore une fois; c'est ce qui arrive à toute puissance
elle ne thésaurise pas; elle a été nourrie, vêtue, logée, meublée; tout le monde
l'a été aussi, chacun suivant son état; et, si elle thésaurise, elle a arraché à
la circulation autant d'argent qu'elle en a entassé; elle a fait autant de
malheureux qu'elle a mis de fois quarante écus dans ses coffres.
L'HOMME
AUX QUARANTE ÉCUS
Mais ce grand Henri IV n'était donc qu'un vilain, un
ladre, un pillard : car on m'a conté qu'il avait encaqué dans la Bastille plus
de cinquante millions de notre monnaie d'aujourd'hui?
LE GÉOMÈTRE
C'était un homme aussi bon, aussi prudent que valeureux. Il allait faire
une juste guerre, et en amassant dans ses coffres vingt-deux millions de son
temps, en ayant encore à recevoir plus de vingt autres qu'il laissait circuler,
il épargnait à son peuple plus de cent millions qu'il en aurait coûté s'il
n'avait pas pris ces utiles mesures. Il se rendait moralement sûr du succès
contre un ennemi qui n'avait pas les mêmes précautions. Le calcul des
probabilités était prodigieusement en sa faveur. Ces vingt-deux millions
encaissés prouvaient qu'il y avait alors dans le royaume la valeur de vingt-deux
millions d'excédent dans les biens de la terre: ainsi personne ne souffrait.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Mon vieillard me l'avait bien dit
qu'on était à proportion plus riche sous l'administration du duc de Sully que
sous celle des nouveaux ministres, qui ont mis l'impôt unique, et qui m'ont pris
vingt écus sur quarante. Dites-moi, je vous prie, y a-t-il une nation au monde
qui jouisse de ce beau bénéfice de l'impôt unique?
LE GÉOMÈTRE
Pas une nation opulente. Les Anglais, qui ne rient guère, se sont mis à
rire quand ils ont appris que des gens d'esprit avaient proposé parmi nous cette
administration. Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui
abordent à Kanton; les Hollandais payent à Nangasaqui, quand ils sont reçus au
Japon, sous prétexte qu'ils ne sont pas chrétiens; les Lapons et les Samoyèdes,
à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martres; la république de
Saint-Marin ne paye que des dîmes pour entretenir l'Etat dans sa splendeur.
Il y a dans notre Europe une nation célèbre par son équité et par sa
valeur qui ne paye aucune taxe : c'est le peuple helvétien. Mais voici ce qui
est arrivé : ce peuple s'est mis à la place des ducs d'Autriche et de Zeringue;
les petits cantons sont démocratiques et très pauvres; chaque habitant y paye
une somme très modique pour les besoins de la petite république. Dans les
cantons riches, on est chargé envers l'Etat des redevances que les archiducs
d'Autriche et les seigneurs fonciers exigeaient : les cantons protestants sont à
proportion du double plus riches que les catholiques, parce que l1Etat y possède
les biens des moines. Ceux qui étaient sujets des archiducs d'Autriche, des ducs
de Zeringue, et des moines, le sont aujourd'hui de la patrie; ils payent à cette
patrie les mêmes dîmes, les mêmes droits, les mêmes lods et ventes qu'ils
payaient à leurs anciens maîtres; et, comme les sujets en général ont très peu
de commerce, le négoce n'est assujetti à aucune charge, excepté de petits droits
d'entrepôt : les hommes trafiquent de leur valeur avec les puissances
étrangères, et se vendent pour quelques années, ce qui fait entrer quelque
argent dans leur pays à nos dépens; et c'est un exemple aussi unique dans le
monde policé que l'est l'impôt établi par vos nouveaux législateurs.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Ainsi, monsieur, les Suisses ne sont
pas de droit divin dépouillés de la moitié de leurs biens; et celui qui possède
quatre vaches n'en donne pas deux à l'Etat?
LE GÉOMÈTRE
Non,
sans doute. Dans un canton, sur treize tonneaux de vin on en donne un et on en
boit douze. Dans un autre canton, on paye la douzième partie et on en boit onze.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Ah! qu'on me fasse Suisse! Le maudit
impôt que l'impôt unique et inique qui m'a réduit à demander l'aumône! Mais
trois ou quatre cents impôts, dont les noms même me sont impossibles à retenir
et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes? Y a-t-il jamais eu un
législateur qui, en fondant un Etat, ait imaginé de créer des conseillers du roi
mesureurs de charbons, jaugeurs de vin, mouleurs de bois, langueyeurs de porcs,
contrôleurs de beurre salé? d'entretenir une armée de faquins deux fois plus
nombreuse que celle d'Alexandre, commandée par soixante généraux qui mettent le
pays à contribution, qui remportent des victoires signalées tous les jours, qui
font des prisonniers, et qui quelquefois les sacrifient en l'air ou sur un petit
théâtre de planches, comme faisaient les anciens Scythes, à ce que m'a dit mon
curé?
Une telle législation, contre laquelle tant de cris s'élevaient,
et qui faisait verser tant de larmes, valait-elle mieux que celle qui m'ôte tout
d'un coup nettement et paisiblement la moitié de mon existence? J'ai peur qu'à
bien compter on ne m'en prît en détail les trois quarts sous l'ancienne finance.
LE GÉOMÈTRE
Iliacos fritta muros peccatur et extra.
Est
modus in rebus. Caveas ne quid nimis.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
J'ai appris un peu d'histoire et de géométrie, mais je ne sais pas le
latin.
LE GÉOMÈTRE
Cela signifie à peu près " On a tort des deux
côtés. Gardez le milieu en tout. Rien de trop.>>
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Oui, rien de trop, c'est ma situation; mais je n'ai pas
assez.
LE GÉOMÈTRE
Je conviens que vous périrez de faim, et moi
aussi, et l'Etat aussi, supposé que la nouvelle administration dure seulement
deux ans; mais il faut espérer que Dieu aura pitié de nous.
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
On passe sa vie à espérer, et on meurt en espérant. Adieu,
monsieur; vous m'avez instruit, mais j'ai le cœur navré.
LE GÉOMÈTRE
C'est souvent le fruit de la science.
AVENTURE AVEC UN
CARME
Quand j'eus bien remercié l'académicien de l'Académie des sciences
de m'avoir mis au fait, je m'en allai tout pantois, louant la Providence, mais
grommelant entre mes dents ces tristes paroles: <
Je me trouvai
bientôt vis-à-vis d'une maison superbe. Je sentais déjà la faim; je n'avais pas
seulement la cent vingtième partie de la somme lui appartient de droit à chaque
individu; mais, dès qu'on m'eut appris que ce palais était le couvent des
révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances, et je dis:
"Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez
charitables pour me donner à dîner."
Je sonnai; un carme vint : <<
Que voulez-vous, mon fils ? - Du pain, mon révérend père; les nouveaux édits
m'ont tout ôté. - Mon fils, nous demandons nous-mêmes l'aumône; nous ne la
faisons pas. - Quoi! votre saint institut vous ordonne de n'avoir pas de
souliers, et vous avez une maison de prince, et vous me refusez à manger! - Mon
fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas : c'est une dépense
de moins; mais nous n'avons pas plus froid aux pieds qu'aux mains; et si notre
saint institut nous avait ordonné d'aller cul nu, nous n'aurions point froid au
derrière. A l'égard de notre belle maison, nous l'avons aisément bâtie, parce
que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue. - Ah! ah!
vous me laissez mourir de faim, et vous avez cent mille livres de rente! Vous en
rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement? - Dieu nous préserve de
payer une obole! Le seul produit de la terre cultivée par des mains laborieuses,
endurcies de calus et mouillées de larmes, doit des tributs à la puissanoe
législatrice et exécutrice. Les aumônes qu'on nous a données nous ont mis en
état de faire bâtir ces maisons, dont nous tirons cent mille livres par an; mais
ces aumônes venant des fruits de la terre, ayant déjà payé le tribut, elles ne
doivent pas payer deux fois : elles ont sanctifié les fidèles qui se sont
appauvris en nous enrichissant, et nous continuons à demander l'aumône et à
mettre à contribution le faubourg St-Germain pour sanctifier encore les fidèles.
" Ayant dit Ces mots, le carme me ferma la porte au nez.
Je passai
par-devant l'hôtel des mousquetaires gris; je contai la chose à un de ces
messieurs: ils me donnèrent un bon dîner et un écu. L'un d'eux proposa d'aller
brûler le couvent; mais un mousquetaire plus sage lui montra que le temps
n'était pas encore venu, et le pria d'attendre encore deux ou trois ans.
AUDIENCE DE MONSIEUR LE CONTROLEUR GÉNÉRAL
J'allai, avec
mon écu, présenter un placet à monsieur le contrôleur général, qui donnait
audience ce jour-là.
Son antichambre était remplie de gens de toute
espèce. Il y avait surtout des visages encore plus pleins, des ventres plus
rebondis, des mines plus fières que mon homme aux huit millions. Je n'osais
m'approcher; je les voyais, et ils ne me voyaient pas.
Un moine, gros
décimateur, avait intenté un procès à des citoyens qu'il appelait ses paysans.
Il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble, et de
plus il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux, ayant converti
avec des peines extrêmes leurs bruyères en vignes, ils lui devaient la dixième
partie de leur vin, ce qui faisait, en comptant le prix du travail et des
échalas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte. " Mais
comme les dîmes, disait-il, sont de droit divin, je demande le quart de la
substance de mes paysans au nom de Dieu. Le ministre lui dit: "Je vois combien
vous êtes charitable!"
Un fermier général, fort intelligent dans les
aides, lui dit alors : "Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine :
car, ayant fait payer aux paroissiens l'année passée trente-deux impôts pour
leur vin, et les ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont
entièrement ruinés. J'ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles, ils sont
encore mes redevables. Je m'oppose aux prétentions du révérend père.
-
Vous avez raison d'être son rival, repartit le ministre; vous aimez l'un et
l'autre également votre prochain, et vous m'édifiez tous deux."
Un
troisième, moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables, attendait
aussi un arrêt du conseil qui le mît en possession de tout le bien d'un badaud
de Paris, qui, ayant par inadvertance demeuré un an et un jour dans une maison
sujette à cette servitude et enclavée dans les Etats de ce prêtre, y était mort
au bout de l'année. Le moine réclamait tout le bien du badaud, et cela de droit
divin.
Le ministre trouva le cœur du moine aussi juste et aussi tendre
que les deux premiers.
Un quatrième, qui était contrôleur du domaine,
présenta un beau mémoire par lequel il se justifiait d'avoir réduit vingt
familles à l'aumône. Elles avaient hérité de leurs oncles ou tantes, ou frères,
ou cousins; il avait fallu payer les droits. Le domanier leur avait prouvé
généreusement qu'elles n'avaient pas assez estimé leurs héritages, qu'elles
étaient beaucoup plus riches qu'elles ne croyaient, et, en conséquence, les
ayant condamnées à l'amende du triple, les ayant ruinées en frais, et fait
mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures
possessions sans bourse délier.
Le contrôleur général lui dit (d'un ton
un peu amer à la vérité) "Euge! contrôleur bone et fidelis; quia supra pauca
fuisti fidelis, fermier général te constituam c.".
Cependant il dit tout
bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui:<
Des hommes d'un génie profond lui présentèrent des
projets. L'un avait imaginé de mettre des impôts sur l'esprit. <>
Le ministre lui dit : "Je vous déclare exempt de la taxe."
Un autre
proposa d'établir l'impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la
nation était la plus gaie du monde, et qu'une chanson la consolait de tout; mais
le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de
chansons plaisantes, et il craignit que, pour échapper à la taxe, on ne devînt
trop sérieux.
Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi
trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre
lui conseilla d apprendre l'arithmétique.
Un cinquième prouvait au roi,
par amitié, qu'il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions; mais
qu'il
allait lui en donner deux cent vingt-cinq. "Vous me ferez plaisir,
dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l'Etat.>>
Enfin arriva un commis de l'auteur nouveau qui fait la puissance
législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui
donnait au roi douze cents millions de rente. Je reconnus l'homme qui m'avait
mis en prison pour n'avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de
monsieur le contrôleur général, et je lui demandai justice; il fit un grand
éclat de rire, et me dit que c'était un tour qu'on m'avait joué. Il ordonna à
ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m'exempta de
taille pour le reste de ma vie. Je lui dis "Monseigneur, Dieu vous bénisse! "
c. Je me fis expliquer Ces paroles par un savant à quarante écus elle me
réjouirent.
d.Le cas à peu prés semblable est arrivé dans la province
que j'habite, et le contrôleur du domaine a été forcé à faire restitution; mais
il n'a pas été puni.
LETTRE A L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Quoique
je sois trois fois aussi riche que vous, c'est-à-dire quoique je possède trois
cent soixante livres ou francs de revenu, je vous écris cependant comme d'égal à
égal, sans affecter l'orgueil des grandes fortunes.
J'ai lu l'histoire
de votre désastre et de la justice que monsieur le contrôleur général vous a
rendue; je vous en fais mon compliment; mais par malheur je viens de lire le
Financier citoyen, malgré la répugnance que m'avait inspirée le titre, qui
paraît contradictoire à bien des gens. Ce citoyen vous ôte vingt francs de vos
rentes, et à moi soixante: il n'accorde que cent francs à chaque individu sur la
totalité des habitants; mais, en récompense, un homme non moins illustre enfle
nos rentes jusqu'à cent cinquante livres; je vois que votre géomètre a pris un
juste milieu. Il n'est point de ces magnifiques seigneurs qui d'un trait de
plume peuplent Paris d'un million d'habitants, et vous font rouler quinze cents
millions d'espèces sonnantes dans le royaume, après tout ce que nous en avons
perdu dans nos guerres dernières.
Comme vous êtes grand lecteur, je vous
prêterai le Financier citoyen; mais n'allez pas le croire en tout : il cite le
testament du grand ministre Colbert, et il ne sait pas que c'est une rapsodie
ridicule faite par un Gatien de Courtilz; il cite la Dîme du maréchal de Vauban,
et il ne sait pas qu'elle est d'un Boisguilbert; il cite le testament du
cardinal de Richelieu, et il ne sait pas qu'il est de l'abbé de Bourzeis. Il
suppose que ce cardinal assure que quand la viande enchérit, on donne une paye
plus forte au soldat. Cependant la viande enchérit beaucoup sous son ministère,
et la paye du soldat n'augmenta point: ce qui prouve, indépendamment de cent
autres preuves, que ce livre reconnu pour supposé dès qu'il parut, et ensuite
attribué au cardinal même, ne lui appartient pas plus que les testaments du
cardinal Alberoni et du maréchal de Belle-Isle ne leur appartiennent.
Défiez-vous toute votre vie des testaments et des systèmes: j'en ai été
la victime comme vous. Si les Solons et les Lycurgues modernes se sont moqués de
vous, les nouveaux Triptolèmes se sont encore plus moqués de moi, et, sans une
petite succession qui m'a ranimé, j'étais mort de misère.
J'ai cent
vingt arpents labourables dans le plus beau pays de la nature, et le sol le plus
ingrat. Chaque arpent ne rend, tous frais faits, dans mon pays, qu'un écu de
trois livres. Dès que j'eus lu dans les journaux qu'un célèbre agriculteur avait
inventé un nouveau semoir, et qu'il labourait sa terre par planches, afin qu'en
semant moins il recueillît davantage, j'empruntai vite de l'argent, j'achetai un
semoir, je labourai par planches; je perdis ma peine et mon argent, aussi bien
que l'illustre agriculteur qui ne sème plus par planches.
Mon malheur
voulut que je lusse le Journal économique, qui se vend à Paris chez Boudot. Je
tombai sur l'expérience d'un Parisien ingénieux qui, pour se réjouir, avait fait
labourer son parterre quinze fois, et y avait semé du froment, au lieu d'y
planter des tulipes; il eut une récolte très abondante. J'empruntai encore de
l'argent. "Je n'ai qu'à donner trente labours, me disais-je, j'aurai le double
de la récolte de ce digne Parisien, qui s'est formé des principes d'agriculture
à l'Opéra et à la Comédie; et me voilà enrichi par ses leçons et par son
exemple.>>
Labourer seulement quatre fois dans mon pays est une
chose impossible; la rigueur et les changements soudains des saisons ne le
permettent pas; et d'ailleurs le malheur que j'avais eu de semer par planches,
comme l'illustre agriculteur dont j'ai parlé, m'avait forcé à vendre mon
attelage. Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les
charrues qui sont à quatre lieues à la ronde. Trois labours pour chaque arpent
coûtent douze livres, c'est un prix fait; il fallut donner trente façons par
arpent; le labour de chaque arpent me coûta cent vingt livres : la façon de mes
cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres. Ma récolte,
qui se monte, année commune, dans mon maudit pays, à trois cents setiers, monta,
il est vrai, à trois cent trente, qui, à vingt livres le setier, me produisirent
six mille six cents livres: je perdis sept mille huit cents livres; il est vrai
que j'eus la paille.
J'étais ruiné, abîmé, sans une vieille tante qu'un
grand médecin dépêcha dans l'autre monde, en raisonnant aussi bien en médecine
que moi en agriculture.
Qui croirait que j'eus encore la faiblesse de me
laisser séduire par le Journal de Boudot? Cet homme-là, après tout, n'avait pas
juré ma perte. Je lis dans son recueil qu'il n'y a qu'à faire une avance de
quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rente en artichauts :
certainement Boudot me rendra en artichauts ce qu'il m'a fait perdre en blé.
Voilà mes quatre mille francs dépensés, et mes artichauts mangés par des rats de
campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière.
J'écrivais une lettre de reproche fulminante à Boudot Pour toute réponse
le traître s'égaya dans son Journal à mes dépens. Il me nia impudemment que les
Caraïbes fussent nés rouges; je fus obligé de lui envoyer une attestation d'un
ancien procureur du roi de la Guadeloupe, comme quoi Dieu a fait les Caraïbes
rouges ainsi que les Nègres noirs. Mais cette petite victoire ne m'empêcha pas
de perdre jusqu'au dernier sou toute la succession de ma tante, pour avoir trop
cru les nouveaux systèmes. Mon cher monsieur, encore une fois, gardez-vous des
charlatans.
NOUVELLES DOULEURS OCCASIONNÉES
PAR LES
NOUVEAUX SYSTÈMES
(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d'un vieux
solitaire)
Je vois que si de bons citoyens se sont amusés à gouverner
les Etats, et à se mettre à la place des rois; si d'autres se sont crus des
Triptolèmes et des Cérès, il y en a de plus fiers qui se sont mis sans façon à
la place de Dieu, et qui ont créé l'univers avec leur plume, comme Dieu le créa
autrefois par la parole.
Un des premiers qui se présenta à mes
adorations fut un descendant de Thalès, nommé Telliamed, qui m'apprit que les
montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer. Il y eut d'abord
de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies. Leur belle queue
fourchue se changea en cuisses et en jambes. J'étais encore tout plein des
Métamorphoses d'Ovide, et d'un livre où il était démontré que la race des hommes
était bâtarde d'une race de babouins: j'aimais autant descendre d'un poisson que
d'un singe.
Avec le temps j'eus quelques doutes sur cette généalogie, et
même sur la formation des montagnes. " Quoi! me dit-il, vous ne savez pas que
les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix
ou douze pieds de hauteur, tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de
siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de
sable? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe. La preuve en
est qu'on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard, qui étaient là
plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux. Figurez-vous que
la terre est un globe de verre qui a été longtemps tout couvert d'eau."
Plus il m'endoctrinait, plus je devenais incrédule.
" Quoi donc!
me dit-il, n'avez-vous pas vu le falun de Touraine à trente-six lieues de la
mer? C'est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec
du fumier. Or, si la mer a déposé dans la succession des temps une mine entière
de coquilles à trente-six lieues de l'Océan, pourquoi n'aura-t-elle pas été
jusqu'à trois mille lieues pendant plusieurs siècles sur notre globe de verre?"
Je lui répondis "Monsieur Telliamed, il y a des gens qui font quinze
lieues par jour à pied; mais ils ne peuvent en faire cinquante. Je ne crois pas
que mon jardin soit de verre; et quant à votre falun, je doute encore qu'il soit
un lit de coquilles de mer. Il se pourrait bien que ce ne fût qu'une mine de
petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de
coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui ne sont
point des langues; en étoiles, et qui ne sont point des astres; en serpents
roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents; en parties naturelles
du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames. On voit
des dendrites, des pierres figurées, qui représentent des arbres et des maisons,
sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons et des chênes.
<
- Mais, monsieur
l'incrédule, que répondrez-vous aux huîtres pétrifiées qu'on a trouvées sur le
sommet des Alpes?
- Je répondrai, monsieur le créateur, que je n'ai pas
vu plus d'huîtres pétrifiées que d'ancres de vaisseau sur le haut du mont Cenis.
Je répondrai ce qu'on a déjà dit, qu'on a trouvé des écailles d'huîtres (qui se
pétrifient aisément) à de très grandes distances de la mer, comme on a déterré
des médailles romaines à cent lieues de Rome; et j'aime mieux croire que des
pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint-Maurice que
d'imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard.
"Il y a des
coquillages partout; mais est-il bien sûr qu'ils ne soient pas les dépouilles
des testacés et des crustacés de nos lacs et de nos rivières, aussi bien que des
petits poissons marins?
- Monsieur l'incrédule, je vous tournerai en
ridicule dans le monde que je me propose de créer.
- Monsieur le
créateur, à vous permis; chacun est le maître dans son monde; mais vous ne me
ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre, ni que quelques
coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont
Taurus. Vous savez qu'il n'y a aucune coquille dans les montagnes d'Amérique. Il
faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé cet hémisphère, et que vous vous
soyez contenté de former l'ancien monde: c'est bien assez.
- Monsieur,
monsieur, si on n'a pas découvert de coquilles sur les montagnes d'Amérique, on
en découvrira.
- Monsieur, c'est parler en créateur qui sait son secret,
et qui est sûr de son fait. Je vous abandonne, si vous voulez, votre falun,
pourvu que vous me laissiez mes montagnes. Je suis d'ailleurs le très humble et
très obéissant serviteur de votre providence."
Dans le temps que je
m'instruisais ainsi avec Teillamed, un jésuite irlandais déguisé en homme,
d'ailleurs grand observateur, et ayant de bons microscopes, fit des anguilles
avec de la farine de blé ergoté. On ne douta pas alors qu'on ne fit des hommes
avec de la farine de bon froment. Aussitôt on créa des particules organiques qui
composèrent des hommes. Pourquoi non? Le grand géomètre Fatio avait bien
ressuscité des morts à Londres on pouvait tout aussi aisément faire à Paris des
vivants avec des particules organiques; mais, malheureusement les nouvelles
anguilles de Needham ayant disparu, les nouveaux hommes disparurent aussi, et
s'enfuirent chez les monades, qu'ils rencontrèrent dans le plein au milieu de la
matière subtile, globuleuse, et cannelée.
Ce n'est pas que ces créateurs
de systèmes n'aient rendu de grands services à la physique; à Dieu ne plaise que
je méprise leurs travaux! On les a comparés à des alchimistes qui, en faisant de
l'or (qu'on ne fait point,), ont trouvé de bons remèdes, ou du moins des choses
très curieuses. On peut être un homme d'un rare mérite, et se tromper sur la
formation des animaux et sur la structure du globe.
Les poissons changés
en hommes, et les eaux changées en montagnes, ne m'avaient pas fait autant de
mal que M. Boudot. Je me bornais tranquillement à douter, lorsqu'un Lapon me
prit sous sa protection. C'était un profond philosophe, mais qui ne pardonnait
jamais aux gens qui n'étaient pas de son avis. Il me fit d'abord connaître
clairement l'avenir en exaltant mon âme. Je fis de si prodigieux efforts
d'exaltation que j'en tombai malade; mais il me guérit en m'enduisant de
poix-résine de la tête aux pieds. A peine fus-je en état de marcher qu'il me
proposa un voyage aux terres australes pour y disséquer des têtes de géants, ce
qui nous ferait connaître clairement la nature de l'âme. Je ne pouvais supporter
la mer; il eut la bonté de me mener par terre. Il fit creuser un grand trou dans
le globe terraqué : ce trou allait droit chez les Patagons. Nous partîmes; je me
cassai une jambe à l'entrée du trou; on eut beaucoup de peine à me redresser la
jambe il s'y forma un calus qui m'a beaucoup soulagé.
J'ai déjà parlé de
tout cela dans une de mes diatribes pour instruire l'univers très attentif à ces
grandes choses. Je suis bien vieux; j'aime quelquefois à répéter mes contes,
afin de les inculquer mieux dans la tête des petits garçons pour lesquels je
travaille depuis si longtemps.
MARIAGE DE L'HOMME AUX QUARANTE
ÉCUS
L'homme aux quarante écus s'étant beaucoup formé, et ayant fait une
petite fortune, épousa une jolie fille qui possédait cent écus de rente. Sa
femme devint bientôt grosse. Il alla trouver son géomètre, et lui demanda si
elle lui donnerait un garçon ou une fille. Le géomètre lui répondit que les
sages-femmes, les femmes de chambre, le savaient pour l'ordinaire; mais que les
physiciens, qui prédisent les éclipses, n'étaient pas si éclairés qu'elles.
Il voulut savoir ensuite si son fils ou sa fille avait déjà une âme. Le
géomètre dit que ce n'était pas son affaire, et qu'il en fallait parler au
théologien du coin.
L'homme aux quarante écus, qui était déjà l'homme
aux deux cents écus pour le moins, demanda en quel endroit était son enfant.
"Dans une petite poche, lui dit son ami, entre la vessie et l'intestin rectum. -
O Dieu paternel! s'écria-t-il, l'âme immortelle de mon fils née et logée entre
de l'urine et quelque chose de pis! - Oui, mon cher voisin, l'àme d'un cardinal
n'a point eu d'autre berceau; et avec cela on fait le fier, on se donne des
airs.
- Ah! monsieur le savant, ne pourriez-vous point me dire comment
les enfants se font.
- Non, mon ami; mais, si vous voulez, je vous dirai
ce que les philosophes ont imaginé, c'est-à-dire comment les enfants ne se font
point.
"Premièrement, le révérend père Sanchez, dans son excellent livre
de Matrimonio, est entièrement de l'avis d'Hippocrate; il croit comme un article
de foi que les deux véhicules fluides de l'homme et de la femme s'élancent et
s'unissent ensemble, et que dans le moment l'enfant est conçu par cette union;
et il est si persuadé de ce système physique, devenu théologique, qu'il examine,
chapitre XXI du livre second, utrum virgo Maria semen emiserit in copulatione
cum Spiritu Sancto.
- Eh! monsieur, je vous ai déjà dit que je n'entends
pas le latin; expliquez-moi en français l'oracle du père Sanchez. Le géomètre
lui traduisit le texte, et tous deux frémirent d'horreur. Le nouveau marié, en
trouvant Sanchez prodigieusement ridicule, fut pourtant assez content
d'Hippocrate; et il se flattait que sa femme avait rempli toutes les conditions
imposées par ce médecin pour faire un enfant.
"Malheureusement, lui dit
le voisin, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur, qui ne
reçoivent qu'avec aversion les embrassements de leurs maris, et qui cependant en
ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez.
"De
plus, il y a très grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes
cas par les mêmes principes or il y a beaucoup d'espèces d'animaux qui
engendrent sans copulation, comme les poissons écaillés, les huîtres, les
pucerons. Il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de
génération qui convînt à tous les animaux. Le célèbre Harvey, qui le premier
démontra la circulation, et qui était digne de découvrir le secret de la nature,
crut l'avoir trouvé dans les poules : elles pondent des œufs; il jugea que les
femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c'est pour cela que les
bourgeois, et même quelques gens de cour, appellent leur femme ou leur maîtresse
ma poule, et qu'on dit que toutes les femmes sont coquettes, parce qu'elles
voudraient que les coqs les trouvassent belles. Malgré ces railleries, Harvey ne
changea point d'avis, et il fut établi dans toute l'Europe que nous venons d'un
œuf
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Mais, monsieur, vous m'avez dit
que la nature est toujours semblable à elle-même, qu'elle agit toujours par le
même principe dans le même cas : les femmes, les juments, les ânesses, les
anguilles, ne pondent point; vous vous moquez de moi.
LE GÉOMÈTRE
Elles ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans; elles
ont des ovaires comme tous les oiseaux; les juments, les anguilles, en ont
aussi. Un œuf se détache de l'ovaire; il est couvé dans la matrice. Voyez tous
les poissons écaillés, les grenouilles : ils jettent des œufs, que le mâle
féconde. Les baleines et les autres animaux marins de cette espèce font éclore
leurs œufs dans leur matrice. Les mites, les teignes, les plus vils insectes,
sont visiblement formés d'un œuf: tout vient d'un œuf; et notre globe est un
grand œuf qui contient tous les autres.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Mais vraiment ce système porte tous les caractères de la vérité; il est
simple, il est uniforme, il est démontré aux yeux dans plus de la moitié des
animaux; j'en suis fort content, je n'en veux point d'autre : les œufs de ma
femme me sont fort chers.
LE GÉOMÈTRE
On s'est lassé à la longue
de ce système: on a fait les enfants d'une autre façon.
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Et pourquoi, puisque celle-là est si naturelle?
LE
GÉOMÈTRE
C'est qu'on a prétendu que nos femmes n'ont point d'ovaire,
mais seulement de petites glandes.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Je
soupçonne que des gens qui avaient un autre système à débiter ont voulu
décréditer les œufs.
LE GÉOMÈTRE
Cela pourrait bien être. Deux
Hollandais s'avisèrent d'examiner la liqueur séminale au microscope, celle de
l'homme, celle de plusieurs animaux, et ils crurent y apercevoir des animaux
déjà tout formés qui couraient avec une vitesse inconcevable. Ils en virent même
dans le fluide séminal du coq. Alors on jugea que les mâles faisaient tout, et
les femelles rien; elles ne servirent plus qu'à porter le trésor que le mâle
leur avait confié.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Voilà qui est bien
étrange. J'ai quelques doutes sur tous ces petits animaux qui frétillent si
prodigieusement dans une liqueur, pour être ensuite immobiles dans les œufs des
oiseaux, et pour être non moins immobiles neuf mois, à quelques culbutes près,
dans le ventre de la femme; cela ne me paraît pas conséquent. Ce n'est pas,
autant que j'en puis juger, la marche de la nature. Comment sont faits, s'il
vous plaît, ces petits hommes qui sont si bons nageurs dans la liqueur dont vous
me parlez?
LE GÉOMÈTRE
Comme des vermisseaux. Il y avait surtout
un médecin nommé Andry, qui voyait des vers partout, et qui voulait absolument
détruire le système d'Harvey. Il aurait, s'il l'avait pu, anéanti la circulation
du sang, parce qu'un autre l'avait découverte. Enfin deux Hollandais et monsieur
Andry, à force de tomber dans le péché d'Onan et de voir les choses au
microscope, réduisirent l'homme à être chenille. Nous sommes d'abord un ver
comme elle; de là, dans notre enveloppe, nous devenons comme elle, pendant neuf
mois, une vraie chrysalide, que les paysans appellent fève. Ensuite, Si la
chenille devient papillon, nous devenons hommes : voilà nos métamorphoses.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Eh bien! s'en est-on tenu là ? N'y
a-t-il point eu depuis de nouvelle mode?
LE GÉOMÈTRE
On s'est
dégoûté d'être chenille. Un philosophe extrêmement plaisant a découvert dans une
Vénus physique que l'attraction faisait les enfants; et voici comment la chose
s'opère. Le germe étant tombé dans la matrice, l'œil droit attire l'œil gauche,
qui arrive pour s'unir à lui en qualité d'œil; mais il en est empêché par le
nez, qu'il rencontre en chemin, et qui l'oblige de se placer à gauche. Il en est
de même des bras, des cuisses et des jambes, qui tiennent aux cuisses. Il est
difficile d'expliquer, dans cette hypothèse, la situation des mamelles et des
fesses. Ce grand philosophe n'admet aucun dessein de l'Etre créateur dans la
formation des animaux; il est bien loin de croire que le cœur soit fait pour
recevoir le sang et pour le chasser, l'estomac pour digérer, les yeux pour voir,
les oreilles pour entendre: cela lui paraît trop vulgaire; tout se fait par
attraction.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Voilà un maître fou. Je me
flatte que personne n'a pu adopter une idée aussi extravagante,
LE
GÉOMÈTRE
On en rit beaucoup; mais ce qu'il y eut de triste, c'est que
cet insensé ressemblait aux théologiens, qui persécutent autant qu'ils le
peuvent ceux qu'ils font rire.
D'autres philosophes ont imaginé d'autres
manières qui n'ont pas fait une plus grande fortune : ce n'est plus le bras qui
va chercher le bras; ce n'est plus la cuisse qui court après la cuisse; ce sont
de petites molécules, de petites particules de bras et de cuisse qui se placent
les unes sur les autres. On sera peut-être enfin obligé d'en revenir aux œufs,
après avoir perdu bien du temps.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
J'en
suis ravi; mais quel a été le résultat de toutes ces disputes?
LE
GÉOMÈTRE
Le doute. Si la question avait été débattue entre des
théologaux, il y aurait eu des excommunications et du sang répandu; mais entre
des physiciens la paix est bientôt faite: chacun a couché avec sa femme, sans
penser le moins du monde à son ovaire, ni à ses trompes de Fallope. Les femmes
sont devenues grosses ou enceintes, sans demander seulement comment ce mystère
s'opère. C'est amsi que vous semez du blé, et que vous ignorez comment le blé
germe en terre.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Oh! je le sais bien;
on me l'a dit il y a longtemps: c'est par pourriture. Cependant il me prend
quelquefois des envies de rire de tout ce qu'on m'a dit.
LE GÉOMÈTRE
C'est une fort bonne envie. Je vous conseille de douter de tout, excepté
que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, et que les
triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux entre eux, ou autres
propositions pareilles, comme, par exemple, que deux et deux font quatre.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Oui, je crois qu'il est fort sage de
douter; mais je sens que je suis curieux depuis que j'ai fait fortune et que
j'ai du loisir. Je voudrais, quand ma volonté remue mon bras ou ma jambe,
découvrir le ressort par lequel ma volonté les remue : car sûrement il y en a
un. Je suis quelquefois tout étonné de pouvoir lever et abaisser mes yeux, et de
ne pouvoir dresser mes oreilles. Je pense, et je voudrais connaître un peu...
là... toucher au doigt ma pensée. Cela doit être fort curieux. Je cherche si je
pense par moi-même, si Dieu me donne mes idées, si mon âme est venue dans mon
corps à six semaines ou à un jour, comment elle s'est logée dans mon cerveau;
si. je pense beaucoup quand je dors profondément, et quand je suis en léthargie.
Je me creuse la cervelle pour savoir comment un corps en pousse un autre. Mes
sensations ne m'étonnent pas moins : j'y trouve du divin, et surtout dans le
plaisir.
J'ai fait quelquefois mes efforts pour imaginer un nouveau
sens, et je n'ai jamais pu y parvenir. Les géomètres savent toutes ces choses;
ayez la bonté de m'instruire.
LE GÉOMÈTRE
Hélas! nous sommes
aussi ignorants que vous; adressez-vous à la Sorbonne."
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS, DEVENU PÈRE,
RAISONNE SUR LES MOINES
Quand
l'homme aux quarante écus se vit père d'un garçon, il commença à se croire un
homme de quelque poids dans l'Etat; il espéra donner au moins dix sujets au roi,
qui seraient tous utiles. C'était l'homme du monde qui faisait le mieux des
paniers; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le
voisinage d'une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda
un jour pourquoi ces messieurs, qui étaient en petit nombre, avaient englouti
tant de parts de quarante écus. " Sont-ils plus utiles que moi à la patrie? -
Non, mon cher voisin. - Servent-ils comme moi à la population du pays ? - Non,
au moins en apparence. - Cultivent-ils la terre? défendent-ils l'Etat quand il
est attaqué ? - Non, ils prient Dieu pour vous.
- Eh bien! je prierai
Dieu pour eux, et partageons.
" Combien croyez-vous que les couvents
renferment de ces gens utiles, soit en hommes, soit en filles, dans le royaume?
- Par les mémoires des intendants, faits sur la fin du dernier siècle,
il y en avait environ quatre-vingt-dix mille.
- Par notre ancien compte,
ils ne devraient, à quarante écus par tête, posséder que dix millions huit cent
mille livres : combien en ont-ils?
- Cela va à cinquante millions, en
comptant les messes et les quêtes des moines mendiants, qui mettent réellement
un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d'un couvent de Paris
s'est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt mille livres de
rente.
- Voyons combien cinquante millions répartis entre
quatre-vingt-dix mille têtes tondues donnent à chacune.
- Cinq cent
cinquante-cinq livres.
- C'est une somme considérable dans une société
nombreuse, où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs car
il en coûte bien moins à dix personnes pour vivre ensemble que si chacun avait
séparément son logis et sa table.
" Les ex-jésuites, à qui on donne
aujourd'hui quatre cents livres de pension, ont donc réellement perdu à ce
marché?
- Je ne le crois pas car ils sont presque tous retirés chez des
parents qui les aident; plusieurs disent la messe pour de l'argent, ce qu'ils ne
faisaient pas auparavant; d'autres se sont faits précepteurs; d'autres ont été
soutenus par des dévotes; chacun s'est tiré d'affaire, et peut-être y en a-t-il
peu aujourd'hui qui, ayant goûté du monde et de la liberté, voulussent reprendre
leurs anciennes chaînes. La vie monacale, quoi qu'on en dise, n'est point du
tout à envier. C'est une maxime assez connue que les moines sont des gens qui
s'assemblent sans se connaître, vivent sans s'aimer, et meurent sans se
regretter.
- Vous pensez donc qu'on leur rendrait un très grand service
de les défroquer tous?
- Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et
l'Etat encore davantage; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes
qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne
permettent pas qu'on dispose d'un fonds de dix sous de rente; on tirerait ces
cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection. Leurs maisons
deviendraient des hôtels de ville, des hôpitaux, des écoles publiques, ou
seraient affectées à des manufactures; la population deviendrait plus grande,
tous les arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre
de ces victimes volontaires en fixant le nombre des novices: la patrie aurait
plus d'hommes utiles et moins de malheureux. C'est le sentiment de tous les
magistrats, c'est le vœu unanime du public, depuis que les esprits sont
éclairés. L'exemple de l'Angleterre et de tant d'autres Etats est une preuve
évidente de la nécessité de cette réforme. Que ferait aujourd'hui l'Angleterre,
Si au lieu de quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moines?
Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu
nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talents ensevelis
qui sont perdus pour l'Etat. Il faut, pour faire fleurir un royaume, le moins de
prêtres possible, et le plus d'artisans possible. L'ignorance et la barbarie de
nos pères, loin d'être une règle pour nous, n'est qu'un avertissement de faire
ce qu'ils feraient s'ils étaient en notre place avec nos lumières.
-Ce
n'est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir? C'est
par pitié pour eux; c'est par amour pour la patrie. Je pense comme vous. Je ne
voudrais point que mon fils fût moine; et si je croyais que je dusse avoir des
enfants pour le cloître, je ne coucherais plus avec ma femme.
- Quel est
en effet le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille
perdus pour la société? Cela s'appelle se sauver; mais un soldat qui se sauve
quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous des soldats de l'Etat; nous
sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la
quittons. Que dis-je? les moines sont des parricides qui étouffent une postérité
tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloîtrés, qui braillent ou qui nasillent du
latin, pourraient donner à l'Etat chacun deux sujets : cela fait cent soixante
mille hommes qu'ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans la perte est
immense : cela est démontré.
"Pourquoi donc le monachisme a-t-i1
prévalu? parce que le gouvernement fut presque partout détestable et absurde
depuis Constantin; parce que l'empire romain eut plus de moines que de soldats;
parce qu'il y en avait cent mille dans la seule Egypte; parce qu'ils étaient
exempts de travail et de taxe; parce que les chefs des nations barbares qui
détruisirent l'empire, s'étant faits chrétiens pour gouverner des chrétiens,
exercèrent la plus horrible tyrannie; parce qu'on se jetait en foule dans les
cloîtres pour échapper aux fureurs de ces tyrans, et qu'on se plongeait dans un
esclavage pour en éviter un autre; parce que les papes, en instituant tant
d'ordres différents de fainéants sacrés, se firent autant de sujets dans les
autres Etats; parce qu'un paysan aime mieux être appelé mon révérend père, et
donner des bénédictions, que de conduire la charrue; parce qu'il ne sait pas que
la charrue est plus noble que le froc; parce qu'il aime mieux vivre aux dépens
des sots que par un travail honnête; enfin parce qu'il ne sait pas qu'en se
faisant moine il se prépare des jours malheureux, tissus d'ennui et de repentir.
- Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour le nôtre.
Mais je suis fâché d'entendre dire au seigneur de mon village, père de quatre
garçons et de trois filles, qu'il ne saura où les placer s'il ne fait pas ses
filles religieuses.
- Cette allégation trop souvent répétée est
inhumaine, antipatriotique, destructive de la société.
"Toutes les fois
qu'on peut dire d'un état de vie, quel qu'il puisse être: si tout le monde
embrassait cet état le genre humain serait perdu, il est démontré que cet état
ne vaut rien, et que celui qui le prend nuit au genre humain autant qu'il est en
lui.
"Or il est clair que si tous les garçons et toutes les filles
s'encloîtraient le monde périrait: donc la moinerie est par cela seul l'ennemie
de la nature humaine, indépendamment des maux affreux qu'elle a causés
quelquefois.
- Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats?
-
Non assurément : car si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme
autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome, le soldat
n'en est que meilleur cultivateur; le soldat citoyen se marie, il combat pour sa
femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats
et mariés! ils seraient d'excellents citoyens. Mais un moine, en tant que moine,
n'est bon qu'à dévorer la substance de ses Compatriotes. Il n'y a point de
vérité plus reconnue.
- Mais les filles, monsieur, les filles des
pauvres gentilshommes, qu'on ne peut marier, que feront-elles?
Elles
feront, on l'a dit mille fois, comme les filles d'Angleterre, d'Ecosse,
d'Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l'Allemagne, de Suède, de
Norvège, du Danemark, de Tartine, de Turquie, d'Afrique, et de presque tout le
reste de la terre; elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères,
quand on se sera accoutumé, ainsi qu'en Allemagne, à prendre des femmes sans
dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison que la
fille d'un financier, qui dépense plus en superfluités qu'elle n'a porté de
revenu chez son mari.
"Il faut qu'il y ait des maisons de retraite pour
la vieillesse, pour l'infirmité, pour la difformité. Mais, par le plus
détestable des abus, les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les
personnes bien conformées. On commence, dans le cloître, par faire étaler aux
novices des deux sexes leur nudité, malgré toutes les lois de la pudeur; on les
examine attentivement devant et derrière. Qu'une vieille bossue aille se
présenter pour entrer dans un cloître, on la chassera avec mépris, à moins
qu'elle ne donne une dot immense. Que dis-je? toute religieuse doit être dotée,
sans quoi elle est le rebut du couvent. Il n'y eut jamais d'abus plus
intolérable.
- Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes filles ne
seront jamais religieuses. Elles apprendront à filer, à coudre, à faire de la
dentelle, à broder, à se rendre utiles. Je regarde les vœux comme un attentat
contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi, je vous prie, comment il se
peut faire qu'un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les
moines sont très utiles à la population d'un Etat, parce que leurs bâtiments
sont mieux entretenus que ceux des Seigneurs, et leurs terres mieux cultivées?
- Eh! quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange?
- C'est l'Ami des hommes, ou plutôt celui des moines.
- Il a
voulu rire; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres
de rente en terre sont cent fois, mille fois plus utiles qu'un couvent qui jouit
d'un revenu de cinquante mille livres, et qui a toujours un trésor secret. Il
vante les belles maisons bâties par les moines, et c'est précisément ce qui
irrite les citoyens c'est le sujet des plaintes de l'Europe; Le vœu de pauvreté
condamne les palais, comme le vœu d'humilité contredit l'orgueil, et comme le
vœu d'anéantir sa race contredit la nature.
- Je commence à croire qu'il
faut beaucoup se défier des livres.
- Il faut en user avec eux comme
avec les hommes choisir les plus raisonnables, les examiner, et ne se rendre
jamais qu'à l'évidence."
DES IMPOTS PAYÉS A L'ÉTRANGER
Il y a un mois que l'homme aux quarante écus vint me trouver en se
tenant les côtés de rire, et il riait de si grand coeur que je me mis à rire
aussi sans savoir de quoi il était question : tant l'homme est né imitateur!
tant l'instinct nous maîtrise! tant les grands mouvements de l'âme sont
contagieux!
Ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent e Humani
vuitus.
Quand il eut bien ri, il me dit qu'il venait de rencontrer un
homme qui se disait protonotaire du St. Siège, et que cet homme envoyait une
grosse somme d'argent à trois cents lieues d'ici, à un Italien, au nom d'un
Français à qui le roi avait donné un petit fief, et que ce Français ne pourrait
jamais jouir des bienfaits du roi s'il ne donnait à cet Italien la première
année de son revenu.
e. Le jésuite Sanadon a mis adsunt pour adflent. Un
amateur d'Horace prétend que c'est pour cela qu'on a chassé les jésuites.
" La chose est très vraie, lui dis-je; mais elle n'est pas si plaisante.
Il en coûte à la France environ quatre cent mille livres par an en menus droits
de cette espèce; et, depuis environ deux siècles et demi que cet usage dure,
nous avons déjà porté en Italie quatre-vingts millions.
- Dieu paternel!
s'écria-t-i1, que de fois quarante écus! Cet Italien-là nous subjugua donc, il y
a deux siècles et demi? Il nous imposa ce tribut?
- Vraiment,
répondis-je, il nous en imposait autrefois d'une façon bien plus onéreuse. Ce
n'est là qu'une bagatelle en comparaison de ce qu'il leva longtemps sur notre
pauvre nation et sur les autres pauvres nations de l'Europe. " Alors je lui
racontai comment ces saintes usurpations s'étaient établies. Il sait un peu
d'histoire; il a du bon sens : il comprit aisément que nous avions été des
esclaves auxquels il restait encore un petit bout de chaîne. Il parla longtemps
avec énergie contre cet abus; mais avec quel respect pour la religion en
général! Comme il révérait les évêques! comme il leur souhaitait beaucoup de
quarante écus, afin qu'ils les dépensassent dans leurs diocèses en bonnes
œuvres!
Il voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un
nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence. " Il est
triste, disait-il qu'un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son
ouaille, et qu'il ne soit pas largement payé par la province. Il est honteux que
ces messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs. Ces contestations
éternelles pour des droits imaginaires, pour des dîmes, détruisent la
considération qu'on leur doit. Le malheureux cultivateur, qui a déjà payé aux
préposés son dixième, et les deux sous pour livre, et la taille, et la
capitation, et le rachat du logement des gens de guerre, après qu'il a logé des
gens de guerre, etc., etc., etc.; cet infortuné, dis-je, qui se voit encore
enlever le dixième de sa récolte par son curé, ne le regarde plus comme son
pasteur, mais comme son écorcheur, qui lui arrache le peu de peau qui lui reste.
Il sent bien qu'en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté
diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qu'il lui en a coûté pour faire
croître cette gerbe. Que lui reste-t-il, pour lui et pour sa famille? Les
pleurs, la disette, le découragement, le désespoir; et il meurt de fatigue et de
misère. Si le curé était payé par la province, il serait la consolation de ses
paroissiens, au lieu d'être regardé par eux comme leur ennemi."
Ce digne
homme s'attendrissait en prononçant ces paroles; il aimait sa patrie, et était
idolâtre du bien public. Il s'écriait quelquefois : " Quelle nation que la
française, si on voulait!
Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère,
bien propre et bien lavée, donnait un gros téton blanc. L'enfant était fort
joli. "Hélas! dit le père, te voilà donc, et tu n'as que vingt-trois ans de vie,
et quarante écus à prétendre!"
DES PROPORTIONS
Le
produit des extrêmes est égal au produit des moyens; mais deux sacs de blé volés
ne sont pas à ceux qui les ont pris comme la perte de leur vie l'est à l'intérêt
de la personne volée.
Le prieur de***, à qui deux de ses domestiques de
campagne avaient dérobé deux setiers de blé, vient de faire pendre les deux
délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a
valu, et, depuis ce temps, il ne trouve plus de valets.
Si les lois
avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son
champ toute leur vie, les fers aux pieds et une sonnette au cou, attachée à un
carcan, ce prieur aurait beaucoup gagné.
Il faut effrayer le crime: oui,
sans doute; mais le travail forcé et la honte durable l'intimident plus que la
potence.
Il y a quelques mois qu'à Londres un malfaiteur fut condamné à
être transporté en Amérique pour y travailler aux sucreries avec les nègres.
Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d'autres pays, sont reçus à
présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution
de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu il alléguait qu'il haïssait
mortellement le travail, et qu'il aimait mieux être étranglé une minute que de
faire du sucre toute sa vie.
D'autres peuvent penser autrement, chacun a
son goût; mais on a déjà dit, et il faut répéter, qu'un pendu n'est bon à rien,
et que les supplices doivent être utiles.
Il y a quelques années que
l'on condamna dans la Tartarie deux jeunes gens à être empalés, pour avoir
regardé, leur bonnet sur la tête, passer une procession de lamas. L'empereur de
la Chine, qui est un homme de beaucoup d'esprit, dit qu'il les aurait condamnés
à marcher nu-tête à la procession pendant trois mois.
Proportionnez les
peines aux délits, a dit le marquis Beccaria; ceux qui ont fait les lois
n'étaient pas géomètres.
Si l'abbé Guyon, ou Cogé, ou l'ex-jésuite
Nonone, ou l'ex-jésuite Patouillet, ou le prédicant La Beaumelle, font de
misérables libelles où il n'y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les
faire pendre, comme le prieur de *** a fait pendre ses deux domestiques; et
cela, sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs?
Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon
goût, et pour avoir menti toute sa vie dans l'espérance de payer son cabaretier?
Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher, parce qu'il a été très
pesant, parce qu'il a entassé erreur sur erreur, parce qu'il n'a jamais su
distinguer aucun degré de probabilité, parce qu'il veut que, dans une antique et
immense cité renommée par sa police et par la jalousie des maris, dans Babylone
enfin, où les femmes étaient gardées par des eunuques, toutes les princesses
allassent par dévotion donner publiquement leurs faveurs dans la cathédrale aux
étrangers pour de l'argent? Contentons-nous de l'envoyer sur les lieux courir
les bonnes fortunes; soyons modérés en tout; mettons de la proportion entre les
délits et les peines.
Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu'il
n'écrit que pour se contredire, lorsqu'après avoir donné une comédie sifflée sur
le théâtre de Paris, il injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de là;
lorsqu'il cherche des protecteurs, et qu'il les outrage; lorsqu'il déclame
contre les romans, et qu'il fait des romans dont le héros est un sot précepteur
qui reçoit l'aumône d'une Suissesse à laquelle il a fait un enfant, et qui va
dépenser son argent dans un bordel de Paris; laissons le croire qu'il a surpassé
Fénelon et Xénophon, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de
menuisier: ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de
corps; les petites maisons suffisent avec de bons bouillons, de la saignée, et
du régime.
Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les
crimes et les fautes, la méchanceté et la folie. Ne traitons point le jésuite
Nonone, qui n'est coupable que d'avoir écrit des bêtises et des injures, comme
on a traité les jésuites Malagrida, Oldcorn, Garnet, Guignard, Gueret, et comme
on devait traiter le jésuite Le Teiller, qui trompa son roi, et qui troubla la
France. Distinguons principalement dans tout procès, dans toute contention, dans
toute querelle, l'agresseur de l'outragé, l'oppresseur de l'opprimé. La guerre
offensive est d'un tyran; celui qui se défend est un homme juste.
Comme
j'étais plongé dans ces réflexions, l'homme aux quarante écus me vint voir tout
en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre
vingt-trois ans, était mort. " Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme
aussi; mais j'ai été appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait
subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s'est trouvé innocent; je
l'ai vu s'évanouir dans les tortures redoublées; j'ai entendu craquer ses os;
j'entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent; je pleure de
pitié, et je tremble d'horreur. " Je me mis à pleurer et à frémir aussi, car je
suis extrêmement sensible.
Ma mémoire alors me représenta l'aventure
épouvantable des Calas : une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées
et fugitives, sa maison au pillage; un père de famille respectable brisé par la
torture, agonisant sur la roue, et expirant dans les flammes; un fils chargé de
chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit: "Nous venons de rouer votre
père, nous allons vous rouer aussi."
Je me souvins de la famille des
Sirven, qu'un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces,
lorsqu'elle fuyait la persécution d'un juge aussi inique qu'ignorant. " Ce juge,
me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant,
sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de
leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu'elle n'allât à la
messe. " Je voyais à la fois, dans des jugements de cette espèce, l'excès de la
bêtise, de l'injustice et de la barbarie.
Nous plaignions la nature
humaine, l'homme aux quarante écus et moi. J'avais dans ma poche le discours
d'un avocat général de Dauphiné, qui roulait en partie sur ces matières
intéressantes; je lui en lus les endroits suivants:
" Certes, ce furent
des hommes véritablement grands qui osèrent les premiers se charger de gouverner
leurs semblables, et s'imposer le fardeau de la félicité publique; qui, pour le
bien qu'ils voulaient faire aux hommes, s'exposèrent à leur ingratitude, et,
pour le repos d'un peuple, renoncèrent au leur; qui se mirent, pour ainsi dire,
entre les hommes et la Providence, pour leur composer, par artifice, un bonheur
qu'elle semblait leur avoir refusé.
Quel magistrat, un peu sensible à
ses devoirs, à la seule humanité, pourrait soutenir ces idées? Dans la solitude
d'un cabinet pourra-t-il, sans frémir d'horreur et de pitié, jeter les yeux sur
ces papiers, monuments infortunés du crime ou de l'innocence? Ne lui semble-t-il
pas entendre des voix gémissantes sortir de ces fatales écritures, et le presser
de décider du sort d'un citoyen, d'un époux, d'un père, d'une famille? Quel juge
impitoyable (s'il est chargé d'un seul procès criminel) pourra passer de
sang-froid devant une prison? C'est donc moi, dira-t-il, qui retiens dans ce
détestable séjour mon semblable, peut-être mon égal, mon concitoyen, un homme
enfin! c'est moi qui le lie tous les jours, qui ferme sur lui ces odieuses
portes! Peut-être le désespoir s'est emparé de son âme; il pousse vers le ciel
mon nom avec des malédictions, et sans doute il atteste contre moi le grand Juge
qui nous observe et doit nous juger tous les deux.
" Ici un spectacle
effrayant se présente tout à coup à mes yeux; le juge se lasse d'interroger par
la parole; il veut interroger par les supplices : impatient dans ses recherches,
et peut-être irrité de leur inutilité, on apporte des torches, des chaînes, des
leviers, et tous ces instruments inventés pour la douleur. Un bourreau vient se
mêler aux fonctions de la magistrature, et terminer par la violence un
interrogatoire commencé par la liberté.
Douce philosophie! toi qui ne
cherches la vérité qu'avec l'attention et la patience, t'attendais-tu que, dans
ton siècle, on employât de tels instruments pour la découvrir?
" Est-il
bien vrai que nos lois approuvent cette méthode inconcevable, et que l'usage la
consacre?
" Leurs lois imitent leurs préjugés; les punitions publiques
sont aussi cruelles que les vengeances particulières, et les actes de leur
raison ne sont guère moins impitoyables que ceux de leurs passions. Quelle est
donc la cause de cette bizarre opposition ? C'est que nos préjugés sont anciens,
et que notre morale est nouvelle; c'est que nous sommes aussi pénétrés de nos
sentiments qu'inattentifs à nos idées; c'est que l'avidité des plaisirs nous
empêche de réfléchir sur nos besoins, et que nous sommes plus empressés de vivre
que de nous diriger; c'est, en un mot, que nos mœurs sont douces, et qu'elles ne
sont pas bonnes; c'est que nous sommes polis, et nous ne sommes seulement pas
humains."
Ces fragments, que l'éloquence avait dictés à l'humanité,
remplirent le cœur de mon ami d'une douce consolation. Il admirait avec
tendresse. "Quoi! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d'œuvre en
province! on m'avait dit qu'il n'y a que Paris dans le monde.
- Il n'y a
que Paris, lui dis-je, où l'on fasse des opéras-comiques; mais il y a
aujourd'hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même
vertu, et qui s'expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la
justice, ainsi que ceux de la morale, n'étaient que ridicules. Le docteur
Balouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est
enfin venue, elle a dit: "Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves
et utiles, avec l'éloquence du sentiment et de la raison.
- Mais si nous
n'avons rien de neuf à dire ? se sont écriés les parleurs. - Taisez-vous alors,
a répondu la philosophie; tous ces vains discours d'appareil, qui ne contiennent
que des phrases, sont comme le feu de la St. Jean, allumé le jour de l'année où
l'on a le moins besoin de se chauffer il ne cause aucun plaisir, et il n'en
reste pas même la cendre.
"Que toute la France lise les bons livres.
Mais, malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très peu; et, parmi ceux qui
veulent quelquefois s'instruire, la plupart lisent très mal. Mes voisins et mes
voisines jouent, après dîner, un jeu anglais, que j'ai beaucoup de peine à
prononcer, car on l'appelle wisk. Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses
têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d'importance que
les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Velches, savez-vous que vous
n'êtes gouvernés que par des livres? Savez-vous que l'ordonnance civile, le code
militaire, et l'Evangile, sont des livres dont vous dépendez continuellement?
Lisez, éclairez-vous; ce n'est que par la lecture qu'on fortifie son âme; la
conversation la dissipe, le jeu la resserre.
- J'ai bien peu d'argent,
me répondit l'homme aux quarante écus; mais, si jamais je fais une petite
fortune, j'achèterai des livres chez Marc-Michel Rey.
DE LA
VÉROLE
L'homme aux quarante écus demeurait dans un petit canton où l'on
n'avait jamais mis de soldats en garnison depuis cent cinquante années. Les
mœurs, dans ce coin de terre inconnu, étaient pures comme l'air qui l'environne.
On ne savait pas qu'ailleurs l'amour pût être infecté d'un poison destructeur,
que les générations fussent attaquées dans leur germe, et que la nature, se
contredisant elle-même, pût rendre la tendresse horrible et le plaisir affreux;
on se livrait à l'amour avec la sécurité de l'innocence. Des troupes vinrent, et
tout changea.
Deux lieutenants, l'aumônier du régiment, un caporal, et
un soldat de recrue qui sortait du séminaire, suffirent pour empoisonner douze
villages en moins de trois mois. Deux cousines de l'homme aux quarante écus se
virent couvertes de pustules calleuses; leurs beaux cheveux tombèrent; leur voix
devint rauque; les paupières de leurs yeux, fixes et éteints, se chargèrent
d'une couleur livide, et ne se fermèrent plus pour laisser entrer le repos dans
des membres disloqués, qu'une carie secrète commençait à ronger comme ceux de
l'Arabe Job, quoique Job n'eût jamais eu cette maladie.
Le
chirurgien-major du régiment, homme d'une grande expérience, fut obligé de
demander des aides à la cour pour guérir toutes les filles du pays. Le ministre
de la guerre, toujours porté d'inclination à soulager le beau sexe, envoya une
recrue de fraters, qui gâtèrent d'une main ce qu'ils rétablirent de l'autre.
L'homme aux quarante écus lisait alors l'histoire philosophique de
Candide, traduite de l'allemand du docteur Ralph, qui prouve évidemment que tout
est bien, et qu'il était absolument impossible, dans le meilleur des mondes
possibles, que la vérole, la peste, la pierre, la gravelle, les écrouelles, la
chambre de Valence, et 1' Inquisition, n'entrassent dans la composition de
l'univers, de cet univers uniquement fait pour l'homme, roi des animaux et image
de Dieu, auquel on voit bien qu'il ressemble comme deux gouttes d'eau. Il
lisait, dans l'histoire véritable de Candide, que le fameux docteur Pangloss
avait perdu dans le traitement un œil et une oreille. "Hélas! dit-il, mes deux
cousines, mes deux pauvres cousines, seront-elles borgnes ou borgniesses et
essorillées? - Non, lui dit le major consolateur; les Allemands ont la main
lourde; mais, nous autres, nous guérissons les filles promptement, sûrement, et
agréablement."
En effet les deux jolies cousines en furent quittes pour
avoir la tête enflée comme un ballon pendant six semaines, pour perdre la moitié
de leurs dents, en tirant la langue d'un demi-pied, et pour mourir de la
poitrine au bout de six mois.
Pendant l'opération, le cousin et le
chirurgien-major raisonnèrent ainsi.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Est-il possible, monsieur, que la nature ait attaché de si épouvantables
tourments à un plaisir si nécessaire, tant de honte à tant de gloire, et qu'il y
ait plus de risque à faire un enfant qu'à tuer un homme ? Serait-il vrai au
moins, pour notre consolation, que ce fléau diminue un peu sur la terre, et
qu'il devienne moins dangereux de jour en jour?
LE CHIRURGIEN-MAJOR
Au contraire, il se répand de plus en plus dans toute l'Europe
chrétienne; il s'est étendu jusqu'en Sibérie; j'en ai vu mourir plus de
cinquante personnes, et surtout un grand général d'armée et un ministre d'Etat
fort sage. Peu de poitrines faibles résistent à la maladie et au remède. Les
deux sœurs, la petite et la grosse, se sont liguées encore plus que les moines
pour détruire le genre humain.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Nouvelle raison pour abolir les moines, afin que, remis au rang des
hommes, ils réparent un peu le mal que font les deux sœurs. Dites-moi, je vous
prie, Si les bêtes ont la vérole.
LE CHIRURGIEN
Ni la petite, ni
la grosse, ni les moines, ne sont connus chez elles.
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Il faut donc avouer qu'elles sont plus heureuses et plus
prudentes que nous dans ce meilleur des mondes.
LE CHIRURGIEN
Je
n'en ai jamais douté; elles éprouvent bien moins de maladies que nous : leur
instinct est bien plus sûr que notre raison; jamais ni le passé ni l'avenir ne
les tourmentent
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Vous avez été
chirurgien d'un ambassadeur de France en Turquie : y a-t-il beaucoup de vérole à
Constantinople?
LE CHIRURGIEN
Les Francs l'ont apportée dans le
faubourg de Péra, où ils demeurent. J'y ai connu un capucin qui en était mangé
comme Pangloss; mais elle n'est point parvenue dans la ville: les Francs n'y
couchent presque jamais. Il n'y a presque point de filles publiques dans cette
ville immense. Chaque homme riche a des femmes esclaves de Circassie, toujours
gardées, toujours surveillées, dont la beauté ne peut être dangereuse. Les Turcs
appellent la vérole le mal chrétien, et cela redouble le profond mépris qu'ils
ont pour notre théologie; mais, en récompense, ils ont la peste, maladie
d'Egypte, dont ils font peu de cas, et qu'ils ne se donnent jamais la peine de
prévenir.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
En quel temps croyez-vous
que ce fléau commença dans l'Europe?
LE CHIRURGIEN
Au retour du
premier voyage de Christophe Colomb chez des peuples innocents qui ne
connaissaient ni l'avarice ni la guerre, vers l'an 1494. Ces nations, simples et
justes, étaient attaquées de ce mal de temps immémorial, comme la lèpre régnait
chez les Arabes et chez les Juifs, et la peste chez les Egyptiens. Le premier
fruit que les Espagnols recueillirent de cette conquête du nouveau monde fut la
vérole; elle se répandit plus promptement que l'argent du Mexique, qui ne
circula que longtemps après en Europe. La raison en est que, dans toutes les
villes, il y avait alors de belles maisons publiques appelées bordels, établies
par l'autorité des souverains pour conserver l'honneur des dames. Les Espagnols
portèrent le venin dans ces maisons privilégiées dont les princes et les évêques
tiraient les filles qui leur étaient nécessaires. On a remarqué qu'à Constance
il y avait eu sept cent dix-huit filles pour le service du concile qui fit
brûler si dévotement Jean Hus et Jérôme de Prague.
On peut juger par ce
seul trait avec quelle rapidité le mal parcourut tous les pays. Le premier
seigneur qui en mourut fut l'illustrissime et révérendissime évêque et vice-roi
de Hongrie, en 1499, que Bartholomeo Montanagua, grand médecin de Padoue, ne put
guérir. Gualtien assure que l'archevêque de Mayence Berthold de Henneberg,
"attaqué de la grosse vérole, rendit son âme à Dieu en 1504." On sait que notre
roi François 1er en mourut. Henri III la prit à Venise; mais le jacobin Jacques
Clément prévint l'effet de la maladie.
Le parlement de Paris, toujours
zélé pour le bien public, fut le premier qui donna un arrêt contre la vérole, en
1497. Il défendit à tous les vérolés de rester dans Paris sous peine de la hart;
mais, comme il n'était pas facile de prouver juridiquement aux bourgeois et
bourgeoises qu'ils étaient en délit, cet arrêt n'eut pas plus d'effet que ceux
qui furent rendus depuis contre l'émétique; et, malgré le parlement, le nombre
des coupables augmenta toujours. Il est certain que, si on les avait exorcisés,
au lieu de les faire pendre, il n'y en aurait plus aujourd'hui sur la terre;
mais c'est à quoi malheureusement on ne pensa jamais.
L'HOMME AUX
QUARANTE ÉCUS
Est-il bien vrai ce que j'ai lu dans Candide, que, parmi
nous, quand deux armées de trente mille hommes chacune marchent ensemble en
front de bandière, on peut parier qu'il y a vingt mille vérolés de chaque côté?
LE CHIRURGIEN
Il n'est que trop vrai. Il en est de même dans les
licences de Sorborme. Que voulez-vous que fassent de jeunes bacheliers à qui la
nature parle plus haut et plus ferme que la théologie? Je puis vous jurer que,
proportion gardée, mes confrères et moi nous avons traité plus de jeunes prêtres
que de jeunes officiers.
L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
N'y aurait-il
point quelque manière d'extirper cette contagion qui désole l'Europe? On a déjà
tâché d'affaiblir le poison d'une vérole, ne pourra-t-on rien tenter sur
l'autre?
LE CHIRURGIEN
Il n'y aurait qu'un seul moyen, c'est que
tous les princes de l'Europe se liguassent ensemble, comme dans les temps de
Godefroy de Bouillon. Certainement une croisade contre la vérole serait beaucoup
plus raisonnable que ne l'ont été celles qu'on entreprit autrefois si
malheureusement contre Saladin, Melecsala, et les Albigeois. Il vaudrait bien
mieux s'entendre pour repousser l'ennemi commun du genre humain que d'être
continuellement occupé à guetter le moment favorable de dévaster la terre et de
couvrir les champs de morts, pour arracher à son voisin deux ou trois villes et
quelques villages. Je parle contre mes intérêts car la guerre et la vérole font
ma fortune; mais il faut être homme avant d'être chirurgien-major.
C'est
ainsi que l'homme aux quarante écus se formait, comme on dit, l'esprit et le
coeur. Non seulement il hérita de ses deux cousines, qui moururent en six mois;
mais il eut encore la succession d'un parent fort éloigné, qui avait été
sous-fermier des hôpitaux des armées, et qui s'était fort engraissé en mettant
les soldats blessés à la diète. Cet homme n'avait jamais voulu se marier; il
avait un assez joli sérail. Il ne reconnut aucun de ses parents, vécut dans la
crapule, et mourut à Paris d'indigestion. C'était un homme, comme on voit, fort
utile à l'Etat.
Notre nouveau philosophe fut obligé d'aller à Paris pour
recueillir l'héritage de son parent. D'abord les fermiers du domaine le lui
disputèrent. Il eut le bonheur de gagner son procès, et la générosité de donner
aux pauvres de son canton, qui n'avaient pas leur contingent de quarante écus de
rente, une partie des dépouilles du richard. Après quoi il se mit à satisfaire
sa grande passion d'avoir une bibliothèque.
Il lisait tous les matins,
faisait des extraits, et le soir il consultait les savants pour savoir en quelle
langue le serpent avait parlé à notre bonne mère; si l'âme est dans le corps
calleux ou dans la glande pinéale; si St. Pierre avait demeuré vingt-cinq ans à
Rome; quelle différence spécifique est entre un trône et une domination, et
pourquoi les nègres ont le nez épaté. D'ailleurs il se proposa de ne jamais
gouverner l'Etat, et de ne faire aucune brochure contre les pièces nouvelles. On
l'appelait monsieur André; c'était son nom de baptême. Ceux qui l'ont connu
rendent justice à sa modestie et à ses qualités, tant acquises que naturelles.
Il a bâti une maison commode dans son ancien domaine de quatre arpents. Son fils
sera bientôt en âge d'aller au collège; mais il veut qu'il aille au collège
d'Harcourt, et non à celui de Mazarin, à cause du professeur Cogé, qui fait des
libelles, et parce qu'il ne faut pas qu'un professeur de collège fasse des
libelles.
Madame André lui a donné une fille fort jolie, qu'il espère
marier à un conseiller de la cour des aides, pourvu que ce magistrat n'ait pas
la maladie que le chirurgien-major veut extirper dans l'Europe chrétienne.
GRANDE QUERELLE
Pendant le séjour de monsieur André à
Paris, il y eut une querelle importante. Il s'agissait de savoir si Marc-Antonin
était un honnête homme, et s'il était en enfer ou en purgatoire, ou dans les
limbes, en attendant qu'il ressuscitât. Tous les honnêtes gens prirent le parti
de Marc-Antonin. Ils disaient : Antonin a toujours été juste, sobre, chaste,
bienfaisant. Il est vrai qu'il n'a pas en paradis une place aussi belle que St.
Antoine; car il faut des proportions, comme nous l'avons vu; mais certainement
l'âme de l'empereur Antonin n'est point à la broche dans l'enfer. Si elle est en
purgatoire, il faut l'en tirer; il n'y a qu'à dire des messes pour lui. Les
jésuites n'ont plus rien à faire; qu'ils disent trois mille messes pour le repos
de l'âme de Marc-Antonin; ils y gagneront, à quinze sous la pièce, deux mille
deux cent cinquante livres. D'ailleurs, on doit du respect à une tête couronnée;
il ne faut pas la damner légèrement.
Les adversaires de ces bonnes gens
prétendaient au contraire qu'il ne fallait accorder aucune composition à
Marc-Antonin; qu'il était un hérétique; que les carpocratiens et les aloges
n'étaient pas si méchants que lui; qu'il était mort sans confession; qu'il
fallait faire un exemple; qu'il était bon de le damner pour apprendre à vivre
aux empereurs de la Chine et du Japon, à ceux de Perse, de Turquie et de Maroc,
aux rois d'Angletene, de Suède, de Danemark, de Prusse, au stathouder de
Hollande, et aux avoyers du canton de Berne, qui n'allaient pas plus à confesse
que l'empereur Marc-Antonin; et qu'enfin c'est un plaisir indicible de donner
des décrets contre des souverains morts, quand on ne peut en lancer contre eux
de leur vivant, de peur de perdre ses oreilles.
La querelle devint aussi
sérieuse que le fut autrefois celle des Ursulines et des Annonciades, qui
disputèrent à qui porterait plus longtemps des œufs à la coque entre les fesses
sans les casser. On craignit un schisme, comme du temps des cent et un contes de
ma mère l'oie, et de certains billets payables au porteur dans l'autre monde.
C'est une chose bien épouvantable qu'un schisme: cela signifie division dans les
opinions, et, jusqu'à ce moment fatal, tous les hommes avaient pensé de même.
Monsieur André, qui est un excellent citoyen, pria les chefs des deux
partis à souper. C'est un des bons convives que nous ayons; son humeur est douce
et vive, sa gaieté n'est point bruyante; il est facile et ouvert; il n'a point
cette sorte d'esprit qui semble vouloir étouffer celui des autres; l'autorité
qu'il se concilie n'est due qu'à ses grâces, à sa modération, et à une
physionomie ronde qui est tout à fait persuasive. Il aurait fait souper gaiement
ensemble un Corse et un Génois, un représentant de Genève et un négatif, le
muphti et un archevêque. Il fit tomber habilement les premiers coups que les
disputants se portaient, en détournant la conversation, et en faisant un conte
très agréable qui réjouit également les damnants et les damnés. Enfin, quand ils
furent un peu en pointe de vin, il leur fit signer que l'âme de l'empereur
Marc-Antonin resterait in statu quo, c'est-à-dire je ne sais où, en attendant un
jugement définitif.
Les âmes des docteurs s'en retournèrent dans leurs
limbes paisiblement après le souper : tout fut tranquille. Cet accommodement fit
un très grand honneur à l'homme aux quarante écus; et toutes les fois qu'il
s'élevait une dispute bien acariâtre, bien virulente entre des gens lettrés ou
non lettrés, on disait aux deux partis: "Messieurs, allez souper chez monsieur
André."
Je connais deux factions acharnées qui, faute d'avoir été souper
chez monsieur André, se sont attiré de grands malheurs.
SCÉLÉRAT CHASSÉ
La réputation qu'avait acquise monsieur André d'apaiser les querelles en
donnant de bons soupers lui attira, la semaine passée, une singulière visite. Un
homme noir, assez mal mis, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, l'œil
hagard, les mains fort sales, vint le conjurer de lui donner à souper avec ses
ennemis.
Quels sont vos ennemis, lui dit monsieur André, et qui
êtes-vous ? - Hélas! dit-il, j'avoue, monsieur, qu'on me prend pour un de ces
maroufles qui font des libelles pour gagner du pain, et qui crient: Dieu, Dieu,
Dieu, religion, religion, pour attraper quelque petit bénéfice. On m'accuse
d'avoir calomnié les citoyens les plus véritablement religieux, les plus
sincéres adorateurs de la Divinité, les plus honnêtes gens du royaume. Il est
vrai, monsieur, que, dans la chaleur de la composition, il échappe souvent aux
gens de mon métier de petites inadvertances qu'on prend pour des erreurs
grossières, des écarts que l'on qualifie de mensonges impudents. Notre zèle est
regardé comme un mélange affreux de friponnerie et de fanatisme. On assure que
tandis que nous surprenons la bonne foi de quelques vieilles imbéciles, nous
sommes le mépris et l'exécration de tous les honnêtes gens qui savent lire.
" Mes ennemis sont les principaux membres des plus illustres académies
de l'Europe, des écrivains honorés, des citoyens bienfaisants. Je viens de
mettre en lumière un ouvrage que j'ai intitulé Antiphilosophique. Je n'avais que
de bonnes intentions mais personne n'a voulu acheter mon livre. Ceux à qui je
l'ai présenté l'ont jeté dans le feu, en me disant qu'il n'était pas seulement
antiraisonnable, mais antichrétien et très antihonnête.
- Eh bien! lui
dit monsieur André, imitez ceux à qui vous avez présenté votre libelle; jetez-le
dans le feu, et qu'il n'en soit plus parlé. Je loue fort votre repentir; mais il
n'est pas possible que je vous fasse souper avec des gens d'esprit qm ne peuvent
être vos ennemis, attendu qu'ils ne vous liront jamais.
- Ne
pourriez-vous pas du moins, monsieur, dit le cafard, me réconcilier avec les
parents de feu monsieur de Montesquieu, dont j'ai outragé la mémoire pour
glorifier le révérend père Routh, qui vint assiéger ses derniers moments, et qui
fut chassé de sa chambre?
- Morbleu lui dit monsieur André, il y a
longtemps que le révérend père Routh est mort allez-vous-en souper avec lui."
C'est un rude homme que monsieur André, quand il a affaire à cette
espèce méchante et sotte. Il sentit que le cafard ne voulait souper chez lui
avec des gens de mérite que pour engager une dispute, pour les aller ensuite
calomnier, pour écrire contre eux, pour imprimer de nouveaux mensonges. Il le
chassa de sa maison comme on avait chassé Routh de l'appartement du président de
Montesquieu.
On ne peut guère tromper monsieur André. Plus il était
simple et naïf quand il était l'homme aux quarante écus, plus il est devenu
avisé quand il a connu les hommes.
LE BON SENS DE MONSIEUR ANDRÉ
Comme le bon sens de monsieur André s'est fortifié depuis qu'il a une
bibliothèque! Il vit avec les livres comme avec les hommes; il choisit; et il
n'est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s 'instruire et d'agrandir son
âme pour un écu, sans sortir de chez soi!
Il se félicite d'être né dans
un temps où la raison humaine commence à se perfectionner.
" Que je
serais malheureux, dit-il, Si l'âge où je vis était celui du jésuite Garasse, du
jésuite Guignard, ou du docteur Boucher, du docteur Aubry, du docteur
Guincestre, ou du temps que l'on condamnait aux galères ceux qui écrivaient
contre les catégories d'Aristote."
La misère avait affaibli les ressorts
de l'âme de monsieur André, le bien-être leur a rendu leur élasticité. Il y a
mille Andrés dans le monde auxquels il n'a manqué qu'un tour de roue de la
fortune pour en faire des hommes d'un vrai mérite.
Il est aujourd'hui au
fait de toutes les affaires de l'Europe, et surtout des progrès de l'esprit
humain.
" Il me semble, me disait-il mardi dernier, que la Raison voyage
à petites journées, du nord au midi, avec ses deux intimes amies, l'Expérience
et la Tolérance. L'Agriculture et le Commerce l'accompagnent. Elle s'est
présentée en Italie; mais la Congrégation de l'Indice l'a repoussée. Tout ce
qu'elle a pu faire a été d'envoyer secrètement quelques-uns de ses facteurs, qui
ne laissent pas de faire du bien. Encore quelques années, et le pays des
Scipions ne sera plus celui des Arlequins enfroqués.
" Elle a de temps
en temps de cruels ennemis en France; mais elle y a tant d'amis qu'il faudra
bien à la fin qu'elle y soit premier ministre.
" Quand elle s'est
présentée en Bavière et en Autriche, elle a trouvé deux ou trois grosses têtes à
perruque qui l'ont regardée avec des yeux stupides et étonnés. Ils lui ont dit:
" Madame, nous n'avons jamais entendu parler de vous; nous ne vous connaissons
pas. - Messieurs, leur a-t-elle répondu, avec le temps vous me connaîtrez et
vous m'aimerez. Je suis três bien reçue à Berlin, à Moscou, à Copenhague, à
Stockholm. Il y a longtemps que, par le crédit de Locke, de Gordon, de
Trenchard, de milord Shaftesbury, et de tant d'autres, j'ai reçu mes lettres de
naturalité en Angleterre. Vous m'en accorderez un jour. Je suis la fille du
Temps, et j'attends tout de mon père."
" Quand elle a passé sur les
frontières de l'Espagne et du Portugal, elle a béni Dieu de voir que les bûchers
de I' Inquisition n'étaient plus si souvent allumés; elle a espéré beaucoup en
voyant chasser les jésuites, mais elle a craint qu'en purgeant le pays de
renards on ne le laissât exposé aux loups.
" Si elle fait encore des
tentatives pour entrer en Italie, on croit qu'elle commencera par s'établir à
Venise, et qu'elle séjournera dans le royaume de Naples, malgré toutes les
liquéfactions de ce pays-là, qui lui donnent des vapeurs. On prétend qu'elle a
un secret infaillible pour détacher les cordons d'une couronne qui sont
embarrassés, je ne sais comment, dans ceux d'une tiare, et pour empêcher les
haquenées d'aller faire la révérence aux mules. "
Enfin la conversation
de monsieur André me réjouit beaucoup; et plus je le vois, plus je l'aime.
D'UN BON SOUPER CHEZ MONSIEUR ANDRÉ
Nous soupâmes hier
ensemble avec un docteur de Sorbonne, monsieur Pinto, célèbre juif, le chapelain
de la chapelle réformée de l'ambassadeur batave, le secrétaire de monsieur le
prince GaIlitzin, du rite grec, un capitaine suisse calviniste, deux
philosophes, et trois dames d'esprit. Le souper fut fort long, et cependant on
ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n'en avait jamais
eu : tant il faut avouer que nous sommes devenus polis; tant on craint à souper
de contrister ses frères! Il n'en est pas ainsi du régent Cogé, et de
l'ex-jésuite Nonotte, et de l'ex-jésuite Patouillet, et de l'ex-jésuite
Rotalier, et de tous les animaux de cette espéce. Ces croquants-là vous disent
plus de sottises dans une brochure de deux pages que la meilleure compagnie de
Paris ne peut dire de choses agréables et instructives dans un souper de quatre
heures. Et, ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils n'oseraient dire en face à
personne ce qu'ils ont l'impudence d'imprimer.
La conversation roula
d'abord sur une plaisanterie des Lettres persanes, dans laquelle on répète,
d'après plusieurs graves personnages, que le monde va non seulement en empirant,
mais en se dépeuplant tous les jours; de sorte que si le proverbe plus on est de
fous, plus on rit a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre.
Le docteur de Sorbonne assura qu'en effet le monde était réduit presque
à rien, Il cita le père Petau, qui démontre qu'en moins de trois cents ans un
seul des fils de Noé (je ne sais si c'est Sem ou Japhet) avait procréé de son
corps une série d'enfants qui se montait à six cent vingt-trois milliards six
cent douze millions trois cent cinquante-huit mille fidèles, l'an 285 après le
déluge universel.
Monsieur André demanda pourquoi, du temps de Philippe
le Bel, c'est-à-dire environ trois cents ans après Hugues Capet, il n'y avait
pas six cent vingt-trois milliards de princes de la maison royale? " C'est que
la foi est diminuée", dit le docteur de Sorbonne.
On parla beaucoup de
Thèbes-aux-cent-portes, et du million de soldats qui sortait par ces portes avec
vingt mille chariots de guerre. " Serrez, serrez, disait monsieur André; je
soupçonne, depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit
Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires.
- Mais enfin, lui dit
un des convives, Thèbes, Memphis, Babylone, Nînive, Troie, Séleucie, étaient de
grandes villes, et n'existent plus. - Cela est vrai, répondit le secrétaire de
monsieur le prince Gallitzin; mais Moscou, Constantinople, Londres, Paris,
Amsterdain, Lyon qui vaut mieux que Troie, toutes les villes de France,
d'Allemagne, d'Espagne, et du Nord, étaient alors des déserts. "
Le
capitaine Suisse, homme très instruit, nous avoua que quand ses ancétres
voulurent quitter leurs montagnes et leurs précipices pour aller s'emparer,
comme de raison, d'un pays plus agréable, César, qui vit de ses yeux le
dénombrement de ces émigrants, trouva qu'il se montait à trois cent soixante et
huit mille, en comptant les vieillards, les enfants, et les femmes. Aujourd'hui,
le seul canton de Berne possède autant d'habitants : il n'est pas tout à fait la
moitié de la Suisse, et je puis vous assurer que les treize cantons ont au-delà
de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs qui servent ou qui
négocient en pays étrangers. Après cela, messieurs les savants, faites des
calculs et des systèmes, ils seront aussi faux les uns que les autres.
Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome, du temps des
Césars, étaient plus riches que les bourgeois de Paris, du temps de monsieur
Silhouette.
" Ah! ceci me regarde, dit monsieur André. J'ai été
longtemps l'homme aux quarante écus; je crois bien que les citoyens romains en
avaient davantage. Ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus
beaux pays de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Europe. Ils vivaient fort
splendidement du fruit de leurs rapines; mais enfin il y avait des gueux à Rome.
Et je suis persuadé que parmi ces vainqueurs du monde il y eut des gens réduits
à quarante écus de rente comme je l'ai été.
- Savez-vous bien, lui dit
un savant de l'Académie des inscriptions et belles lettres, que Lucullus
dépensait, à chaque souper qu'il donnait dans le salon d'Apollon, trente-neuf
mille trois cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante?
mais qu'Atticus, le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois, pour
sa table, au-delà de deux cent trente-cinq livres tournois?
-Si cela
est, dis-je, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie
depuis peu en Italie. J'ai lu comme vous, dans Florus, cette incroyable
anecdote; mais apparemment que Florus n'avait jamais soupé chez Atticus, ou que
son texte a été corrompu, comme tant d'autres, par les copistes. Jamais Florus
ne me fera croire que l'ami de César et de Pompée, de Cicéron et d'Antoine, qui
mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d'or
par mois.
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Madame
André, prenant la parole, dit au savant que, s'il voulait défrayer sa table pour
dix fois autant, il lui ferait grand plaisir.
Je suis persuadé que cette
soirée de monsieur André valait bien un mois d'Atticus; et les dames doutèrent
fort que les soupers de Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La
conversation fut très gaie, quoique un peu savante. Il ne fut parlé ni des modes
nouvelles, ni des ridicules d'autrui, ni de l'histoire scandaleuse du jour.
La question du luxe fut traitée à fond. On demanda si c'était le luxe
qui avait détruit l'empire romain, et il fut prouvé que les deux émpires
d'Occident et d'Orient n'avaient été détruits que par la controverse et par les
moines. En effet, quand Alaric prit Rome, on n'était occupé que de disputes
théologiques; et quand Mahomet II prit Constantinople, les moines défendaient
beaucoup plus l'éternité de la lumière du Tabor, qu'ils voyaient à leur nombril,
qu'ils ne défendaient la ville contre les Turcs.
Un de nos savants fit
une réflexion qui me frappa beaucoup : c'est que ces deux grands empires sont
anéantis, et que les ouvrages de Virgile, d'Horace, et d'Ovide, subsistent.
On ne fit qu'un saut du siècle d'Auguste au siècle de Louis XIV. Une
dame demanda pourquoi, avec beaucoup d'esprit, on ne faisait plus guère
aujourd'hui d'ouvrages de génie?
Monsieur André répondit que c'est parce
qu'on en avait fait dans le siècle passé. Cette idée était fine et pourtant
vraie; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Ecossais, qui
s'est avisé de donner des règles de goût et de critiquer les plus admirables
endroits de Racine sans savoir le français f. On traita encore plus sévèrement
un Italien nommé Denina, qui a dénigré l'Esprit des lois sans le comprendre, et
qui surtout a censuré ce que l'on aime le mieux dans cet ouvrage.
Cela
fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait Pour le Tasse. Quelqu'un des
convives avança que le Tasse, avec ses défauts, était autant au-dessus d'Homère,
que Montesquieu, avec ses défauts encore plus grands, est au-dessus du fatras de
Grotius. On s'éleva contre ces mauvaises critiques, dictées par la haine
nationale et le préjugé. Le signor Denina fut traité comme il le méritait, et
comme les pédants le sont par les gens d'esprit.
On remarqua surtout
avec beaucoup de sagacité que la plupart des ouvrages littéraires du siècle
présent, ainsi que les conversations, roulent sur l'examen des chefs-d'œuvre du
dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite. Nous sommes comme des
enfants déshérités qui font le compte du bien de leurs pères. On avoua que la
philosophie avait fait de très grands progrès; mais que la langue et le style
s'étaient un peu corrompus.
f. Ce Monsieur Home, grand juge
d'Ecosse, enseigne la manière de faire parler les héros d'une tragédie avec
esprit; et voici un exemple remarquable qu'il rapporte de la tragédie de Henri
IV, du divin Shakespeare. Le divin Shakespeare introduit milord Falstaff, chef
de justice, qui vient de prendre prisonnier le chevalier Jean Coleville, et qui
le présente au roi:
"Sire, le voilà, je vous le livre; je supplie Votre
Grâce de faire enregistrer ce fait d'arrnes parmi les autres de cette journée,
ou pardieu je le ferai mettre dans une ballade avec mon portrait à la tête; on
verra Coleville me baisant les pieds. Voilà ce que je ferai si vous ne rendez
pas ma gloire aussi brillante qu'une pièce de deux sous dorée; et alors, vous me
verrez, dans le clair ciel de la renommée, ternir votre splendeur comme la
pleine lune efface les charbons éteints de l'élément de l'air, qui ne paraissent
autour d'elle que comme des têtes d'épingles."
C'est cet absurde et
abominable galimatias, très fréquent dans le divin Shakespeare, que Monsieur
Jean Home propose pour le modèle du bon goût et de l'esprit dans la tragédie.
Mais en récompense Monsieur Home trouve l'Iphigénie et la Phèdre de Racine
extrêmement ridicules.
C'est le sort de toutes les conversations
de passer d'un sujet à un autre. Tous ces objets de curiosité, de science, et de
goût disparurent bientôt devant le grand spectacle que l'impératrice de Russie
et le roi de Pologne donnaient au monde. Ils venaient de relever l'humanité
écrasée, et d'établir la liberté de conscience dans une partie de la terre
beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l'empire romain. Ce service rendu au
genre humain, cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques, fut
célébré comme il devait l'être. On but à la santé de l'impératrice, du roi
philosophe, et du primat philosophe, et on leur souhaita beaucoup d'imitateurs.
Le docteur de Sorbonne même les admira: car il y a quelques gens de bon sens
dans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d'esprit chez les Béotiens.
Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grands
établissements qu'on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire
l'histoire de Charles XII, qui a passé sa vie à détruire, que celle de Pierre le
Grand, qui a consumé la sienne à créer. Nous conclûmes que la faiblesse et la
frivolité sont la cause de cette préférence; que Charles XII fut le don
Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon; que les esprits superficiels
préfèrent l'héroïsme extravagant aux grandes vues d'un législateur; que les
détails de la fondation d'une ville leur plaisent moins que la témérité d'un
homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques; et qu'enfin la
plupart des lecteurs aiment mieux s'amuser que s'instruire. De là vient que cent
femmes lisent les Mille et une Nuits contre une qui lit deux chapitres de Locke.
De quoi ne parla-t-on point dans ce repas, dont je me souviendrai
longtemps! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet
éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu'un bon
déclamateur était aussi rare qu'un bon poète. Le souper finit par une chanson
très jolie qu'un des convives fit pour les dames. Pour moi, j'avoue que le
banquet de Platon ne m'aurait pas fait plus de plaisir que celui de monsieur et
de madame André.
Nos petits-maîtres et nos petites-maîtresses s'y
seraient ennuyés sans doute: ils prétendent être la bonne compagnie; mais ni
monsieur André ni moi ne soupons jamais avec cette bonne compagnie-là.
------------------------- FIN DU FICHIER homecu1 --------------------------------