Coudray
Jean Luc COUDRAY
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extrait de NONA

Quatorze Juillet
 

 Il revint de la rue. Il entra dans la salle à manger. Il s'assit sur la table. Il cassa un vase avec des tulipes. Sa femme apparut. Elle vit la noyade des tulipes. Mais c'était le quatorze Juillet.
 Elle se pencha et ramassa les tulipes. Le vent fit bouger une fenêtre. Il y eut un éclair de beau temps. Elle piqua les tulipes dans une cruche.
 ”Il fait beau, si on sortait ?” dit-il.
 Mais elle refusa. Il y avait la cuisine. Il y avait aussi le salon.
 ”Bon, je sors”, dit-il.
 Il claqua la porte. Il descendit l'escalier. Il se mélangea à la fête. Les rires étaient serrés comme des bouquets. La chaleur se condensait sur les visages. Il tourna en rond, il fit le beau, il remonta chez lui. Il s'enfonça dans un fauteuil.
 Il y avait au plafond un véritable labyrinthe d'idées ingénieuses. Le plafond servait de refuge pour la pensée. Il conservait tout en écailles. C'était une sorte de grand réfrigérateur.
 Il quitta son fauteuil et dit :
 ”C'est la fête. Viens avec moi !”
 Mais sa femme avait horreur du beau temps et des journées grand modèle. Il ressortit en claquant la porte.
 Dans la rue, il profita du ciel, des nuages parfaitement empaquetés et du sentiment de Bon Dieu qui bourdonnait dans les oreilles.
 Il profita de tout cela à pleins poumons, à pleines dents. Il fut crémeux à cœur. Il fut de plaisanterie facile. Il fut heureux point par point. Il présida à sa joie de vivre. Il se nomma ”sixième république”. Il inventa des déraisons. Il embrassa les mouches sur la bouche.
 Puis, il se sentit vieux et inutile et remonta chez lui.
 Sa femme avait renversé les tulipes. Les fleurs gisaient sur le parquet comme de gros poissons rouges. Elle les frottait au vitriol. Elle agrafait des épines sur leurs tiges. Elle les salait, elle les sucrait.
 Il s'enfonça à nouveau dans le fauteuil.
 ”Ferme la fenêtre”, dit-il à sa femme.
 Elle s'approcha de la fenêtre. Elle vit l'anniversaire des nuages. Elle vit le balancement du ciel, son langage universel, son bleu d'étude. Elle vit la fanfare. Elle fut surprise par les masques, les rires d'enfants, la vie à gagner.
 Elle ferma la fenêtre. Le silence rota. L'horloge marqua six heures. Il eut faim. Elle lui servit du lait. Il le but sans précipitation.
 Puis, il mourut subitement, la bouche en croix, les yeux ouverts, un œil étonné.
 Elle s'affola. Elle téléphona au docteur. Mais les rues étaient bloquées. Il faisait chaud. Les vitres étaient marquées par la poussière.
 Il était là, balbutiant pour rien. Rien à dire. Elle avait balayé avant. Elle pria Dieu une fois encore, la pensée jointe.
 Et le plafond. Le grand plafond qui gardait tout au frais. Le grand sourire du plafond, presque incliné. Son grand chemin de pièces en pièces. Ses fausses marches, ses auréoles, ses champignons, son tabac, sa poussière sainte, son silence crémeux.
 ”Le plafond, grand frigidaire”, avait-il dit.
 Elle s'assit dans la chaise à bascule. Le médecin avait le temps de venir. Petit à petit, le jour baissa. La lumière fut pointue. Le soleil traversa la pièce.
 Quand le médecin arriva, elle dormait, le visage parfaitement en règle.




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