Quatorze Juillet
Il revint de la rue. Il entra dans la
salle à manger. Il s'assit sur la table. Il cassa un vase avec des
tulipes. Sa femme apparut. Elle vit la noyade des tulipes. Mais c'était
le quatorze Juillet.
Elle se pencha et ramassa les tulipes.
Le vent fit bouger une fenêtre. Il y eut un éclair de beau
temps. Elle piqua les tulipes dans une cruche.
”Il fait beau, si on sortait ?” dit-il.
Mais elle refusa. Il y avait la cuisine.
Il y avait aussi le salon.
”Bon, je sors”, dit-il.
Il claqua la porte. Il descendit l'escalier.
Il se mélangea à la fête. Les rires étaient
serrés comme des bouquets. La chaleur se condensait sur les visages.
Il tourna en rond, il fit le beau, il remonta chez lui. Il s'enfonça
dans un fauteuil.
Il y avait au plafond un véritable
labyrinthe d'idées ingénieuses. Le plafond servait de refuge
pour la pensée. Il conservait tout en écailles. C'était
une sorte de grand réfrigérateur.
Il quitta son fauteuil et dit :
”C'est la fête. Viens avec moi
!”
Mais sa femme avait horreur du beau
temps et des journées grand modèle. Il ressortit en claquant
la porte.
Dans la rue, il profita du ciel, des
nuages parfaitement empaquetés et du sentiment de Bon Dieu qui bourdonnait
dans les oreilles.
Il profita de tout cela à pleins
poumons, à pleines dents. Il fut crémeux à cœur. Il
fut de plaisanterie facile. Il fut heureux point par point. Il présida
à sa joie de vivre. Il se nomma ”sixième république”.
Il inventa des déraisons. Il embrassa les mouches sur la bouche.
Puis, il se sentit vieux et inutile
et remonta chez lui.
Sa femme avait renversé les tulipes.
Les fleurs gisaient sur le parquet comme de gros poissons rouges. Elle
les frottait au vitriol. Elle agrafait des épines sur leurs tiges.
Elle les salait, elle les sucrait.
Il s'enfonça à nouveau
dans le fauteuil.
”Ferme la fenêtre”, dit-il à
sa femme.
Elle s'approcha de la fenêtre.
Elle vit l'anniversaire des nuages. Elle vit le balancement du ciel, son
langage universel, son bleu d'étude. Elle vit la fanfare. Elle fut
surprise par les masques, les rires d'enfants, la vie à gagner.
Elle ferma la fenêtre. Le silence
rota. L'horloge marqua six heures. Il eut faim. Elle lui servit du lait.
Il le but sans précipitation.
Puis, il mourut subitement, la bouche
en croix, les yeux ouverts, un œil étonné.
Elle s'affola. Elle téléphona
au docteur. Mais les rues étaient bloquées. Il faisait chaud.
Les vitres étaient marquées par la poussière.
Il était là, balbutiant
pour rien. Rien à dire. Elle avait balayé avant. Elle pria
Dieu une fois encore, la pensée jointe.
Et le plafond. Le grand plafond qui
gardait tout au frais. Le grand sourire du plafond, presque incliné.
Son grand chemin de pièces en pièces. Ses fausses marches,
ses auréoles, ses champignons, son tabac, sa poussière sainte,
son silence crémeux.
”Le plafond, grand frigidaire”, avait-il
dit.
Elle s'assit dans la chaise à
bascule. Le médecin avait le temps de venir. Petit à petit,
le jour baissa. La lumière fut pointue. Le soleil traversa la pièce.
Quand le médecin arriva, elle
dormait, le visage parfaitement en règle.