Nous sommes en chemin, nous marchons, nous marchons ; tu as mis la lumière de tes pas dans l'ombre des miens ; nous cheminons, nous cheminons - exode ou méthode qui sait ? - nous allongeons le pas dans la poussière que nous ont léguée d'autres promeneurs ; nous devisons, nous faisons commerce de langues et de silences. Rien ne nous pousse, rien ne nous presse. Nous laissons la fatigue sur l'herbe du talus où nous avons marqué notre halte, nous prêtons l'oreille à l'insecte qui s'est hissé jusqu'à la cime d'une graminée, tu lis le vol d'une corneille, nous nous arrêtons plus loin, au bord d'un ruisseau où je prête ma voix au journal de Matsuo Munefusa, dit Bashô.
Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient pareillement sont voyageurs. Celui qui sur une barque vogue sa vie entière, celui qui la main au mors d'un cheval s'en va au devant de sa vieillesse, jour après jour voyage, du voyage fait son gîte. Des Anciens du reste, nombreux furent ceux qui en voyage moururent. Et moi-même, depuis je ne sais quelle année, lambeau de nuage cédant à l'invite du vent, je n'avais cessé de nourrir des pensers vagabonds...
Et moi-même, lambeau de nuage cédant
à l'invite du vent... Les mots ont écho vers l'amont et nous
ne savons plus qui les a prononcés, ni si je suis Bashô d'avoir
porté sa voix, ni si tu es Bashô, toi, Lecteur compagnon qui
chemines avec moi depuis quelques heures - car, je l'espère, tu
auras pris le temps de chaque phrase, tu auras donné à chaque
mot la chance d'être un caillou voué à la lente érosion
sur la sente où nous allons vers ce lieu-dit du Bout-du-Monde.
Et tout lieu est lieu-dit qui s'écrit
dans nos pas, tout lieu est Bout-du-Monde, quand bien même, ça
et là, d'autres noms y ont, de haute mémoire, sédimenté
leurs lettres ; tout lieu est Bout-du-Monde qui en appelle à l'au-delà,
au pas de plus, au franchissement d'une question vers une autre question,
à l'affranchissement d'une réponse qui s'aveugle. Et nous
sommes lambeaux de nuage, toi et moi, outrepassant le bout-du-Monde, indifférents
à l'achevé, étrangers à l'abouti, et tu sais,
comme je sais, que ni le lieu ni le livre ne sont le but, tu sais, comme
je sais, que l'un et l'autre ne sont, s'ils sont, que seuils infiniment
ouverts du visage ou du poème.
Nous marchons, les genoux articulent les versets
de la prière du chemin; nous marchons, les chevilles portent les
strophes de la poussière. Nous allons, penchés sur le flanc
de la montagne, la main pesant sur le bâton. Nous allons. Chaque
pas scande le Bout-du-Monde, chaque pas est premier pas, chaque pas est
outre-pas. Tu tournes les pages.
le voyage de mille lieues
commence par un pas
Tu cites Lao-tseu. Avec la même allégresse, tu nommes les insectes, tu racontes les pierres. Nous marchons, nous ne fuyons pas, nous marchons. Nous lisons, nous ne fuyons pas nous lisons. Nous écrivons. Nos pas apprennent la danse du pinceau ou de la plume au milieu de la sente. Tu t'arrêtes à nouveau, tu t'asseois contre le flanc de la montagne, tu sors de ton sac un rouleau de papier, le bâton d'encre noire, la gourde dont tu prélèves une gorgée qui suffit à un nuage, à l'aventure d'une strophe, à l'élégance d'un paraphe.
vers le col de Muraton
le chemin serpente
ciel nuageux
l'éclair simplifie
nos pas
Tu as posé ce tanka sous quelques coups
de crayon gras qui ont, lors d'une précédente halte, retenu
trois cailloux d'un chemin, une touffe d'herbes sèches. Tu ne dis
rien, je ne dis rien. Du bout de mon bâton je retourne un crapaud
exsangue sous une nuée d'argus bleutés. Attraction, répulsion,
notes-tu sur ton carnet de voyages, sont faces d'une même monnaie.
Tu ne t'attardes pas. La marche est le commentaire, dis-tu en te redressant,
et tu ajoutes : Savons -nous où nous sommes ; savons-nous si nous
avons passé la frontière ? Qui peut nous dire si nous sommes
déjà au-delà du Bout-du-Monde ? Comme je veux m'enquérir
d'une réponse auprès d'un muletier qui monte derrière
nous, tu m'arrêtes : Laisse l'homme à son œuvre, fais-tu.
Ce qu'il te dira ne changera rien à nos pas.