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Jean Marie BARNAUD
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Voici le précipité de la communication que Jean Marie Barnaud a faite au festival du livre de Mouans-Sartoux, à l'occasion d'un débat, le 18 octobre  1997 sur le thème :
"Le politique et les bibliothèques",

débat dont le Monde s'est fait l'écho, Serge Braudeau étant l'animateur.
Jean Marie Barnaud nous a fait l'amitié de nous le confier en attendant sa parution .
 

Libérer la parole

Vous demandez si l’on doit censurer les livres inspirés par des idéologies extrêmes, et leur refuser l’abri d’une bibliothèque. Implicitement, donc, vous posez la question de savoir s’il faut admettre que Mein Kampf, par exemple, ou alors des textes révisionnistes, puissent figurer au catalogue d’une bibliothèque municipale.
Je ne peux adopter le point de vue d’un spécialiste, ni m’appuyer sur aucune donnée statistique pour vous répondre. Mon point de vue et ma pratique sont ceux de la poésie. Laquelle, quand on l’autorise à parler, parle juste.
Et ce qu’elle me souffle, en l’occurrence, c’est ceci :

Nous voulons tous que la bibliothèque soit le lieu par excellence où jouent librement le désir, le plaisir et le savoir.
En quoi elle doit être une « école ».
Dès lors, comment concilier ce libre jeu avec quelque forme de censure que ce soit ?
La liberté, c’est vrai, fait peur. Mais elle ne fait peur qu’à ceux à qui on n’en a pas appris l’usage. Si la bibliothèque n’est que ce que dit d’elle son étymologie étroite, une case où ranger des livres, voire un tombeau, alors, oui, elle peut être un lieu où règnent la terreur, et cette forme parti-culière de mort qu’est la censure.

Mais si elle est un espace ouvert, comme je le vois si souvent, où l’on montre ce que c’est que lire et écrire, écouter et parler, c’est-à-dire rencon-trer la présence énigmatique de l’autre, alors je ne vois pas en quoi l’on de-vrait craindre d’y faire figurer quelque livre que ce soit : les livres ignobles, comme les conduites ignobles que l’on pratique ici et là ces temps-ci, sont toujours négateurs de l’autre. Un esprit libre, et que l’initiation aux livres a formé à l’esprit critique, ne les craint pas. Un esprit libre, n’est-ce pas, sait bien que la force brutale et sa fanfare sont toujours dans l’erreur. Puisque jamais elles n’aiment.
Si l’on est d’accord là-dessus, le reste, c’est-à-dire les choix nécessaires, repose, chaque fois que c’est encore possible, sur un dialogue ouvert, entre le conservateur, son équipe, les lecteurs, et les élus locaux.

Autre chose encore.
Il faut multiplier, dans les bibliothèques, la pratique de la poésie. Et pourquoi ?
C’est que la poésie, fille de la liberté, ou liberté en acte, si l’on préfère, enseigne la première des résistances. Sa fibre à elle, c’est le grand refus. Elle dit que c’est rire aux parents, que rire au soleil  (1).
En quoi résiste-t-elle, me direz-vous ?
En ce qu’elle est constamment une réévaluation de la parole. En ce que son grand souci, c’est d’entrer au cœur même de la langue pour, justement, la mettre en liberté (2) .
La folie qu’elle ouvre alors dans l’être, folie, oui, comme on parle d’un amour fou, est à mille années lumière des pratiques de la censure. Lesquelles sont la barbarie tout court. La poésie sait dire « non ». Elle enseigne à dire « non ». Elle ne plaisante pas avec les porcs (3) .
Elle sait à qui, à quoi, elle donnera son congé.
Et son bonjour.
Qui craindrait pour elle l’avancée, même masquée, des langues brutales, sanglées et bottées, dont on dit qu’elles sont de bois ?
Personne.
Là où nous sommes, dit-elle, il n’y a pas de crainte urgente (4) .

J.-M. Barnaud. En souvenir de Mouans-Sartoux, 18/10/97
 

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