débat dont le Monde s'est fait l'écho,
Serge Braudeau étant l'animateur.
Jean Marie Barnaud nous a fait l'amitié
de nous le confier en attendant sa parution .
Vous demandez si l’on doit censurer
les livres inspirés par des idéologies extrêmes, et
leur refuser l’abri d’une bibliothèque. Implicitement, donc, vous
posez la question de savoir s’il faut admettre que Mein Kampf, par exemple,
ou alors des textes révisionnistes, puissent figurer au catalogue
d’une bibliothèque municipale.
Je ne peux adopter le point de
vue d’un spécialiste, ni m’appuyer sur aucune donnée statistique
pour vous répondre. Mon point de vue et ma pratique sont ceux de
la poésie. Laquelle, quand on l’autorise à parler, parle
juste.
Et ce qu’elle me souffle, en l’occurrence,
c’est ceci :
Nous voulons tous que la bibliothèque
soit le lieu par excellence où jouent librement le désir,
le plaisir et le savoir.
En quoi elle doit être une
« école ».
Dès lors, comment concilier
ce libre jeu avec quelque forme de censure que ce soit ?
La liberté, c’est vrai,
fait peur. Mais elle ne fait peur qu’à ceux à qui on n’en
a pas appris l’usage. Si la bibliothèque n’est que ce que dit d’elle
son étymologie étroite, une case où ranger des livres,
voire un tombeau, alors, oui, elle peut être un lieu où règnent
la terreur, et cette forme parti-culière de mort qu’est la censure.
Mais si elle est un espace ouvert,
comme je le vois si souvent, où l’on montre ce que c’est que lire
et écrire, écouter et parler, c’est-à-dire rencon-trer
la présence énigmatique de l’autre, alors je ne vois pas
en quoi l’on de-vrait craindre d’y faire figurer quelque livre que ce soit
: les livres ignobles, comme les conduites ignobles que l’on pratique ici
et là ces temps-ci, sont toujours négateurs de l’autre. Un
esprit libre, et que l’initiation aux livres a formé à l’esprit
critique, ne les craint pas. Un esprit libre, n’est-ce pas, sait bien que
la force brutale et sa fanfare sont toujours dans l’erreur. Puisque jamais
elles n’aiment.
Si l’on est d’accord là-dessus,
le reste, c’est-à-dire les choix nécessaires, repose, chaque
fois que c’est encore possible, sur un dialogue ouvert, entre le conservateur,
son équipe, les lecteurs, et les élus locaux.
Autre chose encore.
Il faut multiplier, dans les bibliothèques,
la pratique de la poésie. Et pourquoi ?
C’est que la poésie, fille
de la liberté, ou liberté en acte, si l’on préfère,
enseigne la première des résistances. Sa fibre à elle,
c’est le grand refus. Elle dit que c’est rire aux parents, que
rire au soleil (1).
En quoi résiste-t-elle,
me direz-vous ?
En ce qu’elle est constamment une
réévaluation de la parole. En ce que son grand souci, c’est
d’entrer au cœur même de la langue pour, justement, la mettre
en liberté (2) .
La folie qu’elle ouvre alors dans
l’être, folie, oui, comme on parle d’un amour fou, est à mille
années lumière des pratiques de la censure. Lesquelles sont
la barbarie tout court. La poésie sait dire « non ».
Elle enseigne à dire « non ». Elle ne plaisante pas
avec les porcs (3) .
Elle sait à qui, à
quoi, elle donnera son congé.
Et son bonjour.
Qui craindrait pour elle l’avancée,
même masquée, des langues brutales, sanglées et bottées,
dont on dit qu’elles sont de bois ?
Personne.
Là où nous sommes,
dit-elle, il n’y a pas de crainte urgente (4)
.
J.-M. Barnaud. En souvenir de Mouans-Sartoux,
18/10/97
1.- Rimbaud.
>>> texte
2.- Hugo.>>> texte
3.- Char.>>>
texte
4.- Char. >>>
texte
>>> haut page
>>> retour carrefour
des écrivains