J'avance entre deux murs de pierres sèches,
deux silences, deux retombées de ciel. La nuit a fait moisson de
ronces pour que l'aube entoure les collines de son écharpe mauve.
Celle d'hier, t'en souviens-tu? Celle de la dame noire dont les doigts
se nouaient aux laines et tiraient pour s'assurer à chaque pas de
ce souffle qui la tenait encore. Celle de toujours.
J'avance, les yeux voûtés
dans l'ombre claire de ce qui fit pays et n'est plus que cette brassée
de pierres, douloureuses comme ces lampes dont le fer grinçait dans
le cercle éteint de leur lumière, les soirs d'été,
longtemps après le départ des amis.
II
J'avance, et le jour monte.
J'avance, encore.
La chaleur gagne. Dilate les routes.
Dalle le ciel de bleu. Parfume l'air de quelques nuages.
Derrière, comme retenu, le vent
attend.
De moi, des pierres, du ciel, qui bouge
quand tout tremble?
C'est comme la lavande. Quand elle se
noie dans l'eau calme des vieilles armoires. Elle ne pèse
pas plus que ce nuage qui s'effiloche dans le bleu familier que découpe
Mascarda, ma fidèle aux feux de sous la terre.
Tout ce qui m'entoure est tout ce qui
s'en va. J'en deviens l'ombre. Contre l'argile du chemin, cette tache.
Ce peu de sombre.
III
A qui revient fouiller l'âpre brouillard
des linges noirs, la candeur d'une neige d'avril sur les vergers en fleurs
offre ses flammes.
Plus il caresse les branches, plus il
étreint les fleurs, et plus brûlent ses yeux. Ce sont déjà
des lignes de cendre qui les veinent.
IV
J'ai beau courir jusqu'au ruisseau. Le
bruit de l'eau dans les saponaires orchestre le désordre de ma mémoire.
Il y a bien toujours, ici ou là,
des pierres, un ciel, des pommiers, un olivier de bohême, du sable,
le soleil et ses gammes, un étang que noircit la montagne, une tour
qui brûle dans l'été, des os anonymes dans l'argile
d'une cave...
Il y a bien tout cela. Comme une galerie
des glaces qu'on aurait mise sous verre. Des fois qu'à y entrer
vraiment on y risque son visage et que le coeur n'ait plus pour se barricader
que ses éclats.
V
La salle des pas perdus d'où toujours
nous partons est déserte. Les guichets restent ouverts.