Il y a peu encore - on n'en finissait pas,
non seulement de régler leurs comptes aux mots-impasses : inspiration,
création, auteur, etc...mais encore de jouer avec ce que l'on nommait
mots-carrefours: écriture texte, inconscient, histoire, travail,
trace, production, scène... - on ne parlait que du travail d'écriture.
Même si Baudelaire, le premier - Avant Rimbaud et ses "horribles
travailleurs"! - afin de river leurs clous aux "amateurs du délire"
- Voyez l'aède Ion face à Socrate! - pensait qu'il convenait
de "faire voir aux gens du monde quel labeur exige cet objet de luxe qu'on
nomme Poésie", même si le traducteur de Poe avait raison,
dans son intention polémique, d'insister sur le travail et son procès
dans toute composition, que d'abus, souvenez-vous!
Détournons-nous de tout cela.
Pensons aux premiers mots.
Pensons à leur manière
de se donner - Kairos - en dehors de tout travail, excepté ce "métier
de vivre" dont parlait Pavese et sur lequel insistait Rilke dans ses Cahiers
de Malte Laurids Brigge lorsqu'il affirmait que les vers n'étaient
pas des sentiments mais des expériences.
Pensons à leur fragilité,
à leur précarité, à leur vocation à
se perdre - Tant d'autres ont dû sombrer dont nous ne saurons rien!
- mais pensons également à leur force, à cette énergie
qui leur a permis de s'arracher à ce flot de pensées qui
n'arrête jamais, à ce continuum qui roule incessamment sa
nuit, pour venir s'inscrire d'une manière soudaine et tout à
fait inattendue sur le bout de la langue ou sur la page blanche.
C'est ainsi que, toujours, les premiers
mots surgissent et s'imposent. Moins par je ne sais trop quelle lourdeur
qu'au contraire par la légèreté de ce qui n'était
pas attendu. Hasard. Rencontre. Insistants, ils cognent à la vitre.
Cet "autre de (notre) parole", selon les mots d'Yves Bonnefoy, il convient
de l'accueillir comme les grecs offraient l'hospitalité aux étrangers,
en différant l'instant des questions: qui êtes-vous? d'où
venez-vous? Il importe de ne pas peser de toute notre lourdeur. Evitons
de les éteindre, de les renvoyer à leur nuit. N'intervenons
pas. Ne faisons pas écran. Il fait à peine jour.
Les premiers mots sont toujours matinaux.
C'est même à cela qu'on les reconnaît, à cette
fraîcheur qui les enveloppe. Mots de réveil, ils précèdent
leur sens. Ainsi savent-ils de nous, disait Char, ce que nous ignorons
d'eux.
Il faudra les écouter si nous
voulons y voir.
Les premiers mots arrivent en carillon.
Ce qu'ils disent importe moins que la manière qu'ils ont de sonner
entre eux, à partir de leur propre valeur tonale. Ensemble, ils
définissent un timbre, quelque chose d'indicible finalement puisque
son être ne dépend que de lui-même. C'est lui qui impose
la hauteur de sa note et la frappe de son rythme. Longtemps cela résonne
dans plusieurs directions à la fois: monte, descend, s'éloigne,
revient.
Les premiers mots sont des monolithes
sonores. Ils finissent par délimiter un espace où vibrants,
ils rayonnent leurs feux tournants. Peu à peu, ceux-ci creusent
les alentours d'un paysage où l'on voit alors d'autres mots approcher,
s'appeler et s'épeler comme s'ils devaient se comprendre les uns
les autres.
A la lumière des premiers mots
- C'est l'ouïe du poète qui voit! - le poète va lire
tous les mots qui maintenant se pressent, attiser le feu de leurs échos
antérieurs, s'émerveiller de leurs résonances, éprouver
leurs convenances. Lisant, il élira et liera des mots dans le poème
en travail, comme l'ardoisier choisit, taille et assemble les ardoises
du toit en construction.
Tel est le travail d'écriture
- cette "tâche ardoisière", aimait à dire Char - un
art du jointoyage, de l'ajustement des mots, ardoises fines du poème.