La voiture
avance à une lenteur exaspérante. D'une facture futuriste, tout en aluminium, et
pourtant munie de quatorze roues, il lui faudra quand même près d'une demie heure pour
effectuer un cycle complet, c'est-à-dire s'enrouler complètement autour du pilier puis
refaire en sens inverse le même parcours spiral.
Le filin qui lui impose un tracé immuable est aussi le cordon qui la nourrit. Il
est à la fois entrave et source de l'énergie électrique d'où elle tire son mouvement.
Ainsi, comme Sisyphe, la voiture répétera sans cesse la même action avec le même
résultat. Le châssis incurvé du véhicule signe d'ailleurs la condamnation; aucune
autre trajectoire ne lui est possible, elle est pour ainsi dire spécialiste, par sa forme
même, du mouvement courbe. Toujours recommencé. Toujours prévisible. Pendant ce temps,
une voix énumère les événements qui ont fait les manchettes d'un journal depuis 1951.
Un extrait de la chronique journalistique de tout près d'un demi-siècle défile ainsi.
Mais si un spectateur se présente dans la salle, l'enregistrement de la voix
s'inverse un court moment, rendant inintelligible l'audition du texte. Comme un trouble
émotionnel passager perturbant la parole. Comme un émoi soudain au coeur d'une promenade
monotone. Ainsi la machine signifie à celui qui entre qu'elle a reconnu sa présence.
À quelques mois de l'an 2000, cette nouvelle machine de Robert
Saucier s'applique à troubler les repères temporels. Il y a d'abord la lenteur
"anachronique" de cette mécanique aux quatorze roues disparates, anachronique
dans un contexte technologique qui impose pourtant à tout objet, à toute action le
critère définitif de la vitesse. Il y a aussi cette façon de construire une
représentation du futur selon l'angle d'un imaginaire antérieur. Ainsi, le véhicule
dont s'inspirerait la voiture sisyphienne est le robot Sojourner qui s'est posé sur Mars
le 4 juillet 1997. Elle en reprend approximativement les dimensions. Mais sa carrosserie
évoque plutôt une vision futuriste de l'automobile... appartenant aux années vingt. Le
présent est déplacé au passé comme figure travestie d'un futur relatif. Prospective et
rétrospective confondent alors intimement leurs voix.
Les oeuvres de Robert Saucier nous ont habitués à un humour aussi furtif que
grinçant. C'est encore ici, comme dans Des machines qui ne peuvent mentir
(1997), l'entreprise prévisionnelle qui fait l'objet d'une machination ironique1.
Car, dans une logique déterministe, il est relativement facile de prévoir à court terme
l'évolution d'un système simple et fermé. Comme une machine courbe retenue à un point
fixe. Mais il en va tout autrement des systèmes ouverts et complexes. Comme l'évolution
d'une technologie ou d'une société... Et puis les victoires technologiques prennent
parfois des apparences si modestes. Ainsi le premier exploit de Sojourner a été de
parcourir 40 centimètres (oui! 40 longs centimètres) sur le sol martien pour
"découvrir" un rocher de quelques kilogrammes, aimablement baptisé Barnacle
Bill. Ainsi traduit, ce fragment de la mission Pathfinder fait de la planète du dieu
guerrier le théâtre d'une action très très humblement mythique.
Mais ceci dit, si une dose suffisante de patience nous habite,
on peut voir ici le présent et prévoir le futur à satiété, avec une confiante
certitude. Sauf la venue du spectateur dont l'irruption imprévisible provoquera une
soudaine perturbation du système, un émoi vocal imprévu. Toujours, le facteur humain!
Par Jean-Pierre Latour