antisemitisme
maintenant la lettre
 
 

maintenant la lettre n° 28 mai 1999



Anti-sémitisme et anti-capitalisme

" Juifs. Faire un article contre cette race, qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des françaises; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer... Par le fer ou par le feu, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... Tolérer les vieillards qui n’engendrent plus. Travail à faire. Ce que les peuples du Moyen Age haïssaient d’instinct, je le hais avec réflexion et irrévocablement. La haine du juif comme de l’Anglais doit être notre premier article de foi politique. "

P.-J. Proudhon, Carnets,
26/12/1847.

C’est moi qui souligne. L’exercice du commentaire devient difficile. Proudhon théoricien de la solution finale de la question juive. Que s’est-il passé? Bonne question. Il y avait eu ce livre d’Alphonse Toussenel, les Juifs, rois de l’époque - Histoire de la féodalité financière, paru en 1845, à Paris. Deuxième édition dans les premiers mois de 1847. Ce texte de Proudhon date du 26 décembre de la même année. L’avait-il lu? On n’en sait rien. " C’est très probable ", pense Haubtmann. Le texte du 26 décembre a été trouvé dans les carnets de Proudhon. C’était un projet d’article qui devait paraître dans un journal hebdomadaire qui ne vit jamais le jour, le Peuple. Proudhon ne l’a pas écrit, Proudhon ne l’a pas publié. Et alors? Alors, dit Daniel Halévy, qui a beaucoup réfléchi à la question, peut-être a-t-il " retenu sa main "?

Simultanément, dans la même liste d’articles à faire, il y en aurait eu un autre au sujet du " Dr Marx ". Proudhon avait reçu quelque temps plus tôt Misère de la philosophie. D’après Haubtmann, la veille de ce 26 décembre, Proudhon aurait eu des conversations avec des Allemands de Paris. Y a-t-il un rapport entre sa furie antisémite du 26 et le livre de Marx, ce juif dont Proudhon parlait la veille avec quelques Allemands, antisémites virulents, comme l’explique Haubtmann? Probablement, mais là aussi, on n’en sait rien. Noyés dans les dizaines de milliers de pages de l’œuvre de Proudhon, on retrouve bien des fois des phrases antisémites, de ci de là, quelques dizaines de phrases, dispersées, mais jamais rien de tel que l’effrayant texte ci-dessus reproduit.

Est-ce à dire que nous sommes là face à un accident? Du tout, tranche Haubtmann. Selon lui, on a eu bien de la chance que Proudhon ne l’écrive pas, cet article. Il aurait tout aussi bien pu en faire un livre. Proudhon pensait ce qu’il écrivait et il écrivait ce qu’il pensait. Toussenel aussi. Toussenel était un disciple de Fourier. Fourier aussi était antisémite. Comme beaucoup d’autres après lui, dans le mouvement socialiste naissant. Pourquoi?

Une nation dans la nation ?

Toussenel écrivait : " Les juifs sont une nation dans la nation française, quoi qu’ils fassent et qu’ils disent, et ils y seront la nation conquérante et dominatrice avant peu. " C’était une idée de Fourier. Une de ces idées que Proudhon, jeune ouvrier typographe, avait pu lire en composant le Nouveau monde industriel de Fourier, en 1829.

Fourier considérait que " l’admission des juifs au droit de cité " avait été une erreur de la Révolution française. Il proposait des mesures, lui aussi : leur interdire certains métiers, les disperser dans les campagnes, etc. Pourquoi ça? La " nation juive " avait envahi les " fonctions improductives ", expliquait Fourier. Et que sont donc ces " fonctions improductives "? Celles du " commerce ". La boucle est bouclée.

A quoi réfléchissait Fourier? Au " nouveau monde industriel ". A quoi réfléchissaient Proudhon, Marx ou Toussenel? Au nouveau monde industriel. Et qu’y avait-il donc de si extraordinaire dans ce nouveau monde pour mériter tant d’attentions? Des machines. Les machines permettent de faire le travail d’un an en un jour. Elles ont tout de la pierre philosophale longtemps recherchée par les alchimistes. Comment produire de la richesse, beaucoup de richesse, à partir de rien, presque rien, un malheureux tas de ferraille, une machine.

La question des machines

Les socialistes s’intéressaient passionnément à ce mystère insondable : quel serait l’effet des machines sur le monde? Apparemment, les machines étaient de simples inventions humaines. Et le monde n’était définitivement plus magique, puisque la magie était là, sous les yeux des ouvriers, puisque la magie, ils la faisaient eux-mêmes.

Ils voyaient bien, ces ouvriers, que, du jour au lendemain, leur force de travail s’était spectaculairement démultipliée. Leur salaire non. Comment un tel paradoxe était-il possible? Ils produisaient cent fois plus, et ils gagnaient toujours pareil, ou presque : ils étaient toujours pauvres. La pensée socialiste s’organise autour de ce paradoxe. Quant à la pauvreté, le christianisme avait fixé la doctrine depuis longtemps. " Les premiers seront les derniers ", prévenait l’Evangile.

Il est là, le secret de l’antisémitisme moderne. Le mythe du peuple déicide, tenu pour responsable de la mort du Christ, est évidemment symbolique. Les socialistes ne croyaient pas plus au Christ qu’au pape. Que symbolise donc le Christ, pour eux? La Justice, la Morale, ces valeurs centrales chez Proudhon. Chez Proudhon comme chez tout le monde. Ce sera une des grandes mystifications du marxisme que de faire croire que ce moteur fondamental de l’homme, autrement nommé conscience, pouvait ne compter pour rien. Comme si le mouvement socialiste n’était pas avant tout un mouvement moral.

Quelle est donc cette offense supérieure à la morale dont les juifs pouvaient être tenus responsables? Revenons à Proudhon pour tenter d’éclaircir ce mystère. Quelques mois plus tôt, bien avant qu’il reçoive le livre de Marx, mais probablement après qu’il eut lu celui de Toussenel, on trouve, toujours dans les carnets de Proudhon, à la date du 24 mai 1847, un autre paragraphe antisémite.

On dit que le judaïsme aurait " enfanté le christianisme ". " C’est faux ", répond Proudhon. " Le judaïsme a infesté le christianisme. " En quoi? Quelques lignes plus loin, dans ce paragraphe raturé, en partie illisible, on trouve la réponse : " C’est Salomon repu, c’est l’oisif blasé; c’est le riche insultant au travail; c’est l’égoïste crachant à la face de l’humanité. " Ainsi, nul besoin d’aller chercher dans la nuit des temps. Le crime du judaïsme, comme nous l’expliquait déjà Fourier, c’est d’avoir envahi " les fonctions improductives du commerce ", depuis la Révolution française. En même temps qu’apparaissaient les machines. Or ces machines, que font-elles? Elles produisent une richesse dont les pauvres ne voient presque rien.

Des richesses détournées

La pensée socialiste hasarde alors une explication dramatiquement simpliste : les richesses ainsi produites qui ne parviennent jamais aux pauvres, il faut bien qu’elles soient détournées. C’est ce que Marx appellera la théorie de la plus-value. Au lieu de voir que ces richesses servent essentiellement à se reproduire, à produire plus de richesses, à développer le nouveau monde industriel, en se réinvestissant, par l’intermédiaire de la Bourse par exemple, les socialistes adoptent un point de vue tombant apparemment sous le sens : les richesses produites grâce aux machines sont détournées par les riches. La pensée socialiste est tout entière là-dedans.

Ainsi, donc, le miracle de la révolution industrielle aurait été gâché par les riches. Alors qu’il devient manifestement possible de produire assez de richesses pour tous, par cupidité ceux-ci imposeraient inutilement aux pauvres de rester dans la misère. Au fameux bilan du socialisme, il ne faudra pas oublier ce détail : en analysant la société comme fondée sur une faute morale de cette ampleur, le socialisme a introduit dans la pensée politique, en même temps que la générosité, un autre ingrédient qui en avait été étonnamment absent jusqu’à lui, sauf dans la pensée religieuse : la haine.

Que viennent faire les juifs là-dedans? Il faut écouter attentivement Proudhon, il vient de nous le dire : ils ont " infesté le christianisme ". La société chrétienne traditionnelle était pacifique, comparée à ce nouveau monde industriel où il y avait de tels mécanismes de haine. Contrairement à ce qu’écriront Marx et Engels dès la première page du Manifeste du Parti communiste, seigneurs et paysans vivaient en bon entendement. Ils partageaient la même religion. Ils voyaient donc le monde de la même façon. La révolution industrielle dissoudra ces liens plus sûrement que l’abolition des privilèges de 1789, qui est un résultat de cette montée en puissance exceptionnelle du travail humain.

Avec l’apparition du socialisme et la laïcisation de la société s’instaure une scission dans la conscience. Pourquoi? Parce que les hommes n’ont pas compris les machines. Le grand honneur du socialisme, c’est d’avoir tenté de comprendre ces machines, ce qu’on appelait le machinisme. Son déshonneur, c’est de ne pas y être parvenu. Le socialisme a une vision naturaliste du monde, c’est-à-dire qu’il perçoit naturellement les évidences qui ont l’air de se dégager du fonctionnement du monde. Appliquée au miracle de la société industrielle, cette méthode péchait gravement par insuffisance. Il n’y a pas que des évidences dans la mécanique de cette société particulièrement évoluée. L’erreur de base de l’analyse du machinisme aura été de penser que le capital est un produit de la machine. C’est en fait l’inverse. Sans le capitalisme, apparu quelques siècles plus tôt, il n’y aurait jamais eu de société industrielle. Lorsque les socialistes désignent comme cible le capitalisme, en fait c’est la société industrielle qu’ils visent.

Civilisation schizophrène

Ce n’est pas par hasard que le socialisme est obligé de recourir à l’histoire mythique des " sociétés primitives " pour illustrer sa démonstration de la possibilité du communisme, la communauté dont parle Proudhon. C’est à une société préindustrielle qu’ils rêvent.

Avec le socialisme apparaît au sein de la société une véritable vocation de destruction de la civilisation. Et donc une civilisation schizophrène. Deleuze et Guattari ont écrit un livre fameux en son temps qui s’appelait l’Anti-Œdipe. Il était sous-titré : " capitalisme et schizophrénie ". C’était sûrement une voie de recherches intéressante, mais ce qui est encore plus sûr, c’est qu’il y aurait largement matière à une autre étude sur le thème du socialisme et de la schizophrénie. C’est cette schizophrénie qui apparaît comme le nez au milieu de la figure dans toutes les expériences dudit socialisme réel, dans tous les pays où il a été tenté. C’est que, dès le départ, le socialisme se postule comme une insurrection contre la réalité. Or la mécanique du monde lui échappe, comme à tout le monde d’ailleurs.

Les religions, auxquelles on peut certainement reprocher d’avoir développé des passions haineuses, avaient au moins l’avantage de préserver pour les hommes l’idée du mystère. Elles s’en remettaient à Dieu pour avoir une intelligence globale du monde. Ce dispositif avait la sagesse de prévoir qu’on ne puisse pas prétendre tout savoir. L’homme laïc, à l’âge de la science, lui, a souvent la prétention inverse.

Fourier, Proudhon et Marx seront l’archétype de cet homme moderne. Ils développeront des systèmes de compréhension globale du monde, des systèmes prétendant à la scientificité, des systèmes théoriquement parfaits. Ils oubliaient un peu vite ce premier adage du savoir : il n’est qu’une brèche dans l’océan de ce qu’on ne connaît pas. Il n’y a pas de système parfait, hormis des systèmes religieux. Le socialisme, c’est une religion sans dieu. La religion moins le mystère. A partir du moment où il n’y avait plus de mystère, la question du mal se posait très différemment. Il devait s’incarner.

Monothéisme et refus de la diversité

L’antisémitisme était ancien, endémique en Occident comme dans le monde musulman. Par un de ces curieux retournements de l’histoire, il était le fils du monothéisme, inventé par les juifs. Puisqu’il n’y avait qu’un seul dieu, il ne pouvait pas y en avoir deux... Un seul dieu impliquait un monde homogène. C’était la négation de toute diversité. Plus encore, ce concept impliquait que les autres, ceux qui ne partageaient pas cette foi, ne pouvaient qu’être dans l’erreur, et porteurs du mal.

Transposée sur les vastes territoires que la chrétienté et l’islam réussirent à conquérir, cette foi se vit confrontée à la difficulté d’une présence hétérogène en son sein : celle des juifs, dont l’empire romain avait supprimé l’existence politique et provoqué la dispersion. Ainsi, si les deux grands monothéismes, l’islam et le christianisme, ne pouvaient que se haïr réciproquement, ils ne pouvaient que haïr de même leur ancêtre commun, le judaïsme, dont les adeptes vivaient en leur sein.

Avant de devenir socialiste, l’anti-capitalisme était l’expression de la noblesse et de l’Eglise, qui " rendaient les juifs responsables de la montée du capitalisme ", dont ils pressentaient bien qu’elle annonçait leur déclin, comme l’explique Bernard Lewis.

Fourier d’abord, son disciple Toussenel ensuite, Pierre Leroux et Proudhon, enfin, reprendront cette inspiration antisémite de la noblesse et du clergé pour donner corps à la dénonciation du capitalisme. Proudhon est certainement le plus virulent, le plus explicite d’entre eux, mais s’il ne perdit pas son temps à écrire le livre qu’il projetait sur cette question juive qui l’intéressait tant, c’est peut-être parce qu’il avait déjà été écrit par un autre de ces fameux antisémites anticapitalistes : Karl Marx. " Dans cet ouvrage ", aujourd’hui introuvable, " Marx affirme retrouver chez les juifs, et jusque dans le judaïsme, les caractères les plus détestables du système capitaliste : la cupidité et la rapacité ", écrit Bernard Lewis. Ainsi, le socialisme, selon Marx, serait " une organisation de la société qui supprimerait les conditions nécessaires du trafic, par suite la possibilité du trafic " et " rendrait le juif impossible ".

Avant qu’Hitler ne se charge de les gazer, Engels considérait les juifs de Pologne comme " la race la plus sale de toutes ". Marx, lui, remarquait qu’" ils se multiplient comme des poux ". Quant à Bakounine, il voyait les juifs comme " un peuple de sangsues assoiffées de sang, une secte d’exploiteurs étroitement unies par-delà les frontières nationales et les divergences d’opinions politiques ". Il dénonçait " cette passion mercantile qui constitue l’un des principaux traits de leur caractère national ".

" Quand les pogroms éclatèrent en Russie, fidèles à leurs principes, les disciples de Bakounine, loin de les condamner ou de tenter de s’y opposer, les encouragèrent activement ", écrit Lewis. Bakounine appelait les masses à se révolter contre le " tsar juif " en ces termes : " Seul le sang peut effacer les souffrances du peuple. Vous avez déjà commencé à vous révolter contre les juifs. Vous avez eu raison. Car, bientôt, une insurrection dirigée contre le tsar, les nobles et les juifs balaiera toute la Russie. " Il faudra attendre 1890 pour lire sous la plume d’Engels, après la mort de Marx, une condamnation de l’antisémitisme.

Il n’est pas inutile de remarquer que ce fameux pamphlet antisémite de Marx, la Question juive, date de 1844, c’est-à-dire de l’époque de sa prise de conscience socialiste. Ecrit et publié à Paris, dans les Annales franco allemandes, il paraît en même temps que sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, texte dans lequel il définit déjà parfaitement l’ensemble de son point de vue, parlant du prolétariat comme d’" une catégorie sociale de portée universelle parce que chargée de souffrance universelle et qui n’aspire pas à une justice particulière, parce qu’elle est la victime d’une injustice générale... une classe de la société qui ne peut se libérer qu’en libérant toutes les autres ".

Un autre socialiste allemand, antérieur à Marx, Fichte, disciple de Kant restera dans l’histoire pour son Discours à la nation allemande, véritable texte fondateur du nationalisme allemand. Comme les autres penseurs antisémites socialistes, il considérait que les juifs ont constitué, " au sein de tous les pays de l’Europe... un Etat puissant, animé de sentiments hostiles, qui est continuellement en guerre avec tous les autres ".

Juifs et protestants

Là où Fichte est réellement passionnant, c’est quand il se hasardait à proposer une solution : " Je ne sache pas de moyen de nous défendre contre eux sinon de conquérir pour eux leur terre promise et les y envoyer tous. "

Lorsqu’on a vu l’histoire de l’Etat d’Israël, cette phrase est étonnamment prophétique. Elle permet d’éclairer le sionisme pour ce qu’il est : une des formes les plus étranges de l’antisémitisme. Et il ne faut pas oublier que le sionisme aussi est un socialisme.

Il est à noter que, bien plus que les juifs, les protestants incarnaient le développement du capitalisme. On trouve là une des origines du profond sentiment anti-anglais qu’évoque Proudhon – " le juif et l’Anglais ", dit-il –, sentiment aujourd’hui converti dans l’anti-américanisme massif de notre société.

A ce sujet, Toussenel était très explicite : " J’appelle de ce nom méprisé de juif tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui... Et qui dit juif dit protestant, et il est fatal que l’Anglais, que le Hollandais et le Genevois, qui apprennent à lire la volonté de Dieu dans le même livre que le juif, professent pour les lois de l’équité et pour les droits des travailleurs le même mépris que le juif. "

Il est inutile de lire ces textes si l’on ne veut pas comprendre qu’il ne s’agit pas là d’un délire, mais au contraire d’un ensemble d’opinions raisonnées, d’un antisémitisme réfléchi, comme l’explique si bien Proudhon : " Ce que les peuples du Moyen Age haïssaient d’instinct, je le hais avec réflexion et irrévocablement. " On réfléchit avec son langage. Les hommes de la chrétienté pensaient en antisémites naturellement.

On pourra lire des milliers de pages de Proudhon, sans y voir jamais l’ombre d’une méchanceté. La profonde humanité qui ressort de sa lettre à Marx en est caractéristique. Que ces quelques paragraphes antisémites aient éloigné la plupart d’entre nous de son œuvre est regrettable. C’est probablement la plus grande œuvre philosophique du XIXe siècle français. Il était sans aucun doute génial, mais manifestement un peu trop sûr de lui. Sa haine des juifs, comme des femmes, restera comme une tache indélébile, mais, plus gravement encore, elle l’aura empêché de déployer son génie plus utilement.

On pourrait hasarder, en conclusion, une hypothèse à mon sens intéressante : les principales erreurs du socialisme trouvent leur origine dans cette " réflexion ". A partir du moment où le problème social posé par la société industrielle pouvait trouver sa source dans une prétendue responsabilité, que ce soit celle des juifs, celle des riches ou celle des protestants, à partir du moment où il y avait un coupable, il n’y avait plus moyen de rien comprendre.

Le mouvement socialiste perdra son temps à rechercher des coupables là où il n’y a que la mécanique du monde. Au lieu de s’attacher à corriger utilement cette mécanique, la pensée socialiste ne pouvait que dériver sous de multiples formes délirantes.

Pendant que les révolutionnaires fantasmaient sur les banquiers cupides, ventrus et juifs, les plus éminents d’entre eux, les Rotschild, s’appuyaient sur leur réseau international et familial pour préserver la paix en Europe, et ils y parvinrent dans une large mesure, laissant à la société industrielle le répit dont elle avait besoin pour prendre son envol.

L’exception Saint-Simon

Parmi les grands maîtres de la pensée socialiste du XIXe siècle, il n’y en a qu’un seul chez qui on ne trouve pas trace d’antisémitisme : c’est Charles-Henri de Saint-Simon. Ce n’est probablement pas par hasard. Si sa doctrine conserve tout de la générosité du socialisme, elle n’est à aucun moment éradicatrice.

" Du passé faisons table rase " n’est pas un concept saint-simonien. S’il en est critique, s’il prétend tout autant que les autres réformer profondément le monde dans lequel il vit, Saint-Simon ne propose pas sa doctrine comme une négation du monde. Il respecte le réel. Ainsi, ses disciples, armés d’un idéalisme au moins égal à celui des autres socialistes, travailleront à développer le monde dans tous les sens où cela leur semblera utile. On leur doit le canal de Suez et celui de Panama. On leur doit les chemins de fer, et aussi la banque moderne, plus encore qu’aux Rotschild.

Les saint-simoniens ne raisonnaient pas dans un monde fermé, sans avenir, sans histoire, dont toute la vérité serait là, immuable, un monde transformable uniquement par son abolition. Contrairement aux autres socialistes, ils croyaient à raison dans l’avenir de la société industrielle. Alors que les uns s’acharnaient à annoncer, génération après génération, que ce monde horrible ne pouvait que dégénérer et que les prolétaires y seraient toujours plus malheureux, les saint-simoniens se sont lancés avec passion dans l’aventure du nouveau monde industriel. L’histoire du monde n’a pas cessé de démentir les uns et de conforter les autres. Les saint-simoniens étaient peut-être naïfs, mais moins que leurs camarades antisémites. Les disciples de Charles-Henri de Saint-Simon n’étaient pas aveuglés par la haine.

Le virus de la haine

La principale responsabilité du socialisme aura été d’empêcher qu’on réfléchisse plus utilement à des questions aussi graves que la question sociale, en introduisant le virus dangereux de la haine dans le mouvement de ces sociétés en développement rapide. Plutôt que de haïr inutilement les banquiers, ont eut mieux fait de réfléchir, éventuellement avec eux, comme le proposaient les saint-simoniens, aux nécessaires transformations de la mécanique sociale, avec détermination et générosité.

La détermination et la générosité sont restées dans l’opposition au monde. Les riches ont eu peur, à raison, puisqu’on voulait effectivement les égorger. Le monde n’avait dès lors le choix qu’entre le maintien de " l’exploitation " et les horreurs de la révolution sociale, stalinienne ou hitlérienne. n

Michel Sitbon