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| L'HÉRITAGE DE GANDHI Christian BRUNIER (novembre 99) |
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Gandhi, artisan de la non-violence. Quel rouet pour notre époque ? Un témoin lumineux pour l'humanité. |
Jean-Marie Muller Jean-Baptiste Libouhan Solange Fernex Christian Delorme Bernadette Bayada Thomas Weber |
Ces articles sont tirés d'une plaquette de huit pages réalisée par les rédactions de:
Silence 9, rue Dumenge 69004 LYON
L'HÉRITAGE DE GANDHI
Ceux qui s'accordent à encenser Gandhi pour sa grandeur morale récusent
généralement sa qualité d'homme politique. Et pourtant, le leader indien
recèle de multiples facettes : le "Mahâtma" ("la grande
âme". Tagore), "fakir séditieux à demi-nu" (Churchill),
"pèlerin en quête de la vérité" (Nehru), "pur héros" (Lanza
del Vasto) ou "stratège politique". Jamais homme ne suscita de
jugements si diamétralement opposés. La clé de ce personnage complexe est
sans doute donnée par Nehru dans son livre Ma vie et mes prisons. Il montre que
la vérité de cet homme hors normes se dérobe toujours à l'analyse. En
définitive, on peut se demander, 50 ans après sa mort, si Gandhi fut "le
politicien le plus saint ou le saint le plus politicien".
De quoi sommes-nous redevables à cet homme qui a "inauguré dans la politique humaine le plus puissant mouvement depuis près de deux mille ans" (Romain Rolland) ? Est-il l'inspirateur de l'idée de non-violence ? Rien n'est moins sûr. Le concept d'ahimsa - que Gandhi définissait comme la "bienveillance envers tout ce qui vit" et qui guida sa conduite au tout début de son action fit son apparition en Inde au VIe siècle avant notre ère au sein du jaïnisme. L'ahimsa qui se définit comme le refus catégorique du recours à la violence fut développé par le Bouddha. Quatre siècles plus tard, on trouve dans le Sermon sur la montagne un enseignement analogue. Gandhi s'inspira de ces différentes traditions mais également de Tolstoï avec qui il entretint une correspondance passionnante. Est-ce à lui que nous devons l'action non-violente, cette "manière spécifique d'agir" excluant tout recours à la violence meurtrière ? La réponse est négative. Plusieurs chercheurs ont montré que les modes d'action non-violents furent adoptés dès l'Antiquité. Au XIXe siècle, les Hongrois résistèrent à la domination autrichienne (1859-1867) et les Finlandais à la russification de leur pays (1898-1905) par des moyens non-violents. De même, avant que Gandhi n'entre en scène, les tactiques non-violentes du général Da Silva Rondon (1910-1947) avaient brisé l'hostilité de treize tribus guerrières au cour des terres vierges du Brésil. Pensée ou action, la non-violence était déjà à l'ouvre quand le jeune Mohandas la découvrit pour la première fois en Angleterre, à travers le mouvement des suffragettes. Pourtant Gandhi renouvelle complètement la vision que l'on pouvait avoir de la non-violence en transformant cette sagesse en l'instrument politique qui allait contraindre les Anglais à se séparer du plus "beau joyau de la couronne". C'est précisément dans l'application des "principes de non-violence" à la libération des Indes du joug colonial que Gandhi dévoile son génie. Le chef du parti du Congrès dégage un nouvel horizon à l'humanité souffrante en étant "le premier leader à penser la non-violence en termes de stratégie politique" affirme l'historien Jacques Sémelin. On peut même dater l'événement précise-t-il.
Un instrument universel d'émancipation au service des opprimés. En effet, le 11 septembre 1906, jeune avocat au Transvaal, Gandhi fit prêter serment à la communauté indienne réunie dans le théâtre de Johannesburg "de ne jamais se soumettre à la Loi noire". Il s'agissait d'un projet visant à obliger les Asiatiques à se faire inscrire sur les registres de police afin de leur délivrer un certificat d'identité muni des empreintes des dix doigts. Cette mesure infamante et discriminatoire fut le point de départ des campagnes de désobéissance civile de Gandhi. Depuis cette journée historique de 1906, la non-violence est devenue un instrument universel d'émancipation au service des opprimés. Elle s'est développée aux Etats-Unis avec Martin Luther King et César Chavez, en Afrique avec Albert Luthuli et Desmond Tutu, en Amérique latine avec Dom Helder Camara, Mgr. Proano, José Mario Carvalho de Jesus, le Service Paix et Justice (Serpaj) co-fondé par le Prix Nobel de la paix, Adolfo Perez Esquivel, le mouvement des sans-terres au Brésil, avec Mgr Ruiz Garcia au Chiapas, en Asie avec Mgr Francisco Claver et Cory Aquino (Philippines), avec le mouvement des étudiants chinois, la résistance du peuple tibétain à l'invasion chinoise et Aung San Suu Kyi en Birmanie. Sur notre continent européen, les exemples de luttes non-violentes ou de résistances civiles viennent à l'esprit de tous, particulièrement en France, que l'on fasse référence au sauvetage des juifs au Chambon-sur-Lignon, à la lutte du Larzac, à la Marche des Beurs, aux actions directes non-violentes de l'association "Droit au logement", au mouvement des sans-papiers ou à "l'appel à désobéir" contre le projet de loi Debré lancé par 66 cinéastes. Longtemps méconnues, négligées ou méprisées, les expériences des mouvements civiques agissant de façon non-violente font aujourd'hui l'objet d'études sérieuses.
2/Ces formes politiques de combat non-violent ne garantissent pas le succès ainsi qu'en atteste la répression sanglante des étudiants de la place Tien An Men. Comme dans toute stratégie, de multiples facteurs doivent être réunis pour en assurer la réussite. L'analyse la plus pénétrante de l'action de Gandhi a été faite par Simone Panter-Brick dans son livre Gandhi contre Machiavel, elle en tire la conclusion que "l'efficacité des campagnes politiques gandhiennes est fonction de la force organisée appuyée par l'action du nombre (...). Il serait illusoire de penser que les techniques non-violentes - au nombre de 198 selon le chercheur et politologue américain, Gene Sharp - puissent être appliquées comme des "recettes". Le discernement politique est préalable à toute stratégie de l'action, c'est-à-dire à l'"organisation offensive des forces non-violentes en vue d'un objectif précis". En cette matière, le choix de la période la plus favorable au revirement des autorités, le point d'application du combat (Loi noire, impôt sur le sel...) ou "prise" révélant l'injustice ou le conflit et les moyens de communication pour le faire savoir comptent tout autant que les méthodes utilisées pour parvenir au but fixé.
La fin et les moyens
Ne faudrait-il pas encore dissiper un malentendu à propos de la "la non-violence" ? Est-elle de nature éthique ou politique ? Est-elle une sagesse ou une technique ? Le mouvement non-violent oscille constamment entre ces deux polarités. Au premier niveau d'analyse, on peut comprendre la non-violence comme un mode d'action éthico-politique. Celui-ci repose sur le principe de cohérence entre les moyens et les fins illustré par la formule "les moyens sont des fins qui se font". L'usage de modes d'action excluant la violence est déjà la préfiguration de la société pacifiée, juste et fraternelle vers laquelle tendent tous nos efforts. On ne peut bâtir une société juste "sur un monceau de cadavres", n'est-ce pas un enseignement essentiel de l'échec du stalinisme et de la plupart des mouvements révolutionnaires qui ont cru faire le "bonheur de l'humanité" sans égard pour les moyens utilisés puisque "seules importent les fins" ?
Il serait cependant dangereux d'inverser le rapport entre les moyens et les fins en considérant l'objectif à atteindre comme sans importance. L'usage de moyens non-violents n'assigne pas automatiquement des objectifs justes à ceux qui s'en font les champions comme le montre la grève des camionneurs qui a préparé la chute d'Allende au Chili. La recherche inlassable de la justice et de la liberté pour tous est l'étoile du berger du militant non-violent, cette finalité exige de lui qu'il fasse usage de moyens qui ne contredisent pas cette utopie.
Dans le monde tel qu'il est, cette exigence morale souffre quelques rares
exceptions. La tragédie de Srebrenica et du Kosovo veut nous rappeler que le
pire n'est plus incertain et que le moyen encore le plus sûr de parer à
l'urgence, faute d'acteurs non-violents prêts à s'interposer entre les
bourreaux et leurs victimes, peut être l'intervention armée. Cet humble
conviction peut prévenir les "artisans de paix" de ne jamais figer
leur conception vivante de la non-violence en une nouvelle idéologie que rien
ne distinguerait plus du pacifiste radical qui préfère "la paix à tous
prix", formule consacrant la trahison des valeurs qui donnent sens à
l'histoire humaine.
Christian Brunier Membre du MAN Paris IDF
Sources :
- "Gandhi contre Machiavel". Simone Panter-Brick. Éditions Denoël,
1963
- "Gandhi et la non-violence". Suzanne Lassier. Ed. du Seuil. 1970
- "La non-violence". Christian Mellon et Jacques Sémelin. PUF
(coll.Que
sais-je ?, n° 2912), 1994
- "Non-violence : Ethique et Politique". MAN/FPH. 1996
- "Gandhi, l'insurgé". Jean-Marie Muller. Ed. Albin Michel. 1997
- Revue : "Alternatives Non-Violentes" n° 100 et 102 (BP 27 - 13122
Ventabren)
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GHANDI, Artisan de la non-violence.
Le nom et le visage de Gandhi sont devenus familiers aux Occidentaux et, cependant, sa pensée et son action leur restent largement méconnues Généralement, ils nourrissent pour lui l'admiration lointaine que l'on porte volontiers aux personnages que la légende a auréolés d'un halo de sagesse. Mais Gandhi reste largement ignoré au milieu même de sa célébrité.
Au nom de Gandhi se trouve associé le mot de non-violence. Mais parce que l'idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable qui domine nos sociétés nous a donné une conception positive de la violence, nous avons le plus souvent une perception négative de la non-violence. Dès lors que la violence apparaît comme la vertu de l'homme fort qui a le courage de prendre les plus grands risques pour lutter contre l'injustice et défendre la liberté, la non-violence est considérée comme la faiblesse de l'homme lâche, résigné à subir le joug des oppresseurs et pactisant par avance avec les agresseurs.
L'absence totale de mal-veillance
Le mot non-violence est la traduction du terme sanscrit ahimsa employé dans les textes philosophiques de la littérature hindouiste et bouddhique. Ce mot est formé du préfixe négatif a et du substantif himsa qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un être vivant. L'ahimsa est donc la prise de conscience, la maîtrise et le renoncement à ce désir de violence qui est en l'homme. "La non-violence parfaite, écrit Gandhi, est l'absence totale de malveillance" à l'encontre de tout ce qui vit. (...) Sous sa forme activée, la non-violence s 'exprime par la bienveillance à l'égard de tout ce qui vit. C'est l'amour pur" (1).
Lâcheté, violence et non-violence
Ce que Gandhi a montré, non seulement par la parole mais surtout par l'action, c'est que, Si la violence est préférable à la lâcheté, la non-violence est une attitude plus courageuse que la violence. "Je crois vraiment, affirme-t-il en J920, que là où il n'y a que le choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. (...) C'est pourquoi je préconise à ceux qui croient à la violence d'apprendre le maniement des armes. Je préférerais que l'Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir par lâcheté, devenir ou rester l'impuissant témoin de son propre déshonneur Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus humain que le châtiment. (...) La non-violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L'esprit est assoupi chez la brute et celle-ci ne connaît d'autre loi que la force physique. La dignité de l'homme réclame de lui l'obéissance à une loi supérieure, - à la puissance de l'esprit" (2).
Ainsi, opter pour la non-violence, c'est vouloir respecter la vie de tous les êtres vivants. C'est, pour cela, dire non à toutes les justifications de la violence qui font d'elle un droit de l'homme ; c'est délégitimer la violence.
Ainsi, pour Gandhi, la non-violence n'est pas seulement, elle n'est pas d'abord une méthode d'action, elle est une attitude, c'est-à-dire essentiellement un regard, un regard de bienveillance et de bonté envers l'autre homme. La non-violence est pour Gandhi un principe "Je crois, affirme-t-il, dans le principe de non-violence ' ("I believe in the principle of non-violence) (3)). Elle est selon lui le principe même de la recherche de la vérité. "La non-violence et la vérité, écrit-il, sont si étroitement enlacées qu'il est pratiquement impossible de les démêler et de les séparer l'une de l'autre. Elles sont comme les deus faces d'une même médaille ou plutôt d'un disque métallique lisse et sans aucune marque. Qui peut dire quel en est le revers et quel en est l'avers ? " (4).
Apprendre à dire "Non"
La recherche de la vérité sur le chemin de la non-violence exige de mettre en uvre des moyens d'action qui soient en cohérence avec la fin poursuivie "Les moyens, affirme Gandhi, peuvent être comparés à une graine et la fin à un arbre; et il existe le même rapport intangible entre les moyens et la fin qu'entre la graine et l'arbre" (5>.
Selon Gandhi, ce qui fait la puissance de l'empire britannique aux Indes, ce n'est pas tant la capacité de violence des Anglais que la capacité de soumission des Indiens." Ce ne sont pas tant les fusils britanniques, affirme-t-il, qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire" (6). Dès lors, pour se libérer du joug qui pèse sur eux, les Indiens doivent cesser toute coopération avec le gouvernement qui les opprime. "Le gouvernement, assure Gandhi, n 'a aucun pouvoir en dehors de la coopération volontaire ou forcée du peuple. La force qu'il exerce, c 'est notre peuple qui la lui donne entièrement. Sans notre appui, cent mille Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos villages.
La question que nous avons devant nous est par conséquent d'opposer notre volonté à celle du gouvernement ou, en d'autres termes, de lui retirer notre coopération. Si nous nous montrons fermes dans notre intention, le gouvernement sera forcé de plier devant notre volonté ou de disparaître" (7). "Une nation de 350 millions de personnes, affirme encore Gandhi. n 'a pas besoin du poignard de l'assassin, elle n 'a pas besoin de la coupe de poison, elle n 'a pas besoin de l'épée, de la lance ou de la balle de fusil Elle a seulement besoin de vouloir ce qu'elle veut et d'être capable de dire "Non", et cette nation apprend aujourd'hui à dire "Non" (8).
Gandhi pense que l'oppression subie par les Indiens ne vient pas tant de la méchanceté personnelle des Anglais que de la malfaisance du système colonial britannique. Dès lors, sa stratégie vise à la fois à "convertir" les Anglais, c'est-à-dire à tenter de leur faire prendre conscience de l'injustice qu'ils font subir aux Indiens, et à les "contraindre" en les privant de la coopération dont ils ont besoin pour assurer leur domination et sans laquelle ils deviennent impuissants. "Notre résistance à l'oppression britannique, assure-t-il, ne signifie pas que nous voulions du mal au peuple britannique. Nous cherchons à le convertir non à le battre sur le champ de bataille. Notre révolte contre l'autorité britannique est désarmée. Mais que nous convertissions ou non les Britanniques (c'est nous qui soulignons), nous sommes décidés à rendre leur domination impossible par la non-coopération non-violente. C'est une méthode invincible par sa nature même. Elle est basée sur la connaissance qu'aucun spoliateur ne peut parvenir à ses fins sans un certain degré de coopération involontaire ou forcée de la part de sa victime" (9).
Le sens même de notre existence et de notre histoire
Gandhi, en définitive, est un personnage fort complexe. "C 'était, affirmait Jawaharlal Nehru, un extraordinaire paradoxe que cet homme" (10). Gandhi est un intuitif et sa pensée, toujours en prise sur l'événement, présente souvent des contrastes qui heurtent nos raisonnements cartésiens et peuvent nous déconcerter. Ainsi lui arrive-t-il de se mouvoir entre un idéalisme moral quelque peu incertain et un réalisme politique très rigoureux. Nous ne saurions donc figer sa pensée dans un quelconque "gandhisme" qui se présenterait comme une doctrine fermée sur elle même. Il reste que l'apport de Gandhi est essentiel à la compréhension de la non-violence. Il y a un avant et un après Gandhi à la fois dans la réflexion philosophique sur l'exigence éthique de non-violence qui fonde l'humanité de l'homme. et dans l'expérimentation de la stratégie de l'action non-violente qui permet la résolution pacifique des conflits. Gandhi ne nous offre pas des réponses à répéter, mais il nous invite à poser avec lui des questions essentielles dont l'enjeu concerne le sens même de notre existence et de notre histoire. Et, comme lui-même a tenté de le faire en son temps, il nous appartient d'inventer ici et maintenant les meilleures réponses possibles.
Jean-Marie MULLER
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Porte-parole du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN, 2l ter,rue Voltaire, 75011), auteur de nombreux ouvrages dont Le principe de non- violence, Parcours philosophique (Desclée de Brouwer) et Gandhi l'insurgé, L'épopée de la marche du sel (Albin Michel). |
(1) Young Jndia, 1919-1922, Madras, S. Ganesan Publisher, 1924, p. 286. Selon leur signification étymologique, les mots mal-veillance (du latin maie volens, mal-veillant) et bien-veillance (du latin bene vo/ens. bien-veillant) expriment l'idée de "vouloir du mal" et de "vouloir du bien". Gandhi utilise les mots anglais ill-will et good-will.
(2)Vol. 18, p. 132-133.
(3) Vol. 18. p. 265.
(4) Vol. 44. p. 59.
(5) Hind Swaraj or Indian Home Ru/e. Ahmedabad, Navajivan Publishing Plouse, 1938, p. 71.
(6) Tous les hommes sont frères, op.cit., p. 247.
(7) La Jeune Inde, Paris, Stock, 1948, p. 195. (8> Vol. 48, p. 357.
(9)Cité par D. G. Tendulkar, t.6, Mahatma, op.cit., p. 35.
(10) Pandit Nehru, Ma vie et mes prisons. Paris. Denoël. 1952. p. 304.
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Quel rouet pour notre époque ?
Jean-Baptiste Libouban:
Animateur des Communautés non-violentes de l'Arche créées par Lanza del Vasto, Jean-Baptiste Libouban évoque l'influence que Gandhi a eue sur lui.
C'est à la lecture du livre de Lanza del Vasto "Le pèlerinage aux sources" que j'ai connu l'existence de Gandhi a 18 ans, en 1953. Je me posais beaucoup de questions, notamment celles-ci "Comment un chrétien peut-il engager une uvre politique dans cette société ?", "Comment vivre en tant que chrétien dans une société aussi chaotique et puissante ?". J'étais en attente d'une nouvelle forme de vie de société. Ces questions se sont résolues à travers la lecture de Lanza del Vasto.
J'y suis arrivé parce je pratiquais un art martial, le judo, et que je voulais savoir ce qu'était la philosophie des arts martiaux. J'ai donc découvert les philosophies orientales et Lanza. Et, au milieu du "Pèlerinage aux sources", il y a la rencontre avec Gandhi et quelques petites phrases qui m'ont marqué pour la vie que la vérité est forte comme le diamant et délicate comme la fleur du péché...
L'insistance de Gandhi sur la vérité m'a fait faire mes premières recherches dans ce domaine, avec toute la pulsion du néophyte. Cela avait des effets impressionnants car je disais les choses que je ressentais et vivais aux membres de ma famille et ils ne comprenaient pas. Dans les entreprises où je travaillais, je disais toutes mes erreurs... J'avais aussi plein de contradictions : je voulais m'insérer dans cette société que je ne comprenais pas. J'ai suivi des études de commerce où je me suis trouvé très mal. Ma rencontre personnelle avec Lanza m'a incité à quitter l'école et à faire l'essai de la vie communautaire, ce qui fut très difficile.
Mais avant cela, j'ai suivi avec attention la lutte de la Communauté contre la torture en Algérie, en 1957. Et j'ai refusé de faire la guerre d'Algérie. Comme il n'y avait pas de statut d'objecteur, j'ai demandé le statut d'infirmier sans arme. Il ne s'est pas passé une semaine sans que je fasse acte de désobéissance civile au sein de l'armée pendant 27 mois Par mesure punitive, je me suis quand même retrouvé en Algérie... La question de la vérité m'a amené à l'Arche. L'intuition fondamentale est de vivre la vérité, de rechercher des modes de vie simple, essayer d'appliquer la non-violence partout, c'est la plus forte contestation de la société. Chez Gandhi, le lien entre la religion et la politique m'a touché. La politique est vue comme le service du prochain.
Aujourd'hui, à l'Arche. nous nous posons des questions. Est-ce que notre choix de vie simple est le meilleur pour répondre à l'évolution de cette société qui devient de plus en plus folle ? La technique est au service de la puissance et de l'argent. Quel est le rouet pour notre époque ? Après 50 ans, nous pouvons constater que nous ne sommes pas suivis. Nous n'avons pas su développer un courant suffisamment fort de gens qui reconstruisent un monde où l'Homme et la nature ne soient pas avilis. Ne faudrait-il pas mettre plus l'accent sur la paix intérieure, non comme une démarche de retrait mais comme un engagement dans la société...
Cependant, je trouve que la non-violence s'est répandue partout dans le monde à travers des associations des personnes... Il y a continuellement des gens qui apportent des façons de voir différentes. Mais il y a des convergences esprit de service, savoir dire non" tout en ayant un programme constructif... C'est aussi ce que nous essayons de montrer lors du colloque Gandhi, en janvier prochain (1). Il faut repartir de l'Homme, lui donner une nourriture pour qu'il se remette debout. Il faut dépasser le stade de "l'Homme consommateur" qu'on essaie de lui faire jouer, avec cette pensée unique de rivalité et de compétition.
On peut s'entendre, partager et faire un travail sur nous-mêmes. Si chacun n'est pas prêt à reconnaître qu'en lui-même, quelque chose doit changer, qu'il faut travailler là-dessus, on n'y arrivera pas parce que l'autre sera toujours l'ennemi... "Tous les hommes sont frères" est le très beau titre d'un livre de Gandhi, alors que tout le système consiste à nous désunir. Il faut trouver les bases d'une économie et d'un Etat non-violent qui soient au service de l'Homme, non au service du prestige, de la violence, etc.
Gandhi regrettait l'absence d'unité des Indiens face aux Britanniques. On peut dire aujourd'hui la même chose on fait de nous ce qu'on veut, on nous prend pour des objets de consommation... Mais combien de personnes exploitées pour qu'une chemise soit vendue 30 F ici, en France ? Ce seront peut-être les plus pauvres et les chômeurs qui trouveront le chemin car il font un travail considérable de réflexion. Pierre Rabhi (2), de son côté, dit que travailler la terre, aujourd'hui, c'est résister. L'agriculture industrielle tue la terre qui nous a nous pendant des millénaires. Il faut une agriculture différente, sinon nous serons à la merci de ceux qui veulent nous nourrir avec des produits chimiques. Il manque un mouvement global pouvant créer une alternative au système actuel. Or il y a urgence de changer de système avant qu'il ne soit trop tard. Il faut frapper à la porte des Hommes pour rappeler tout cela. Je suis dans l'espérance, tout en voyant les nuages qui sont au-dessus de nous.
Jean-Baptiste Libouban:
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Solange Fernex :
Solange Fernex milite depuis longtemps pour la non-violence et l'écologie. Elle a mené le "Jeûne pour la vie" pour le gel nucléaire et l'arrêt des essais atomiques en 1983 et a été députée européenne des Verts (1989-1994).
· Je suis alsacienne, ma grand-mère a changé cinq fois de nationalité ! Elle a perdu ses trois fils à la guerre, deux sont morts sous l'uniforme allemand et le troisième, mon père, est mort en 1940 sous l'uniforme français J'ai grandi dans ce contexte et la guerre m'est apparue comme totalement inacceptable. J'ai été très attirée par l'écrivain Romain Rolland (I) et sa recherche de paix, de prévention de la guerre. Il avait été en relation avec Léon Tolstoil et s'était élevé contre la guerre de 14-18. Adolescente j'ai lu notamment son "Journal sur l'Inde" où il évoque Tagore, le poète indien, et découvre Gandhi. En 1931 il invite Gandhi chez lui, en Suisse. Sa sur Madeleine a cofondé, en 1917, l'Association Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté dont je suis actuellement présidente de la section française.
Tout cela m'a énormément influencée parce que Gandhi a vécu sincèrement ses idées et est parvenu à des résultats moraux et politiques du point de vue de la libération non-violente de son pays.
Gandhi a également beaucoup compté dans mon engagement écologiste par son principe d'un mode de vie simple, ce que les Communautés de l'Arche de Lanza del Vasto ont mis ensuite en pratique en France. Vivre à partir des produits de la terre, de l'artisanat local, se débarrasser du superflu... Je pense que c'est un moyen excellent de retrouver une autonomie pour soi-même, de reprendre la direction de sa vie. Créer des petites unités économiques locales est aussi une façon de répondre à la globalisation de l'économie.
C'est ce que nous essayons de faire dans la commune où j'habite, Biederthal, avec des agriculteurs, notamment mes deux fils qui sont agriculteurs biologiques. Nous avons ouvert une petite épicerie coopérative où les gens viennent acheter une alimentation saine, en grande partie produite sur place, libre d'organismes génétiquement modifiés...
Il faut sortir de la domination des grandes multinationales qui nous vendent de la saloperie et écrasent le Tiers-Monde. En Inde, les colonisateurs britanniques asseyaient leur pouvoir par le biais, entre autres, des grandes compagnies cotonnières. Gandhi a incité les Indiens à reprendre leur autonomie en fabriquant eux-mêmes leurs vêtements grâce au rouet Une idée de Gandhi de retrouver l'autonomie est tout à fait actuelle face à la mondialisation de l'économie. Les réseaux comme les Systèmes d'Echanges Locaux, les Réseaux d'Echanges de savoir ou le Réseau pour une Economie Alternative et Solidaire sont des réponses visant à recréer des espaces d'autonomie et 'de a6ativitâ.
Une phrase de Gandhi m'a beaucoup interpellée : "Si vous êtes dans le doute face à une action à entreprendre, demandez-vous si elle rendra service aux plus petits et plus faibles des humains. La réponse vous sera donnée sur l'attitude à prendre " les nouveaux outils, comme l'informatique peuvent être utilisés de manière tout à fait positive mais, le danger, c'est le virtuel, car on perd le contact avec la réalité. L'important est de rester enraciné dans le réel, la vie.
Cela dit, je critique Gandhi parce que je trouve qu'il était violent avec son corps. Il a fait beaucoup d'expériences et de régimes qui l'ont souvent rendu malade. Autant je trouve qu'il est important d'impliquer son corps quand il s'agit de jeûner pour interpeller l'opinion, soutenir une cause - je l'ai fait moi-même -' autant ses expériences avec son corps m'ont parus être des formes de violences contre Soi même. C'est une attitude masculine de domination de son propre corps alors que celui-ci a le droit que nous l'aimions et le respections... Sa façon de vivre avec sa femme Kasturbaï est aussi critiquable, mais personne n'est parfait Je suis aussi en désaccord avec les personnes qui mettent Gandhi sur un piédestal, ce que lui-même aurait refusé je crois. Il a montré un chemin que d'aunes doivent poursuivre aujourd'hui avec leurs propres moyens.
Propos recueillis par Christian Le Meut
(1) Romain RoIIand. Mahatma Gandhi, 111. Slock. 1993 et "Journal sur l'inde", 111. Aibin Michel, 1960.
"Un témoin lumineux pour l'humanité"
Christian DELORME
Vers l'âge de16-17ans, en 1966-67, j'ai lu "le pèlerinage aux sources" de Lanza del Vasto", qui donne un portrait tés émouvant de Gandhi.
Dans la foulé j'ai découvert l' "'Autobiographie ou mes expériences de vérité" et "les lettres à l'ashram" de Gandhi ainsi que la biographie de Gandhi par Romain Rolland. Avant cela, je m'étais passionné pour King, qui faisait aussi référence à Gandhi. Ce qui m'a d'abord fasciné, c'est la dimension universelle de Gandhi. Cet homme qui était d'une toute autre culture, d'une toute autre religion, l'hindouisme, était capable de reconnaître les autres grandes traditions religieuses comme étant aussi méritoires que sa propre foi. C'était l'exemple de l'ouverture à la tolérance et à la foi de l'autre. En cela il était très pionnier. A l'époque, dans l'église catholique, on commençait tout juste à reconnaître la valeur de la foi des autres.
L'autre aspect fascinant chez Gandhi, c'est sa démarche pragmatique. Il n'a jamais érigé la non-violence en système, en dogme. C'est l'inverse d'une pensée totalitaire. Jusqu'au bout, il est plein de paradoxes. Quand il évoque le génocide hitlérien à l'encontre des Juifs il dit que la guerre pourrait être légitimée dans ce cas là, mais qu'il ne croit pas en la guerre. C'est un chercheur non dogmatique. Cette dimension m'impressionne beaucoup car nous avons trop souffert des dogmatismes religieux et politiques. Gandhi vérifiait toujours, quotidiennement, ses intuitions, Sa réflexion. Il n'y a pas de "système Gandhi", sinon une invitation à la recherche, à la liberté.
Il n'y a pas d'influence consciente et directe de Gandhi en France, Si ce n'est dans quelques milieux comme les organisations non-violentes, mais je crois quand même, qu'il est un témoin lumineux pour l'humanité dans son ensemble. Il a ouvert des portes en ce sens qu'il a prouvé l'efficacité de la non-violence. Il a témoigné que la tolérance et la fraternité universelles sont les seuls chemins de bonheur pour l'humanité. Il est un des premiers grands témoins de la concorde religieuse mondiale. Il a voulu qu'hindous, musulmans, bouddhistes, juifs, etc., puissent vivre ensemble en paix et se découvrent complémentaires et non pas ennemis. L'humanité a terriblement besoin de ce message aujourd'hui puisque les grands systèmes religieux, loin de s'être effondrés comme on pouvait le penser, il y a cinquante ans, ont de nouveau une influence très grande dans le monde. L'humanité est menacée par les fascisme religieux et, de ce point de vue, l'apport de Gandhi à nos civilisations est colossal et universel.
Gandhi a crû le pouvoir politique à portée de main et ne l'a pas pris parce qu'il est allé au bout de sa conviction qui est que l'exercice du pouvoir amène à faire preuve de violence. Il a été le libérateur de l'Inde mais a refusé d'être le nouvel empereur des Indes. Il indique là un chemin de dépossession. On oppose souvent Gandhi à Nebru. Je ne crois pas que Nehru ait trahi Gandhi : ce dernier était d'accord pour qu'il prenne le pouvoir politique. Gandhi acceptait très bien que d'autres fassent des expériences différentes. Nehru a toujours été tourné vers le progrès technique, le monde moderne. Gandhi, lui, était favorable à un retour à des styles de vie traditionnels, mais il faisait confiance à Nebru. Gandhi a refusé également d'eue un gourou. C'est ce qui fait aussi la grandeur de cet homme. Il aurait pu être déifié dans le système de pensée religieux hindou, mais il l'a refusé.
Je me suis rendu en Inde plusieurs fois ces dernières années, notamment en 1995. Beaucoup de gens pensent que le rêve de Gandhi a échoué parce que l'Inde est secouée parfois de secousses terribles de violence. Mais je trouve finalement que cet Etat immense d'un milliard d'habitants arrive plutôt bien à canaliser sa violence.
Gandhi n'est pas omniprésent en Inde, même s'il a des statues et des monuments. Dans les gares on voit des citations de lui invitant à la paix inter-religieuse. Aujourd'hui en Inde, c'est surtout cette dimension-là qui est mise en avant par les pouvoirs publics parce que ce pays peut être la proie des fanatisme religieux. Gandhi apparaît comme un réformateur de l'hindouisme alors que l'Inde est menacée par l'intégrisme hindou. Il témoigne d'une autre façon d'être hindou, ce qui est utile pour l'Inde actuelle.
Mais Gandhi est aussi largement inconnu des nouvelles générations, pour une grande partie non-scolarisées. L'Inde est un pays très jeune. Gandhi est connu des classes moyennes, des élites. Une multitude d'organisations se réclament de lui et certains de ses descendants se sont engagés dans sa voie (son petit-fils Rajmohan Gandhi). Il y a même un site Internet sur Gandhi monté par un de ses arrières petits-fils, Tushar Gandhi : http://www.mahatma.org.in
Christian Delorme
Chnstian Delorme a publié récemment "Nous avons tant de choses à nous dire..." (Ed. Albin Michel).
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"Nous avons besoin d'un million de Gandhi"
Bernadette Bayada
Institutrice spécialisée, Bernadette Bayada est membre du Mouvement pour une Alternative Non-violente depuis 1980. Elle vient de participer à la rédaction d'un ouvrage collectif de Non-Violence Actuahté, "Conflit, mettre hors jeu la violence", aux Editions Chronique Sociale.
J'ai découvert la non-violence en 1976lors de procès d'hommes qui avaient renvoyé leurs livrets militaires, donc à travers le prisme de l'objection de conscience et de la lune contre l'institution militaire. En 1980, Patrice, mon compagnon, et moi étions d'accord pour aller jusqu'au bout de cette action de renvoi de papiers militaires et prendre le risque de la prison. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré le MAN. J'ai d'abord découvert tout ce qui avait trait à la Défense Civile Non-violente, puis j'ai lu Gandhi et Martin Lutner King. Je ne peux pas dire que la lecture de Gandhi m'ai fait réagir tout de suite car j'étais un peu trop neuve.
C'est à l'épreuve du temps et de la confrontation à la vie quotidienne avec Sa dimension politique que plusieurs idées de Gandhi me sont devenues fondamentales. La première, centrale est la cohérence entre la fin et les moyens. Pour Gandhi, le choix des moyens est aussi essentiel que celui des objectifs. Il a poussé loin l'idée de faire ce qu'il prônait la deuxième idée, reprise à H.D. Thoreau, et que Gandhi a beaucoup mise en pratique, c'est l'organisation de la désobéissance civile. il s'en dégage pour moi une notion de résistance au quotidien qui sous-tend réflexion, esprit critique, audace, conscience... "la loi de la majorité n'a rien à dire là ou la conscience doit se prononcer." a t'il écrit. J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'expérimenter que tant l'action collective que la résistance individuelle sont des idées très exigeantes. A l'image de Gandhi qui a soulevé des foules, la non-violence s'appuie sur la force du nombre: ce n'est pas d'un Gandhi dont nous avons besoin mais d'un million de Gandhi". Nous avons besoin de personnes novatrices, fortes, audacieuses et pas d'un seul leader. La marche du sel reste un symbole de ce point de vue. Une autre notion importante, même Si je ne suis pas sure de l'avoir complètement acquise, c'est l'idée de compromis. Gandhi a écrit : 'C'est mon amour absolu de la vérité qui m'a appris la beauté du compromis ". Parfois la notion de la vérité nous pousse à être fermes sur des positions... "L'art du compromis", comme disait Gandhi, consiste à nous affirmer tout en laissant ouverte des portes de négociation.
Gandhi parlait beaucoup des femmes. Il était très entouré de femmes. Il pensait qu'elles avaient un rôle très fort à jouer dans la société, notamment du point de vue de la non-violence parce qu'elles sont plus douces, plus tranquilles que les hommes. D'un point de vue féministe c'est ambigu. Ce sont des clichés à remettre en cause Si l'on veut des relations hommes-femmes plus égalitaires. Il assignait aux femmes un rôle important dans l'éducation, mais ne faut-il pas que, enfin, les hommes prennent leur place dans l'éducation ? Enfin, dans sa relation à sa propre femme Kasturoal il y a là un chemin de cohérence que Gandhi n'a pas pris. Il décidait et elle devait suivre. Un exemple marquant est ce moment où Gandhi décide de vivre en communauté, durant son long séjour en Afrique du sud, il veut convaincre son épouse à nettoyer les toilettes, ce qu'elle refuse au nom de son statut social. Son premier réflexe est de la répudier Il faut quelle lui ouvre les yeux en lui rappelant qu'il s'agit-la de sa première révolte sur un chemin tout entier fait de soumission !
En ce qui concerne l'éducation, les notions que j'ai évoquées au début (la cohérence fin-moyens, la résistance, la conscience, l'action...) me sont apparues de plus en plus importantes au fur et à mesure de ma recherche. Pour Gandhi, l'école doit être une pépinière de serviteurs non-violents. Je n'aurais pas utilisé le mot "serviteur" mais cela montre qu'il assignait un rôle très important à l'école. Il lui donnait trois buts: le premier, se suffire à soi-même pour les biens matériels. Cela peut se vivre dans les Communautés de l'Arche mais n'est pas forcément facile à mettre en pratique ailleurs. le second était l'aptitude individuelle à la connaissance, donc développer la capacité à penser tout seul, et le troisième était la maîtrise de soi. Nous développons beaucoup cette dimension de maîtrise de soit en éducation, notamment à propos des peurs, des émotions et de la violence : d'abord en prendre conscience pour ensuite, apprendre à les maîtriser. Apprendre à penser toute seule, chemin indispensable de l'autonomie, passe par l'apprentissage de la lecture critique des médias.
Bernadette Bayada
Gandhi dans I'Inde aujourd'hui ?
Thomas Weber
Où "trouver Gandhi" en Inde ? Aux ashrams historiques de Sabarmati et de Sevagram ; à Bina House et à RaI ghat, les endroits de Delhi qui sont associés â la mort de Gandhi; et à son lieu de naissance, Porbandar, il n'y a que des musées. Une visite à l'ashram de Vinoba Bhave, l'héritier spirituel de Gandhi, constitue un voyage intéressant, mais surtout rétrospectif. Reste la jeune génération de travailleurs gandhiens, ceux qui sont partis vers les villages.
Après la mort du Mahatma, les dirigeants politiques du Parti du Congrès ont oublié les principes gandhiens pour constituer le personnel politique de l'Inde indépendante. Par contre, ceux qui s'étaient engagés avec Gandhi dans le "travail constructif" sont devenus les cadres du Sorvodaya ("ascension de tous") qui désigne en Inde la philosophie sociale gandhienne.
Le Srva Seva Sangh, une organisation rassemblant la plupart des initiatives de travail constructif fondées par Gandhi, est devenue l'organisation de base du "gandhisme révolutionnaire", avec pour objectif la révolution sociale non-violente. Ce mouvement a connu des hauts et des bas. Après la période de désarroi qui suivit la mort de Gandhi. Vinoba réussit à lui insuffler de la vigueur de 1951 à 1957. L'unité se fissure à l'occasion de la guerre à la frontière avec la Chine. Puis. après 1963, le mouvement connaît six années fastes quand Vinoba introduisit le "Triple Programme du Sangh" le renoncement au droit de propriété mdividuel en faveur du village entier, le khadi étoffe filée et tissée à la main et les brigades de paix. A partir de 1969. Centenaire de la naissance de Gandhi, une nouvelle période maigre a suivi : les militants, s'avouant déçus des résultats de leurs efforts, se perdirent en introspections et tâtonnements. Le renouveau vint de Jayaprakesh Narayan. Prenant ses distances à l'égard de Vinoba, celui qu'on appelait familièrement "JP" lança une stratégie politique de confrontation, celle des mobilisations de masse en vue de la "Révolution Totale". Mais la répression de ce mouvement par Indira Gandhi, lors de "l'état d'urgence" en 1975, marqua l'entrée dans l'actuelle période de calme plat.
Certains des disciples les plus proches de Gandhi étaient devenus des politiciens de premier plan, d'autres avaient fondé de respectables institutions gandhiennes. Cela leur avait valu le sobriquet de "gandhiens professionnels" de la part des travailleurs de base, ceux qui continuaient, dans les villages. le travail avec les opprimés, et qui restaient fidèles à des symboles apparemment essentiels : filer, porter le Khadi, observer de stricts régimes alimentaires, etc.
Selon Mark Shepard (1), après la mort de JP et celle de Vinoba (1979 et 1982), même s' "il est peu probable que le mouvement Sarvodaya redevienne une force à l'échelle nationale", il note que certains gandhiens sont toujours "une force "vitale" dans les communautés où ils habitent. Son livre présente des gandhiens connus : Narayan Desai, qui dirige le Shanti Sena (armée de paix). Chandi Prasad Bhatt et son mouvement Chipko ("qui étreint les arbres"). Harivallabh Parikh avec ses "Tribunaux populaires", Radhakhrishnan Menon et la communauté villageoise de Danagram. Prem Bhai et son projet Agrindus d'aide à la population tribale de l'Uttar Pradesh... Shepard signale que même en déclin. le mouvement peut encore servir de guide à une nouvelle génération de dirigeants, qui se retournent volontiers vers Gandhi pour trouver leur inspiration Un autre chercheur, Ishwar Marris (2) constate que le mouvement Sarvodaya, jadis considéré comme l'étoile susceptible d'orienter l'avenir de l'Inde, s'est réduit au statut d'agence de travail social pour bénévoles" . Il note qu'il s'est divisé en factions (avec des conflits de personnalités déguisés en différends idéologiques), que ses programmes de "travail constructif' sont chancelants, que l'on néglige son idéologie de construction de la nation, qu'il manque de sang neuf pour remplacer ses chefs vieillissants, et "qu'il a perdu, dans le public, sa crédibilité en tant que philosophie je alternative capable de sauver l'Inde de ses inégalités sociales, économiques et politiques"
Une Inde occidentalisée
Plus l'Inde se modernise et adopte la culture occidentale, plus le mouvement se trouve marginalisé. Les anciens gandhiens n'ont pas su inspirer une nouvelle génération de recrues pour le mouvement tel qu'ils l'avaient bâti.
Pourtant, de jeunes Indiens, promis àune vie professionnelle bourgeoise, quittent l'université ou leur emploi pour aller travailler au fond des villages. Mais ils ne se soucient guère de prendre contact avec "l'establishment gandhien" et ces vieux gandhiens, en retour, ne les ont pas repérés, soit parce qu'ils ignorent leur existence, soit parce que ces jeunes n'ont pas recours au même symbolisme gandhien.
Or, le symbole est une chose importante pour représenter une idée. Dans l'usage des symboles, Gandhi était passé maître. Mais un symbole peut devenir contre-productif Si on persiste à y recourir en dehors des temps et des lieux qui lui ont donné sa signification. Ainsi, le khadi n'est plus perçu comme un uniforme de la lutte pour la liberté. Depuis les beaux jours du "gandhisme", l'Inde a vu croître la violence communautaire, le consumérisme, la globalisation, les tendances centralisatrices. Malgré cela, les partisans du gandhisme restent convaincus qu'il finira par triompher. Certains points justifient cet espoir : à travers le monde, on voit croître le nombre de mouvements sociaux qui recourent aux méthodes gandhiennes ; et la menace de débâcle environnementale force à réévaluer les styles de vie et de consommation à l'occidentale. Les gandhiens se croient donc en fait à l'avant-garde : pour que la vie humaine continue sur la planète, il faudra bien qu'on adopte leur mode de vie. Il ne s'agit pas de croire aux miracles, mais de croire que le genre humain sera assez sage pour ne pas se détruire.
L'avenir du mouvement gandhien .
Une génération apparue à l'époque de la Révolution Totale, occupe aujourd'hui des postes de direction dans de grandes ONO efficaces, souvent financées par l'étranger. Les militants plus jeunes, qui se consacrent au travail constructif dans les villages, se montrent critiques aussi bien de la vieille génération que de cette génération intermédiaire. Tout en respectant le travail de leurs aînés. ils supportent mal leur manque de radicalité. A leurs yeux. cette génération de bâtisseurs d'institutions se préoccupe trop de la chasse aux subventions et ont des modes de vie assez aisés. qui les isolent du peuple. Dans cette génération intermédiaire. beaucoup s'étaient enflammés d'enthousiasme pour la Révolution Totale. mais sans vraiment s'approprier les valeurs gandhiennes.
Dans la jeune génération. les plus inspirés ont suivi un itinéraire plus réfléchi aucune émotion collective ne les a emportés. Aussi sont-ils moins nombreux. mais avec une meilleure idée, du point de vue gandhien. de leur voie et de leur objectif. Sans éprouver le besoin d'un interprète. ils lisent Gandhi dans l'original et font leurs propres expériences. Les meilleurs ne cherchent ni publicité ni renommée et ne se soucient pas de savoir Si. dans leur contribution à la lutte pour la justice sociale, on leur donne ou non l'étiquette de "gandhiens". Ils s'organisent en réseaux (surtout ceux de l'Orissan et du Gujarat>.
Des observateurs, tant indiens qu'occidentaux, affirment souvent que Gandhi reste pertinent dans l'Inde moderne. Le gandhisme n'est pas une force réactionnaire qui entraverait le développement du pays. mais un phare d'espoir pour toute la planète.
Une ère est révolue. Les gandhiens dont parlent les ouvrages traitant du mouvement pour l'indépendance ne constituent pas la totalité du gandhisme. Il est rare que les critiques sachent voir le gandhisme actif et vibrant à l'oeuvre dans la jeunesse du pays. parmi ceux qui sont revenus au travail constructif de base. qui ont pris au sérieux le testament du Mahatma sans se joindre à ce qui reste visible du mouvement gandhien. Il faudrait que les anciens, ceux qui ont "maintenu la tradition". renoncent à leur position d'hégémonie et, comme le dit Shepard. qu'ils aident les jeunes "en offrant des conseils et des modèles aux militants moins expérimentés". Car ce sont eux qui en fin de compte, ont en main l'avenir du gandhisme en Inde.
Thomas WEBER
Ce texte est un résumé de l'article paru dans Alternatives Non-Violentes n0102, "Gandhi et l'indépendance de l'inde", printemps 1997. Résumé effectué par Michel Bernard de Silence.
(1) Shepard. Mark. 1987. Gondhj Toda' A Report on Mahatma Gandhi 's successors. Arcata, Caliiornia. Simple Production.
(2) Harris, l.C.. 1987 "Sars~odava in Crisis The Gandhian Moucement in india Todav". n Asian Surves. vol 27.9. pp 1036-1052.
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Mouvement pour une Alternative Non-violente

Cette page a été réalisée par Pascal COURTY du M.A.N. Côte-d'Or le dimanche 14 mai 2000