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des bas » Un autre texte
(une scène)
Un bar...
…côté jardin
Texte d’Alexandre Mandron
mandron.alexandre@wanadoo.fr
B - Ne vous justifiez pas. C’est inutile, je sais ce qui
se passe. Vous êtes trop proche des réalités. Il faut savoir y échapper de
temps à autre. La réalité, au quotidien, est tellement pénible. Je sais d’où
vous venez. Dans votre univers aucun délire n’est possible sans être qualifié
de fou ou d’extravagant. Conséquence, trop attaché à résoudre vos problèmes
matériels, vous ne communiquez même plus entre congénères. Vous vous contactez
tout au plus, par intérêts, par opportunisme. Vous ne communiquez pas. Vous ne
savez pas communiquer. Par contre vous crevez d’envie de le faire. Ça devient
un quasi fantasme. Alors vous faites semblant…
Égarement
scénique de 3 personnages en 12 situations
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des bas » Un autre texte (une scène)
Me
contacter mandron.alexandre@wanadoo.fr
Le
lieu
Un bistrot. Le comptoir côté jardin.
Des tabourets de bar, des tables, des chaises, quelques accessoires… Le décor
doit paraître irréel.
Les
Personnages
A : Homme irascible. Un perdant. .
B : Homme imposant et disgracieux. Une forte personnalité. .
C : Femme ingénue. Vêtue d’une jupe très courte à carreaux. .
La
musique
Un thème musical joué au
saxophone rythmé par une percussion symbolisant la frappe d’une machine à
écrire.
Diverses versions ponctueront
la pièce.
12 situations de longueurs et
de rythmes inégaux
Mise en situation Confession Interaction Transition Confrontation Réconciliation Démonstration
Intervention Explication Révélation Éviction Machination
Note essentielle
L’interprétation doit être la
plus naturelle possible, sans jamais tomber dans un sur-jeu théâtral, même et surtout quand le texte s’y prête.
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des bas » Un autre
texte (une scène)
Un bar...
…côté jardin
Texte d’Alexandre Mandron
mandron.alexandre@wanadoo.fr
Un thème musical au
saxophone rythmé par une batterie (symbolisant la frappe d’une machine à
écrire.) que l’on retrouvera tout au long de la pièce dans différentes
versions.
Par un jeu de lumières, on
découvre petit à petit un bistrot. Le comptoir côté jardin, des tabourets de
bar, des tables, des chaises... (Le décor doit paraître irréel.)
Deux clients.
A, assis à une table,
buvant de temps à autre une bière pression, perdu dans ses pensées.
B, debout au comptoir le
dos au public, tournant mécaniquement un café.
Un long temps.
A -
(Sans regarder B.)
Quel jour on est ?
B - (Sans se retourner.) Mardi... mercredi ! Enfin je... je crois.
A - Mercredi... C’était le jour où les gosses jouaient au
foot tout l’après-midi dans la cour de la résidence... Elle détestait... Ça la
déconcentrait, qu’elle disait. C’était le jour où à la place d’inventer des
mots, elle inventait des plats... Succulents les plats du mercredi... ça la destressait, qu’elle disait.
C’était le jour du cours de saxo du petit du dessus... Je déteste le saxo. (Fin brutale de la musique.)
B - Jeudi ! On est jeudi... oui c’est ça, jeudi.
A - Mais ça change tout... Le jeudi, c’était le jour du
marché dans le quartier. C’est d’ailleurs là que je l’avais remarquée...
D’abord son regard vif et autoritaire scrutant avec intérêt les étalages des
maraîchers, ensuite sa démarche sûre et décidée qui faisait vibrer son petit
cul et tous les mecs qui le mataient avec. C’est pour cela qu’elle m’avait
giflé. À l’époque, plutôt que mater j’eus préféré tâter. Ce n’était pas la
dernière claque que je dus recevoir mais la plus belle, pour sûr. Bien que
l’ultime, elle ne fut pas mal non plus, figurée sans aucun doute, mais alors...
fatale ! Ah ! Le jeudi ! On mangeait la soupe le jeudi. Une
soupe de légumes frais. « Il n’y a rien de meilleur ! », qu’elle
disait. Moi je préférais les plats du mercredi, parce qu’entre nous, la soupe,
sans sel, c’est dégueulasse. Il n’y avait pas de sel à la maison. « C’est
mauvais pour le cœur ! ». Mais alors moi, mes crampes, elle s’en
tapait... façon de parler. Même ça je lui pardonnerai... même son jeudi.
B - Bon ! ça
va ! Le jeudi on a compris, vous n’allez tout de même pas nous faire toute
la semaine, après le jeudi c’est le vendredi. Elle vous faisait du Merlan le
vendredi ? Ou de la Raie peut être ? Ne vous vexez pas, je doute que
vous sachiez apprécier le Sandre.
A - Elle détestait le poisson. À cause des arêtes.
B - Mais c’était une véritable chieuse, une emmerdeuse,
arrêtez de la regretter comme ça, vous allez me foutre le cafard.
A - (Solennel.) Vous n’avez jamais aimé pour tenir de tels propos.
B - Dans le filet de merlan, il n’y a pas d’arêtes.
A - Monsieur, je ne vous ai pas adressé la parole.
B - Vous m’avez demandé le jour qu’on était.
A - Vous n’avez même pas été foutu de me répondre du
premier coup.
B - Oh ! Vous savez, moi et l’histoire...
A - Et bien justement, elle, c’était une pro de
l’histoire, une pro de la culture ancestrale, une pro de la généalogie et vous
pouviez lui demander n’importe quel jour de la semaine... hop ! Elle ne se
plantait jamais.
B - Vous commencez à me les casser avec votre bonne femme,
elle est clamsée ou quoi ?
A - Tout comme... elle est devenue célèbre. (Silence. B reste perplexe et vient
s’asseoir près de A.)
B - Alors là mon vieux, ça change tout... Je compatis...
C’est la pire des choses qu’il pouvait vous arriver... Célèbre, dites-vous...
Atroce...
A - Ignoble.
B - Terrible.
A - Insupportable.
B - Je vous en remets une.
A - Vous croyez ?
B - Pour la route.
A - Oh ! …
B - Une blonde ?
A - Plutôt rouquine.
B - La bière.
A - Alors une brune.
B - (En allant servir au comptoir.) Sa branche, c’est quoi au juste ?
A - Taureau, les pires, et moi lion, enfin… du vingt-deux
août à minuit, à cheval sur la Vierge en quelque sorte, évidemment, cela ne
pouvait pas coller.
B - (Rectifiant.) Son travail, il consiste en quoi ?
A - Consistait, j’emploie désormais l’imparfait... Après
l’avoir si souvent côtoyé... Mais personne ne l’est.
B - Vous dites ? (Il
sert.)
A - Parfait.
B - Hum hum, alors ?
A - (Comme pour
un secret.) L’écriture.
B - Mon dieu, les pires !
A - Vous connaissez ?
B - J’imagine.
A - Je vous raconte...
B - Si je puis me permettre, je veux bien jouer le jeu
deux minutes, mais pour entendre vos délires et pleurnicheries toute la nuit...
buvez votre bière et allez vous coucher, cela vaudra mieux pour tous les deux.
A - Je n’ai pas envie de dormir, elle m’empêche de dormir,
c’est même pire que lorsqu’elle était là ! (Alors que B retourne au comptoir, A le suit. Un temps.) Un
jeu ? Qui parle de jeu ?
B - Prenez un magazine, une revue, un livre, n’importe
quoi... est-ce que je sais moi ? Il existe des tas de trucs à prendre et
qui nous changent un homme. Tenez, justement, conseil d’ami, dans l’éventualité
où vous désireriez arrêter de vous prendre cette tête là, occupez-vous donc un
peu de l’autre, dans votre état cela vous fera le plus grand bien.
A - Vous ne vous rendez pas compte, je ne peux plus, elle
est partout. Dans les livres c’est elle, dans les revues on parle d’elle... sur
les murs ses photos, dans le lit son odeur, dans les placards ses chemises, ses
pantalons. Elle détestait les jupes, « trop féminin » qu’elle disait.
Partout, elle est partout... dans ma tête... partout... Tandis qu’ici, si
personne ne m’en parle, je n’y pense pas.
(B, interloqué retourne son café.) Figurez-vous que je suis là pour...
changer d’univers, pour... m’arracher ne serait-ce qu’un instant à cette
galaxie, à cette nébuleuse, à ce trou noir, une gravité céleste désormais
célèbre. Ici je suis comme à des années lumières de ce qui fut autrefois une
étoile, un soleil...
B - Vous travaillez dans l’astronautique ?
A - Pourquoi dites-vous ça ?
B - Pour parler.
A - Oui, c’est ça tiens, vous avez raison, parlons d’autre
chose... (Il va se rasseoir.) Mais
rien qui me fasse penser à elle. (B
soupire.) Ce n’est pas bien difficile, on évite la littérature, la
cuisine... Surtout pas de lapin... à la moutarde, c’était son plat préféré.
B - Le mercredi.
A - Ce qui n’était pas évident, c’est qu’on avait les
produits frais le jeudi ! Le mercredi elle faisait essentiellement des
plats en sauce, comme le lapin justement. Le lapin, il pouvait se conserver au
frais pendant la semaine, avec la crème et les oignons. Elle mettait des
oignons partout. Pour l’embêter, je l’appelais la « mère oignons ».
C’était un jeu de mots entre nous. Oignons et aux gnions. (Gestes.) De ce coté là, je dois avouer qu’elle avait la main
leste. Sans dire que j’étais un homme battu, je me suis pris quelques bonnes
tartes. Tiens justement, des tartes aux oignons, elle faisait aussi, des
grandes. « Comme ça, elle nous fera deux jours », qu’elle disait.
Alors si c’était le mercredi, on tenait jusqu’au vendredi, quelquefois samedi,
mais le week-end nous allions chez ma mère. Elle détestait ma mère, mais comme
on ne sortait jamais les mains vides... Enfin je parle de ça, c’était avant son
décès. Oui, maman est morte. Là, s’est posé le problème de mon père. Déposé
dans une maison pour vieux, maman n’était pas encore tout à fait froide.
« On ne va pas s’embarrasser d’un grabataire ! », qu’elle
disait. Cela ne me touchait pas vraiment, puisqu’en fait ce n’était pas
réellement mon père. Ma chère mère s’étant remariée plusieurs fois, m’a juré
que tous ses maris, jusqu’au dernier, furent stériles. Cela lui permit d’éviter
les inconvénients de toute contraception. Je suis le fruit d’une de ses
relations extra-conjugales. Elle détestait maman, mais sa vie agitée lui
inspira un de ses bouquins. « Détester une personne, c’est accepter
inconsciemment le paradoxe d’avoir un profond respect pour elle. » (Un temps.) C’est une pensée de ma
femme. Et je peux affirmer qu’à ce titre, ma mère, elle était gavée de respect.
(Silence. Une musique commence. Un slow.)
Je vous emmerde, hein ?..
B - J’aime bien sa théorie… avec le paradoxe.
A - Hum, hum.
B - Au lieu de raconter vos conneries... on danse ?
A - (Silence.) Je danse très mal.
B - Peu importe, cela me défoulera.
A - Vous défouler ? Sur un slow ?
B - Se défouler. Libérer ses instincts, satisfaire des
désirs devenus conscients. Et là, instinctivement, j’ai conscience que mon
désir c’est de danser.
A - De plus, vous détestez qu’on vous marche sur les
pieds.
B - Vous avez remarqué.
A - (Regard. A
hésite.) Après tout... (Il se dirige vers B. La musique devient
plus forte. Ils se regardent un instant puis commencent à danser enlacés l’un
dans l’autre. Un temps.) Ça va mieux ?
B - Ça fait du bien, Il y a si longtemps...
A - Vous savez, avec elle...
B - Elle détestait danser. « C’est une perte de
temps », qu’elle disait.
A - … ?
Toujours est-il que je manque d’entraînement.
B - Eh bien ! Entraînez-vous, entraînez-vous... (Tout au long de cette scène, le volume de
la musique augmente obligeant A et B à parler de plus en plus fort.)
A - Ça me fait tout de même drôle.
B - Qu’elle soit célèbre ?
A - Danser, avec le premier venu, comme ça.
B - Vous lui avez raconté votre vie.
A - À qui ?
B - Au premier venu.
A - J’en suis désolé.
B - Cela vous a fait du bien au moins ?
A - Une sorte de soulagement, quelques bières, un quidam,
un exutoire.
B - Et bien moi, cela me soulage de danser. C’est ce que
l’on pourrait appeler un échange de bons procédés, non ?
A - Bizarre, cette envie si soudaine.
B - Une soudaine envie de me dégourdir les jambes.
A - Vos jambes, il y a longtemps qu’elles traînent dans ce
bar ?
B - Ce bar ?...
(Fin brutale de la musique, mais A et B restent collés l’un à l’autre.)
Vous savez… des chaises, des tables, un comptoir… des accessoires. Le bar en
lui-même, c’est un concept, une vue de l’esprit. Là où vous voyez un bar, j’y
vois votre divan de psychanalyse, ma salle d’attente, notre sas de
décompression, une échappatoire. (Un
soupir.) Mes guibolles y traînent depuis une éternité, enfin elles m’en
donnent la sensation.
A - Décidément, vous n’êtes pas très temporel.
B - Tenez ! Si votre vie était un roman, ici ce
serait quoi ?
A - Une ponctuation.
B - Trop vaste.
A - Alors, une parenthèse.
B - Les parenthèses, on les réserve pour les précisions,
accessoires certes, mais quasi-essentielles pour la compréhension du texte.
A - Un point ferait-il votre affaire ?
B - Ce serait sortir d’ici avec une majuscule, oh !
Grand Dieu non !
A - Je donne ma langue au chat.
B - Non, non non. J’y
vois une respiration. Rien de plus. Une petite bouffée d’oxygène, une fraction
d’un instant de repos. Une virgule, une minuscule virgule.
A - Ah...
B - Vous avez donné votre langue au chat, telle une petite
souris affolée dans le labyrinthe de son existence. Mais je ne suis pas le
grand matou. Je suis une autre petite souris, qui entr’aperçois la sortie, avec
sa récompense. Un gros gruyère, plein de trous.
A - Un gros gruyère ?
B - Tout plein de trous... Vous ressemblez bien à tout les
autres. Pragmatiques, beaucoup trop pragmatiques. Je sens bien que la situation
vous gène.
A - (Ils se
séparent.) C’est à dire...
B - Ne vous justifiez pas. C’est inutile, je sais ce qui
se passe. Vous êtes trop proche des réalités. Il faut savoir y échapper de
temps à autre. La réalité, au quotidien, est tellement pénible. Je sais d’où
vous venez. Dans votre univers aucun délire n’est possible sans être qualifié
de fou ou d’extravagant. Conséquence, trop attaché à résoudre vos problèmes
matériels, vous ne communiquez même plus entre congénères. Vous vous contactez
tout au plus, par intérêt, par opportunisme. Vous ne communiquez pas. Vous ne
savez pas communiquer. Par contre vous crevez d’envie de le faire. Ça devient
un quasi fantasme. Alors vous faites semblant. Vous êtes un peu comme ces vieux
sourds qui n’entendent rien et qui feignent de tout comprendre. C’est ça oui,
vous faites semblant. Vous êtes des pragmatiques qui font semblant, ce n’est
pas un paradoxe ça ?
A - On ne communique pas là ?
B - On se parle oui. C’est un premier contact. Mais encore
faut-il rester disponible. Ne pas se noyer dans ses propres délires. Parler
mais... écouter. C’est uniquement à ce moment que la faculté de communiquer se
crée. Vous n’avez jamais observé cela. Deux personnes dans un bar, l’un crève
d’envie de parler, l’autre lui adresse la parole, et hop ! Le premier par
réflexe l’envoie sur les roses. Pas forcément méchamment. Un mauvais geste, un
triste mot, un pénible silence, une cinglante réflexion, un maladroit regard et
tout est à recommencer.
A - Dites ! C’est vous qui m’avez envoyé chier, alors
toute votre théorie, là, avant de donner des leçons aux autres, il faudrait
peut être l’appliquer à vous-même !
B - Attention ! N’inversez pas les rôles. Je vous ai
répondu gentiment d’abord et c’est seulement après que je vous ai envoyé chier.
Sans faire d’explication de texte et si mes souvenirs sont bons vous m’avez
crié « Je ne vous ai pas adressé la parole ! », ce qui coupait
tout dialogue, alors que de mon coté je venais à vous. « Vous commencez à
me les casser avec votre bonne femme », c’était une provocation à notre
conversation future. Je vous faisais manifestement une proposition. Le problème
avec des gens de votre sorte, c’est qu’il faut vous violer pour satisfaire vos
propres besoins.
A - (Il recule de
deux pas.) Qu’est-ce que vous me
chantez là ?
B - (Lui marchant dessus et s’emportant.) Encore trop de pragmatisme. Violer, c’est vous
bousculer, vous rentrer dedans, si vous préférez. Vous avez besoin de me
parler, vous ne savez pas le faire, alors je vous viole. Puisque vous avez du
mal à venir à moi, je viens à vous. C’est comme le mot politique, dès que
j’emploie le mot politique les gens pensent que je veux polémiquer sur des
histoires de partis. Il ne faut pas confondre « La Politique » et le
terme « Politique ». Politique, ça exprime quoi pour vous ?
A - ...
B - (Soupir.) Polis, la cité, Politique, la vie de la cité… Tous
les mêmes, on parle la même langue et pourtant... Mon Dieu que c’est dur de
pouvoir se rencontrer. Je ne suis pas chrétien pour un sou à propos, je laisse
ça aux gens plus terre à terre.
A - Visiblement, vous vivez dans une autre dimension.
B - Savez-vous ce qui se passe dans ma dimension ?
Taisez-vous ! S’il vous plaît, taisez-vous. Voyez-vous, avec ce genre de
réflexions, je pourrais… m’énerver, et cela aurait des conséquences...
inattendues. Dans ma dimension, mon pauvre ami, si vous saviez... Oh ! Si
vous saviez... (Un long regard.) Tenez, puisque vous êtes si curieux. (A a l’air étonné.) Si, si, vous êtes
curieux, vous en avez le regard maladif. Vous faites partie de cette espèce qui
doit pathologiquement et à tout moment satisfaire son besoin de curiosité. Vous
vous demandez ce qui se cache derrière ce personnage si envahissant. Je vais
vous le dire. (Un temps.)
Figurez-vous que vous avez devant vous un meurtrier en puissance, pour preuve. (Il sort un revolver qu’il pose sur le
comptoir.) Cela lui donne une autre dimension... à ma dimension, non ?
A - Vous êtes un homme dangereux.
B - Dangereux ? Et pour cause. Je refuse de passer ma
vie à pleurnicher sur mon sort. Ou on pleurniche, ou on tue, il n’existe aucune
autre alternative.
A - Il a déjà... (En parlant du revolver.)
B - Pas encore, mais cela ne saurait tarder.
A - Vous cherchez une raison valable.
B - Hélas, je l’ai déjà. Je ne suis pas du genre à acheter
un revolver comme on achèterait une vulgaire boule à neige, en se demandant
après ce que l’on va bien pouvoir en faire. (Un
temps.) La souris a trouvé le gruyère, une belle pâte, seulement il lui
manque les trous.
A - (Un temps.) Une femme.
B - Hum ?
A - (Affirmatif.) Tout ça... pour une femme.
B - (Calme et touchant. Comme à un
confident.) Pour une femme, pour un
homme, quelle importance, pourvu qu’il y ait assez de passion. (Un temps.) Mais cette passion dangereusement
perverse, c’est effectivement d’une femme qu’elle me vient. (Un temps.) Je parie que vous en avez
une chez vous.
A - Chez moi ?
B - Une boule à neige.
A - (Un temps.) Cela doit être une fille assez... exceptionnelle, pour
vous susciter un tel dessein. (Cherchant
à se rassurer.) Je veux dire, certainement pas le genre à cuisiner des
lapins à la moutarde par périodes hebdomadaires.
B - Le genre de beauté qui a failli perdre Ulysse en
pleine Odyssée. Une sorte de nymphe, universelle.
A - Si je me souviens bien, Ulysse a su y échapper.
B - Il avait peur de se fracasser sur les rochers. Je ne
suis pas en bateau et quand bien même, j’ai trouvé le moyen d’accoster sans
trop de dégâts. (Il brandit le revolver.)
Si vous la connaissiez… vraiment je veux dire, vous comprendriez tout de
suite... La nécessité de réduire à néant tout obstacle entre elle est vous,
vous apparaîtrait inéluctable, m’éliminer deviendrait une obsession. Il y a
quelque chose en elle d’envoûtant, de démoniaque, voyez-vous ?
A - Je vois.
B - Oh ! Non !
A - Si, je vois. Vous inventez.
B - Répétez un peu.
A - Du toc... Des conneries. Vous racontez n’importe quoi.
Vous pensez m’impressionner avec votre calibre… Votre hypothèse ne tient pas
debout. C’est une fiction, on ne voit ça qu’au cinéma... et encore, ce scénario
ne convaincrait pas les producteurs les moins exigeants. Pour justifier vos
élucubrations, veuillez échafauder autre chose qu’une douteuse histoire
d’envoûteuse.
B - Vous pensez que la vôtre vaut mieux.
A - Ma femme ? Je l’avais complètement oubliée celle-là ! Eh ! Vous avez presque réussi à me changer les idées !
B - Je parlais de votre histoire.
A - Ah ! Non ! Non ! Moi ce n’est pas une histoire… c’est un événement transitoire, un épisode douloureux de mon existence, pas une histoire !
B - Vous faite une différence, vous ?
A - Entre ce que je vis et aimerais vivre, oui.
B - Et qu’est-ce qui vous fait douter de ma
sincérité ?
A - (Un temps.) Je le sens.
B - Ah !
A - Moi, je vis au présent.
B - En n’arrêtant pas de brasser le passé, on ne vit pas
de réminiscences mon vieux.
A - Je ne vis pas de réminiscences. Je tente au présent
d’oublier le plus-que-parfait d’un passé décomposé qui par concordance est
désormais imparfait… et ce n’est pas si simple. Je ne tente pas de subordonner
le futur, moi !
B - On ne fait pas partie du même groupe, on compose
forcement différemment, question de genre ! Conditionnés par nos styles
d’être respectifs, j’ai choisi la forme active, vous préférez vous faire avoir,
alors c’est radical. Vous devenez un petit auxiliaire sans importance,
impersonnel, invariable, assujetti à une recherche de substantiels compléments
sans objet direct avec vos aspirations. Les problèmes de coordinations avec
votre épouse en sont de sérieux indicatifs. Je suis un inconditionnel du futur,
je vous l’accorde. Tout ce qui est antérieur ne m’intéresse pas. J’ai toujours
eu un faible pour le postérieur. Visiblement, le vôtre a été altéré par une
épineuse conjonction.
A - Je déteste les formes passives… alors laissez mon
postérieur tranquille. Bon, admettons que vous disiez vrai, je ne vois aucun
mobile digne de ce nom qui vous pousse à tuer. Et sans mobile… pas de crime.
B - Vous ne voyez vraiment pas ?
A - Excepté évidemment, si cette charmante demoiselle...
B - …N’en soit pas une. (Un temps.)
A - Vous voulez dire… qu’elle est mariée ?
B - (Silence approbateur.) Avouez que ça complique un peu la configuration.
A - Ajuste aussi sa crédibilité. Ah ! Ce ne doit pas
être facile comme situation.
B - Surtout quand le mari vous propose une conversation.
Vous commencez à l’apprécier, vous sentez qu’il vous aime bien, sans réelle
animosité, alors, vous avez légèrement l’impression de vous foutre de sa
gueule... Tout se passe comme si c’était moi qui le trompais et non sa femme…
et je n’aime pas ça. Je suis partagé entre l’éliminer, physiquement parlant, ou
me confier à lui, échanger des impressions, lui demander conseil. Après tout,
nous avons le même problème sur le dos, non ? C’est dur.
A - Ce ne doit pas être facile, ça non.
B - Ça me fait plaisir.
A - Je parle pour
le mari.
B - Mais non ! Lui, il a le plus beau rôle. Il ne sait
rien, alors il ne souffre pas. On ne peut pas le plaindre, tandis que moi... Je
ne peux pas lui dire. Je sens que de le savoir malheureux affecterait mes
rapports avec sa future-ex, et je ne le supporterai pas. Finalement, c’est par
compassion que je fais ça. Pour soulager ses souffrances et comme je suis
quelqu’un de sensible, soulager les miennes par la même occasion.
A - Vous allez tout de même lui expliquer.
B - Bien sûr, mais juste avant, pour qu’il ne meure pas
idiot.
A - Vous êtes un lâche.
B - Si j’étais lâche, je lui scierais sa direction,
mettrais de l’arsenic dans ses boissons. Non, je le tuerai courageusement,
droit dans les yeux, assumant entièrement mon acte, cependant sans lui laisser
la moindre chance, comme ça. (Il le met
en joue.) Enfin, je lui offre une vraie mort de cocu quoi.
Musique. Une femme (C.)
entre. Elle est vêtue d’une jupe courte à carreaux à fermeture-éclair. Elle
s’installe au bar sur un tabouret, pensive et triste.
A et B se débarrassent du
revolver sur une table puis s’approchent de chaque coté de C.
B - Qu’est-ce qu’une bonne femme peut bien venir foutre au
beau milieu de notre conversation ?
A - Jamais à leur place celles-là !
B - Vous allez voir, elle va encore se mêler de ce qui ne
la regarde pas.
A - Vous croyez ?
B - Et encore, il faut qu’on s’estime heureux, elle est
seule, parce que passé l’unité, ces machins là, ça devient insupportable.
A - Regardez-moi ça ! Vous avez vu comment elle est
sapée. Quelle tenue !
B - Une femme seule, traîner dans un lieu pareil, à cette
heure, ce n’est pas permis !
A - Je vous jure, ma femme, elle est comme elle est, je
n’aurais jamais accepté qu’elle se comporte ainsi. Quelle impertinence !
B - Quelque chose me dit qu’elle doit avoir une mission
bien précise dans notre relation.
A - Ce ne serait pas une coïncidence ?
B - Je ne crois pas aux occasions d’exceptions. À toute
action, une réaction donc par corrélation, toute nouvelle situation a pour
fonction de changer nos conditions. Il y a, par cette transition, matière à
réflexions, j’en ai l’intuition. L’intention de cette insertion… doit être la
création d’une interaction… par provocation d’une confusion… dont l’objectif
serait la production de nouvelles dispositions.
A - Heu…
B - Ce n’est qu’une simple supposition, mais ce serait une
explication. Cette intervention, en corrélation avec notre discussion,
ressemble fort à une démonstration ayant comme vocation notre réconciliation.
Alors prenons de bonnes résolutions. Pour commencer, montrons lui un peu de
compassion. (A fixe B.) Que me vaut
ce regain d’attention ?
A - C’est vous ! Vous n’arrêtez pas de parler avec
des mots qui finissent en « ssion », c’est chiant !
B - C’est sans doute dû à la conversation.
A - Et bien… faites attention !
B - Regardez ce regard… ce n’est pas un regard qui a subi
ça ? Il a dû lui en arriver des choses avant d’atterrir ici.
A - (Un peu
mécaniquement.) Oui, des vertes et
des pas mûres.
B - Quand on pense qu’il existe des hommes pour laisser de
telles créatures à la dérive… Je vous le dis moi, le genre d’homme qui n’a aucun
amour propre, qui utilise les femmes comme de vulgaires objets de consommation
et qu’il jette avant même que la date soit périmée.
A - C’est pas humain.
B -
C’est quelque chose !
A -
Répétez un
peu ça.
B - Quoi ça ?
A - Vous avez dit « C’est quelque chose ».
B - Oui, mais… c’est bien peu de choses.
A - Cette façon d’articuler « chose »,
d’insister sur le « ô », d’édulcorer cette « ose » et
d’oser prononcer « ôse », c’est quelque chose...
B - Et bien ?
A - Et bien ce « ça me rappelle quelque chose »,
ça me rappelle quelqu’un. (Silence.)
Qu’est-ce que vous regardez ?
B - Votre oreille.
A - (Silence. B
regarde toujours l’oreille de A.)
Bon, ben ça suffit !
B - Vous avez des peaux derrière l’oreille.
A - De l’eczéma.
B - Ça m’gène.
A - Ça s’voit.
B - C’est dégueulasse.
A - C’est génétique.
B - C’est pathétique.
A - C’est le diagnostique.
B - Alors c’est générique.
A - Tique. Géné-tique.
B - Rique. Géné-rique. Qui s’applique au
« genre » en didactique.
A - Tique. Géné-tique. Qui s’applique aux
« gènes » en pratique.
B - Hé bien ! Ça me gêne.
A - Hé bien ? Ce genre ?
B - Le genre à avoir des peaux derrière les oreilles. Vos
cheveux graissent vite, une peau qui suinte, des plaques rougeâtres de chaque
côté du nez, une haleine rapidement fétide, vous transpirez beaucoup, vous
sentez des pieds.
A - Bof... sans plus.
B - Ha ! Si ! Vous sentez des pieds, c’est une
infection.
A - Ce sont mes semelles, elles sont en plastique.
B - Hep ! Encore un hic. Mais on discute, on
discute... et on s’écarte du sujet. (Se
retournant vers C.)
A - Quel sujet ?
B - Le sujet de notre conversation.
A - Pour le moment le sujet, c’est moi.
B - Sujet masculin, peu singulier, avec lequel il est
difficile de s’accorder.
A - Il vous suffirait d’avoir le verbe moins haut.
B - Ah ! Mais c’est qu’il commence à avoir de la
répartie l’bonhomme ! Enfin une réplique intéressante. Digne de ce nom.
Digne d’un véritable dialogue. On va peut-être commencer à s’amuser un peu tous
les deux. Vas-y. (Il le tapote avec le
revers de sa main.) T’arrête pas de si bon chemin. Conjuguons nos talents.
Ton histoire sur le verbe là, ça mérite d’être développé un peu plus.
A - Je ne comprends rien de ce que vous dites, et je ne
vous permets pas de me tutoyer, on n’a pas gardé les vaches ensemble.
B - (Un temps pendant lequel B observe A.) Effectivement, cela m’étonnerait que l’on se soit
fait téter par les mêmes veaux. C’est ce qui s’appellerait aller de mâle en
pis ! (Rire bête. Un temps. A ne
réagit pas.) Ok, je me suis sans doute réjoui un peu vite. Le truc sur les
vaches, c’est plutôt bouseux, je l’admets. Oublions. Restons lucide. Décevant
mais, passons.
A - Vous n’avez qu’à rester correct.
B - Vous n’avez qu’à ! (Très énervé.) Vous n’avez qu’à ! Vos raisonnements sont
débiles… la façon de les articuler… les idées… les propos. Et j’ai qu’à !
Un très long temps. A
boude.
B - Vous faites la gueule ? (Un temps.) Faut pas m’en vouloir, un peu bourrin mais pas méchant.
(Un temps.) On ne joue pas dans la
même catégorie tous les deux, alors forcément. (Un temps.) Mais je peux m’adapter. (Un temps.) Ce sera plus facile pour moi que pour vous, croyez-moi. (Un temps.) C’est des excuses que vous
voulez ? Je vous les présente.
Un long silence pesant.
A - Ce que je voudrais… c’est avoir une conversation
normale !
B - Vous voulez dire, correcte.
A - Je veux dire, marre des conversations qui ne mènent à
rien ! Quelque chose de sensé.
B - J’entends bien. Allez-y, j’attends. Lancez un thème,
je vous en lègue la responsabilité. Vous êtes censé proposer quelque chose de
sensé.
Un long temps. B tripote le
revolver dans ses mains. A le regarde souris puis…
A - J’en ai effectivement une.
B - Une idée ?
A - (Fixant le
revolver) Une boule à neige.
B - Ah.
A - C’est ma grand-mère qui me l’avait rapportée de
Lisieux.
B - Je vois le genre… Bernadette sous une pluie de
polystyrène.
A - Ah non !
B - Ah non ?
A - Lisieux, c’est Thérèse. Bernadette c’est Lourdes.
B -
Je les confonds tout le temps ces deux là ! Faut dire
que moi, les histoires de Vierges et les illuminées … (Un temps.)
A - Remarquez… Elle m’en avait rapporté une aussi.
B - Hé bien ! Comme ça, elle ne faisait pas de
jalouses.
A - Une Vierge illuminée. (Un temps.) Une toute petite.
B - Dites… Elle vous gâtait votre grand-mère.
A - Il fallait l’exposer à la lumière pour qu’elle luise
dans le noir. Alors moi, je l’avais
collé contre une ampoule, pour accélérer le procédé. Et bien vous savez
quoi ?
B - Elle a fondu.
A - Juste au niveau du ventre. (Il sourit.) On aurait cru qu’elle était
enceinte. (Un temps.)
B - Il devait vous rester la gourde… avec le chapeau bleu.
A - Comment vous savez ça ?
B - Disons que j’ai eu une grand-mère moi aussi.
A - (Sec.) Ben vous voyez… on s’est trouvé un point commun. (Un très long temps, puis maladroitement.) Vous faites quoi de vos journées ?
B - Moi ? … J’bouine.
A - Vous quoi ?
B - J’bouine, j’tripote, j’bouine quoi. Et ce n’est
d’ailleurs pas très original, tout le monde bouine. Il suffit de bien observer autours
de soi, on vit dans un monde de bouineurs. Nous sommes entourés de bouineurs.
A - En fait, vous passez le temps.
B - Non, non, non, j’bouine. Disons que c’est passer le
temps, mais sans le perdre.
A - Ah.
B - (Un très long silence.) Et vous ?
A - Moi ? … J’berdance.
B - Et bien, c’est pareil.
A - Vous croyez ?
B - Berdancer, bouiner, c’est synonyme.
A - Pourtant, quand j’berdance, j’ai l’impression de
perdre mon temps.
B - Parce que vous berdancez mal. (Silence.) Vous berdancez quoi ?
A - J’rêvasse, j’traînasse, j’fignolasse à droite à gauche.
Quelquefois je reste des heures durant assis dans le même fauteuil. J’y fais
des mots fléchés.
B - Ah. (Sec. Un
temps. Puis comme pour un diagnostique.) Vous êtes alcoolique ?
A - Dieu merci non ! Je bois avec modération.
B - Évidemment. (Un
temps.) Vous fumez ?
A - Je ne supporte pas l’odeur du tabac.
B - Décidément. Même pas un petit chichon de temps en
temps ?
A - Un quoi ?
B - Dans le milieu du spectacle, votre femme, elle doit
bien ce tirer une petite ligne de temps à autre. Ne me dites pas que vous
n’avez jamais essayé.
A - Ma femme est écrivain, je ne vois pas de spectacle
là-dedans, ce n’est pas un clown.
B - Vos lectures pornographiques sont de quelle
nature ?
A - ...
B - Masochistes, pédophiles, scatologiques, softs, plutôt
cuirs... Vous préférez mater des films ?
A - Vous voulez dire de ces cochonneries...
B - Bon ! Avec votre épouse, le sexe c’était
comment ?
A - Opposés ! Nous étions littéralement opposés de ce
coté là !
B - Je commence à saisir… Dans ce cas, vous vous masturbez
souvent ?
A - Au début oui, quand j’étais adolescent.
B - Encore une petite question. Vous n’avez jamais
ressenti un besoin irrésistible de pianoter sur le minitel, de vous promener en
fin de journée aux alentours d’écoles, de jardins publics, de consulter une
péripatéticienne ?
A - Non, je m’en souviendrais. Une quoi ?
B - Aïe aïe aïe...
A - C’est grave ?
B - C’est grave, c’est grave, c’est grave... Je ne pense
pas que ce soit incurable mais...
A - Oui ?
B - Vous n’avez pas de vices mon bonhomme, voilà tout,
alors effectivement vos journées doivent vous paraître bien longues. Et je comprends,
les manies de votre femme, le marché le jeudi, le saxo du dessus le mercredi,
le lapin à la moutarde, tout ça finalement vous comblait l’existence. Alors
maintenant, il y a comme un vide.
A - C’est exactement ça.
B - Encore un peu et vous finissiez au Prozac.
A - (Un temps.) Vous allez peut-être pouvoir m’en trouver un.
B - (Un temps.) Un quoi ?
A
- (Un temps.) Un vice.
B - (Un temps, regard.) Je veux bien prendre les choses en main, mais
attention ! On écoute les consignes, on les respecte et on ne rechigne pas
à la tâche. (Il va chercher C et l’assoit
sur une table.) Je suis plutôt du style rentre dedans. J’aime le travail
propre et sans bavures. (Invitant A à
s’asseoir sur une chaise face à C.) Approchez. (B s’assoit.) C’est comme en sport, sans entraînement cela peut
paraître pénible, éprouvant, mais en vous appliquant sérieusement et surtout
sans intellectualiser, cela viendra tout seul. (Écartant les jambes de C.) Vous tirez un trait pour la marge,
voici le titre. (Ouvrant la fermeture
éclaire de la jupe) On saute une ligne (Soulevant
la jupe.) et on passe trois carreaux.
Je vous dicte l’énoncé du problème, (La
main entre les cuisses de C.) deux points ouvrez les guillemets. Quel effet
ça vous fait ?
A -
(Un temps.)
Elle ne porte pas de culotte.
B - Si vous vous arrêtez aux détails… on n’a pas
fini !
A - (Un temps.) Il faut que je touche ?
B - Touchez, touchez.
A - (Un temps.) Devant vous ce n’est pas évident, cela m’intimide.
B - Oubliez-moi.
A - C’est que vous avez de la personnalité, une certaine
présence, on ne peut pas le nier.
B - Faites abstraction, concentrez-vous.
A - Retournez-vous, cela m’aidera.
B - J’observe. Vous voulez que je vous aide oui ou
non ? Il vous faut un guide, c’est évident, un Pigmalion.
A - Ah.
B - Hum ! Bon ! (Il prend la place de A. Au début son intonation est posée, mais
l’intensité monte tout au long de l’exposé. Il finira par complètement
s’emporter.) Vous voyez, ça… c’est ce qui existe à la fois de plus parfait
et de plus immonde de toute la création. On ne regarde pas, on observe. On ne
touche pas, surtout pas, on effleure. On caresse avec délicatesse, avec
finesse. On en parle souvent au premier, au deuxième ou au troisième degré,
croyez-moi, c’est encore à trente-sept que c’est meilleur. C’est à la fois la
cause de tous nos problèmes et de toutes nos joies. L’histoire de l’humanité
est résumée ici, compactée, en des milliards de bits. C’est une véritable mine
dans laquelle personne ne rechigne à retourner au charbon. C’est le pire des trous
noirs de la galaxie, absorbant tout sur son passage et le plus merveilleux
soleil qui puisse rayonner. Vous qui aimez les paradoxes vous allez être servi.
C’est l’odeur la plus infecte qu’il nous soit donné à sentir et la flagrance la
plus subtile qui sache nous faire défaillir. C’est le cocon le plus agréable
dans lequel se blottir et le piège le plus machiavélique dans lequel s'enliser.
C’est une source de jouvence, c’est une soute à décadence, royaume de la
jouissance, règne de la souffrance. C’est un nid d’amour et une niche de haine.
C’est à la fois l’éden et les ténèbres. Suivant la saison c’est l’endroit le
plus sec et aride qu’il soit ou le plus humide et doux des climats. C’est un
glaçon les soirs de migraines, une bouilloire les nuits de lune pleine.
Oh ! Ça s’use avec le temps, certes… Une feuille jaunie et flétrie sur son
hiver, alors que fleur baignée de rosée les matins d’été, elle ne demandait à
son printemps qu’à se faire butiner. C’est une montagne à gravir et un doux
dénivelé à dévaler, on s’y laisse glisser. (Il
se rapproche.). C’est un calice à boire jusqu’à la lie, seul vrai vase
sacré qui n’ait jamais existé. Les plus éminents spécialistes y déterminent
l’origine de nos névroses, y justifient les plus incompréhensibles de nos
hystéries. Ils affirmeraient presque que si l’on y colle l’oreille on pourrait
y entendre la mère. La mère. Mère.
(Criant dans le sexe.) Maman ? C’est ce qui donne la vie et distribue
la mort. C’est ce que prend le vit et débourse le corps. Et si quelques fois véritable
champignonnière c’est aussi parce que formidable terrain de spores. Ça pisse
quelques fois le sang, oui, mais c’est par-là que se purifie le pore. C’est un
trou béant, une fente intrigante, réglé comme un métronome, imprévisible comme
un sale môme. (Expirant un grand coup.)
Enivrez-vous ! Humez-moi ce bouillon, ce jus ! C’est une véritable
marmite, quand le chou bout, on se métamorphose volontiers en maître queue, il
ne reste plus qu’a y plonger le poireau et de fournir la béchamel. Ah !
Une petite musique, vous n’entendez pas la petite musique ? Il ne manque
que la baguette pour battre la mesure, vous descendez dans la fosse et vous
voilà chef d’orchestre ! Vous comprenez ? (Il se lève.) Que ça vous fasse baver ou gerber, personne ne peut y
échapper. Et toutes les conneries qu’on raconte sur l’amour et sa prétendue
pureté, ce ne sont que prétextes et balivernes. De simples prétextes pour
détourner l’attention, pour justifier l’intention. L’intention première,
primaire, bestiale ! Vous saisissez ?
A - Faut pas vous énerver.
B - Ne confondez pas l’énervement qu’un abruti peut
provoquer avec l’excitation de développer un tel sujet.
A - Et, c’est ça, avoir du vice ?
B - Oh non ! Non ! Diable que non ! Ce sont
les bases de l’édifice. Une introduction. Une simple introduction. Le
vice ? Ça vient... après... et ce en est que meilleur. Observez. (Il couvre d’un linge le sexe de C.)
Doucement, tout doucement. Voilà. C’est là que le fantasme devient fantasque.
FantasMe, M, cette consonne qui résonne comme une sommation, M. AIME. Quand l’M
se métamorphose en Q pour se finir en QUE, fantasQUE. L’imagination dégueule
alors de créativité. Vous pouvez y ajouter un brin de fantaisie et le tour est
joué. Vous connaissez la différence entre l’imaginaire et la fantaisie ?
Non, bien sûr. Et bien, Stanislavski… vous ne connaissez pas
Stanislavski ? Bien sûr. Et bien, il dit que l’imagination crée des choses
qui peuvent exister ou arriver, tandis que la fantaisie invente des choses qui
n’existent pas, n’ont jamais existé et n’existeront jamais. Il dit surtout que
l’imagination et la fantaisie sont indispensables à tout artiste. Artiste, vous
voilà artiste ! L’envie irrésistible de soulever le voile est bien plus
jouissive que l’acte lui-même. Vous êtes béat devant l’inconnue, l’intouchable,
l’impalpable. Vous sublimez. Alors vous ne dites rien, mais vous ne pensez qu’à
ça. L’image n’est même plus nécessaire. (Il
ferme les yeux.) Vous pouvez délirer seul, sans accessoire... Le vice
guette. Il vous surprend, au moment où vous vous y attendez le moins. Il
bouleverse toute situation banale en configuration inébranlable. Et tout ça
pour quoi ? Hein ? Est-ce que je sais moi ? Un coït que vous
désireriez peut être bien faire figurer dans des annales. (Il donne une tape sur la fesse de C
pour lui signifier qu’elle peut partir.) Voilà, voilà simplement ce
que je voulais dans un premier temps vous faire comprendre. (Il est épuisé.)
A - Ha. (Un long
temps.)
B - (La main sur l’épaule de A.) Je suis certain que vous êtes moins con que vous en
avez l’air. (Il va se servir un verre. Un
temps. A fixe B.) Vous me menez en bateau. C’est ça ? (Un temps.) Remarquez, vous n’avez pas
tort. (Un temps.) Arrêtez de me fixer
comme ça, c’est pénible ! Si vous avez quelques réflexions sensées
n’hésitez pas, c’est votre spécialité.
A - (Lentement et
distinctement.) Vous êtes macho,
misogyne, obsédé, vous me dégoûtez.
B - Votre promptitude aux paradoxes est excessive. Vous
employez des mots, vous en connaissez à peine la signification. Je ne suis pas
macho et encore moins misogyne ! Il ne faut jamais se fier aux apparences.
Obsédé ? Sans aucun doute, mais c’est l’expression d’une profonde passion
pour ces merveilleuses créatures. Je ne hais ni ne méprise les femmes, bien au
contraire. Je les respecte. Je les respecte comme jamais vous ne saurez les
respecter.
C -
(Se rhabillant.)
Je peux dire quelque chose ?
B - Qu’est-ce qu’elle a la grosse, elle a des
doléances ?
C - Je ne suis pas grosse et en plus je fais un régime,
alors charriez pas, c’est déjà assez difficile comme ça. J’aimerais avoir un
café s’il vous plaît.
B - Va faire un café à la dame.
C - Pourquoi moi ?
B - Parce qu’il y a un con dans cette pièce et c’est toi.
C
- Et le mien
alors ?
B - Il y a des cons qui se mettent le doigt dedans, et il
y a des cons dans lesquels on y met le doigt.
A - C’est terrible, il suffit qu’une femme se mêle de la
conversation pour que vos réflexions deviennent faciles, vaseuses, gratuites et
vulgaires.
B - La dame a demandé un café.
A - Je tenais juste à souligner…
C - Sans sucre… Mais avec une petite cuillère. (A abandonne.). C’est comme pour la
cigarette, c’est le geste qui est le plus difficile à abandonner. Faut que je
touille, je ne peux pas m’en passer.
B - (à
C.) Qu’est ce que tu viens faire
ici ?
C - Bien… je viens prendre un café, c’est normal dans un
café.
B - Ah ! Parce que pour toi c’est un café ? ( à
B.) Vous voyez pour elle c’est
un café, pas un bar.
A - C’est la même chose.
B - Si c’était la même chose, ça s’appellerait pareil.
C - Vous êtes un peu dur avec lui non ?
B - De quoi je me mêle ! On te le prépare ton café.
Ensuite ? …
C
- Et bien,
j’interviens. (Un temps.)
B - Tu interviens ?
C - Ben oui. Je voyais bien que la situation tournait en
rond, alors j’interviens.
B - La situation ?
A - Votre situation. Enfin c’est aussi la mienne
maintenant, puisque je suis apparue.
B - Tu es apparue.
C - Ben oui. Telle que vous me voyez.
B - Qu’est ce que tu essayes de me faire comprendre ?
Que t’es une sorte de vierge ? Il faut que je trouve le rapport ?
C - Mais non ! Vous ne comprenez rien, à chercher des
rapports avec tout, vous êtes obsédé ou quoi ? Je suis un nœud, c’est
tout. (Un temps.)
A - (Servant le
café.) Vous voilà avec un con et un
nœud. Renversant, non ?
B - Je cause avec la dame.
A - N’empêche que cette histoire de nœuds, ça me rappelle
quelque chose...
B - Encore ! (À
C.) Bon, ton truc, c’est un jeu ?
C - Oui, enfin… plus précisément, c’est pour mettre du
piquant dedans.
B - (Désemparé.) Non mais... j’aime bien les énigmes... généralement
je ne suis pas mauvais mauvais. Je peux encore avoir un indice ?
C - (à A.) Dites, votre copain, il est bouché ou quoi ?
A - Vu sa jouissance à donner la question il ferait plutôt
dans la charcuterie... si vous voyez ce que je veux dire.
B - Non mais vous n’allez pas faire une coalition tous les
deux !
A - (Qui pendant
ce temps observe partout.) ça, ça me titille...
B - Oh ! Colombo ! Que ce passe-t-il ? Je ne
comprends plus rien.
A - Ah ! On était fier tout à l’heure, on avait le
beau rôle, on maîtrisait le scénario, mais dès qu’on perd le fil conducteur,
hop ! On a les foies.
C - Vous voyez là, par exemple, j’ai renversé la
situation.
B - Elle me gonfle... elle me gonfle...
A - Attendez, je crois que ça vient.
B - Ne me laissez pas tout seul, je déteste les dialogues
qui ne mènent à rien.
A - Vous ne manquez pas d’air ! (Entraînant B sur le côté de la scène.) Vous voyez quoi là ?
B - Qu’est-ce que vous voulez que je vois… rien.
A - Mais si, regardez bien, ce rien, c’est quoi ?
B - (Un temps.) Une cour… vide. Une grande cour, vide. Une très belle
cour.
A - (Entraînant B de
l’autre coté.) Et là ?
B - (Après un temps mais s’exécutant.) Un jardin, un grand jardin, un très beau jardin.
J’aimerai comprendre…
C - Une cour d’un coté… Un jardin de l’autre…
A - Ça ne vous rappelle rien ?
B - On joue à quoi là ?
A - Voilà, c’est ça... On joue à quoi ? Réfléchissez
un peu. Les dialogues... le décor... les accessoires... le nœud... le nœud...
un scénario... trois personnages… une cour… un jardin… c’est empirique mais...
B - Empiriquement parlant, ça empire, c’est le moins qu’on
puisse dire ! J’ai un besoin impérieux d’explications.
C - Empirique, vous avez dit empirique, mot de neuf
lettres. Qui s’appuie exclusivement sur l’expérience et l’observation. (à
elle-même.) Rien à voir avec l’empire.
B - Alors, après analyses de vos observations, pouvez-vous
nous exposer vos conclusions ?
A -
(Parlant plus bas et s’assurant que personne ne les
écoute.) Je pense que la situation
est dramatique...
B - Je n’irai pas jusque là, mais elle pourrait le
devenir.
A - Non non, pas tragique...
C - Dramatique, mot de dix lettres avec comme définition
première, relatif au théâtre.
B - Qu’entendez-vous ?
A - Votre nom, c’est comment ?
B - Heu...
A - Vous hésitez ?
B - J’ai comme un trou.
A - Oh non ! Vous n’avez pas de trou, pas un
personnage de votre classe. Vous n’avez pas de nom, c’est différent.
B - Vous voulez dire que… présentement… je serais, en
quelque sorte, le héros d’une pièce de théâtre.
A - Disons un des personnages.
B - (Sans trop y croire.) Mais c’est très intéressant.
A - Décidément, rien ne vous impressionne.
B - Mais c’est très très très intéressant, c’est même
passionnant.
A - Oui mais… cependant inquiétant. Voyez-vous, je soupçonne
ma femme d’avoir une grande part de responsabilité dans cette histoire.
B - (Le prenant pour un fou.) Ah ? Vous pensez que c’est elle qui...
A - Si elle excelle dans le genre roman historique, elle
reste très médiocre dans ses essais dramatiques. Je crains le pire pour nous.
B - Vous savez cher ami, il vaut mieux une mauvaise pièce
servie par de bons acteurs, qu’une bonne pièce saccagée par de mauvais.
A - Vous ne saisissez pas. Vous êtes un personnage, pas un
acteur. Vous faites uniquement partie d’une succession de caractères, ponctuée
de quelques ratures, j’en ai bien peur. L’acteur, c’est la personne qui vous
incarnera. Et vous savez quoi ? Traditionnellement il y a des morts à la
fin de chacun de ses bouquins. Rassurez vous, j’ai le pressentiment que ça va
être encore pour ma pomme.
B - Vous êtes souvent une de ses inspirations ?
A - Généralement c’est historique, alors forcement je m’en
rends compte rapidement… si désormais elle donne dans le contemporain…
Remarquez, il y avait quand même des trucs qui me paraissaient bizarres...
C’est comme la petite là, je suis certain de la connaître. Elle s’inspire de
son entourage immédiat. Cela l’aide à l’élaboration de la psychologie de ses
personnages. Par contre, c’est marrant mais… votre tête ne me dit rien du tout.
B - (Avec un air sournois.) Ah ?
A - (Comprenant
soudainement.) Ah !
B - Ah ?
A - (Répétant très distinctement.) A… A… A..
B - Vous avez un problème ?
A - A… Dites ? C’est bien moi qui vous ai adressé la
parole en premier ?
B - Pour l’heure qu’il était, c’est exact.
A - Donc… mon nom, c’est A.
B - Oh !
A - Et vous devez vous nommer B.
B - B ?
A - Ordre alphabétique par entrée de scène, c’est logique.
B - (À C.) Je ne vous demande pas comment vous vous appelez ?
C - (Jouant le
jeu.) C… née sous X.
B - J’aimerai que vous arrêtiez de vous foutre de ma gueule tous les deux ! ! !
A - C’est bien d’elle, elle ne met jamais de nom tant que
la pièce n’est pas tout à fait terminée. Je dirais donc... qu’elle est en train
d’écrire.
B - Et bien, j’espère quelle est bonne en dactylo...
L’idée d’être victime d’une faute de frappe me donne des frissons. Je trouve
tout cela glauque, mais terriblement excitant.
A - (Paniqué.) La situation peut être beaucoup de choses, excepté
glauque, surtout pas glauque, compris !
B - Une aversion ?
C - Glauque, mot de sept lettres. D’un vert bleuâtre qui
rappelle celui de la mer.
B - Une définition.
A - Le vert porte malheur au théâtre.
B - Une superstition.
A - Allez-vous vous rendre compte que nous sommes les
victimes d’une machination dramatique !
B - Une supposition.
A - L’auteur plante le décor, ce pseudo bar, les personnages
A et B, et laisse délirer son imagination littéraire... en littérale.
B - Mais elle ?
A - Elle c’est l’accident de parcours, un personnage qui
se cherche, pas trop défini, qui vient sauver une situation qui à un moment
donné risquait de tourner en rond. Elle, c’est une proposition, si vous
préférez, pour dénouer le fameux nœud... Ah ! La salope !
B - Elle n’y est pour rien.
A - Ma femme. Nous sommes ses prisonniers. (Puis parlant de C.) Je me demande bien
où je l’ai déjà rencontrée ?
B - Et moi ?
A - Vous ? Il se peut que vous n’existiez même pas.
Sans doute un quidam qui passe, un pauvre inconnu croisé dans la rue. (B garde un petit sourire sournois.)
B - (Un long temps. A prend un air inquiet.) Ne prenez pas cet air si préoccupé, laissons-nous
glisser dans son histoire.
A - J’angoisse de voir débouler ma mère.
B - Elle est morte, vous me l’avez dit.
A - C’est bien pour cela que j’angoisse. Une question
subsiste. Où veut-elle en venir ? Quel est le fil conducteur ? (Il fixe attentivement B.) Vous ne
seriez pas son nouvel amant... des fois ?
B - (Surpris et embarrassé.) Quelle idée ! Pour un peu, on va se retrouver
dans un vaudeville ! Mais ça manque de placards, vous ne trouvez
pas ? (A fixe toujours B.) Et
puis votre bonne femme, une chieuse comme ça, culinairement parlant j’veux
dire, je ne pourrais pas, qu’allez vous imaginer ?
A - Je ne sais pas... Confondre sur scène son mari et son
amant, pour une femme, ça doit être bandant. Enfin je dis ça, ce n’est qu’une
supputation.
Silence. B et A
s’observent.
B - Et bien supputons, supputons… Si je l’étais ?
A - Cela me décevrait, je vous imagine...
B - Oui ?
A - Autrement.
B - Ah !
A - Qu’elle s’envoie en l’air avec un minet, passe encore,
mais avec vous ce serait pour moi une véritable insulte.
B - Et si c’était purement sexuel ? Je suppute
toujours !
A - Je ne crois pas au sexuel, malgré votre démonstration
de tout à l’heure. Le sexe c’est le justificatif des minables, c’est un
palliatif, rien de plus.
B - (Visiblement mouché, dans le creux de
l’oreille de A.) Un jour vous avez
amené votre voiture à réviser.
A - Oui… ça arrive à beaucoup de gens, vous savez.
B - Le garagiste
vous a demandé « C’est une diesel ? », vous avez répondu
« Non, non, c’est une Ford Fiesta. »
A - (Un temps,
puis grave.) Alors comme ça, elle vous
l’a racontée. À chaque fois que ma femme veut m’humilier en public, elle
raconte cette histoire. Je n’y connais rien en marque de voiture, ce n’est pas
de ma faute ! Je ne m’y suis jamais intéressé. Je suppose qu’elle vous en
a raconté d’autres.
B - Quand vous faites l’amour, au lit, puisque vous ne
l’avez jamais fait ailleurs et au bout de 10 minutes, puisque cela n’a jamais
duré plus longtemps, vous levez la tête comme ça, vous étirant le cou, plissant
les yeux et d’une voix gutturale balbutiez « J’vais jouir, j’vais jouir,
j’vais jouir… ».
A - Elle vous a raconté aussi. C’est odieux.
C - Je trouve cela plutôt touchant.
A - Alors… le gros gruyère... c’est moi. (Silence évocateur de B.)
C - Il me semble que tout le monde avait compris.
A - Je peux savoir pourquoi vous avez mis autant de
temps ?
B - Une histoire de fermentation tactique.
C - Scénique.
A - Elle marchait aussi avec sadique celle là, une
fermentation sadique.
B - C’est dommage, je commençais à apprécier votre humour.
A - Ah ! Vous venez d’employer l’imparfait. « Je
commençais à apprécier... ».
B - C’est mon grand défaut, même en voiture je regarde
toujours la pointe de la ligne droite, là où les bordures et les arbres se
rejoignent. Jamais devant le capot, et encore moins sous les roues.
A - Dans cette perspective, une seule solution. Vous devez
me tuer.
B - Vous ne préférez pas vous suicider ?
A - Pourquoi ?
B - Par désespoir, vous avez des tas de raisons.
A - Entre nous… tout ce que j’entreprends, je le rate,
alors gagnons du temps.
B - Vous me mettez dans une situation embarrassante.
A - Bon allez... (Il
lui met le revolver dans les mains.) Tirez, tirez.
B - Vous êtes désarmant.
A - Réplique un peu facile. Nous commençons à manquer de réparties. La fatigue sans doute, dépêchons-nous !
B - Vous ne pouvez pas y mettre un peu du votre. Je ne sais
pas, hurlez-moi dessus, insultez-moi. Tenez, essayez de vous échapper.
A - À quoi bon ! Pourquoi aller contre son propre
destin quand on ne le maîtrise pas ? Bon. Je veux bien que l’on s’échange
quelques répliques, mais c’est uniquement pour vous donner le rythme. (Un temps. A et B se mettent l’un en face de
l’autre puis très théâtral.) Alors… je vais mourir ?
B - À ce stade, cela me semble inévitable.
A - Je vais faire comme à mon habitude... me soumettre.
B - (Normalement.) Défendez-vous un peu,
que diable !
A - Ah ! C’est joli ce « Que
diable ! ». Finissons-en et vite ! Rideau ! Passer à l’acte
vous fait-il si peur ?
B - À propos, quelque chose me dit que le prochain sera
passionnant.
A - Ne me faite pas bisquer, je n’en serai pas.
A et B sont face à face.
Toute la scène se déroule au ralenti accentué par un effet de lumière
stroboscopique. La musique souligne le suspense. B tire. On entend le coup de
feu avec un temps de retard. Un instant après, la cage thoracique de A explose,
du sang jaillit exagérément. A titube et s’écroule face à terre.
L’éclairage redevient
normal. La musique s’arrête. C sort une bouteille de champagne, sert deux
coupes et rejoint B autour de A.
B - Wahou !
C - Quel con ! Quel con ! Quel con ! … Il
en a foutu partout. (Ils trinquent, C ne
boit pas.)
B - (Désignant le
corps de A.) Tu penses que tout ça, c’était vraiment nécessaire.
C - Quitte à mourir, autant que ce soit un minimum
spectaculaire, sinon je n’en vois pas l’intérêt.
B - Quand je pense qu’il ne t’a même pas reconnue !
C - Dix ans de vie commune et il ne m’a jamais regardée,
qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
B - Il m’aura fallu du temps, mais finalement ce n’est pas
si difficile qu’on l’imagine.
C - Le premier, c’est toujours le plus délicat… (Elle s’installe à une table, sort du
dessous le cadre d’un miroir sans fond qu’elle pose face au public ainsi que
divers accessoires et poursuit tout en se démaquillant.) Sais-tu quel est
le plus grand obstacle à un homicide ? C’est que les autres sachent. Le
nombre de gens qu’étriperaient volontiers leurs voisins, leur femme, leur mari,
leurs amants, leurs collègues ou leurs enfants… Ils ne le font pas par peur.
Peur de tuer ? Non. Peur que les autres sachent. Uniquement. Incroyable
non ? Il est plus difficile d’assumer sa responsabilité de meurtrier
devant la société, que d’éventrer son propre enfant.
B - C’est curieux, mais… j’allais justement aborder le
sujet…d’un seul coup là, je… je me sens comme… (Ils tournent doucement la tête vers le public.) Comment
dirais-je ?…
C - Ne t’inquiète pas… je viens d’écrire le crime parfait,
un meurtre virtuel en quelque sorte. Je n’ai prévu aucun témoin dans le
scénario. Que toi est moi, mon amour. Quant aux spectateurs éventuels… il ne
sera pas difficile d’en faire des complices.
B - Je te reconnais bien là. Tu pense à tout. (Il s’assoit à la table, l’embrasse, et
reproduit le même jeu de scène que C avant de commencer à se démaquiller. La
lumière est concentrée à ce moment sur les deux personnages.) Alors ?
Tu m’as trouvé comment ?
C - Pas trop mal. Le prix d’interprétation ce ne sera pas
pour tout de suite mais dans l’ensemble tu t’en es bien sorti.
B - Comment ça ?
C - Tu ne l’écoutais pas.
B - Mais ça venait du texte, décousu, incohérent… je n’ai
jamais rien vu d’aussi débile !
C - Tu es insensible et hermétique à toute poésie.
B - De la poésie ? Tu ose parler de poésie ! Des
« ça » à tout bout de champ, des « que » et « parce
que » à ne plus en finir, des « Ha ! » à ne plus savoir
comment les dire, des phrases alambiquées à ne plus pouvoir respirer, sans
parler de tes tentatives d’humour gras et facile ! Je vais même t’avouer…
il y a des moments où je ne comprenais même pas ce que je racontais !
C - Gras et facile mon humour ? Mon amour…
B - Attends, il y
en avait une c’était… Ha ! Oui ! « Il y a des cons qui se
mettent le doigt dedans et il y a des cons dans lesquels on y met le
doigt. » Oh ! Oh ! De la poésie…
C - Mais c’est parce que tu le disais mal. Un texte de
théâtre, c’est comme une partition de musique, à ceci prés que c’est à
l’interprète d’y ajouter les dièses, les bémols ou les bécarres.
B - Pour un peu tu as composé une symphonie.
C - N’exagérons rien, une partition de jazz tout au plus,
autorisant quelques improvisations. (Elle
se lève.) Tu es un des instruments, c’est tout.
B - Le problème, c’est que ta petite mélodie, là, il va
falloir savoir la finir. Parce qu’en attendant, on n’est pas encore sorti de la
guinguette.
C - Je reconnais que c’est le plus difficile, mais j’ai
une petite surprise pour toi. (Elle prend
le revolver.) Une sorte de point d’orgue, pathétique, mais qui aura son
effet escompté.
B - (C tient B en
joue.) Tu ne vas pas...
C - Mais bien sûr que si mon amour, je vais. (Elle tire trois coups de feu.)
B - (Se levant.) C’est du théâtre ma chérie, aurais-tu oublié ? Il
est chargé à blanc.
C - Et mon mari ?
B - Comme d’habitude, ce pauvre imbécile ne s’est aperçu
de rien. Il est mort de son propre manque d’appréciation de la relativité des
choses. C’était formidable cette
capacité qu’il avait de gober n’importe quoi.
C - Ha oui ? Bon, passons. (Avec le sourire.) Mais
à propos, il faut que je te dise... le Champagne... un cocktail à base
d’arsenic. Tu vois, mon amour, toi aussi, capable d’avaler n’importe quoi.
B - Ça ne prend pas, je serais déjà mort, ma chérie, et puis,
se finir à l’arsenic manquerait d’un peu de piquant. (Il sort un couteau et lui caresse le cou, menaçant.) Remarque que
ce sort eut été digne d’un des plus grands personnages de la dramaturgie. J’en
aurais été flatté. Dommage.
C - (S’agaçant.) Ne désespère pas. Ce poison violent, je l’ai associé à
un retardateur diabolique. Un retardateur biochimique que les sucs gastriques
finissent de digérer pour la fin du dernier acte. C’est fou ce que la
biotechnologie peut permettre de nos jours, mon amour.
B - Dans une pièce de théâtre même ce couteau ne ferait
pas de mal a une mouche. (En embrassant
C, il plante le couteau dans son ventre. La lame rentre dans le manche.)
Qui ne tente rien… Entre nous, c’est un petit peu tiré par les cheveux, ma
chérie.
C
- Tu sembles si sûr de toi. (Ils s’embrassent longuement. Le ton de C
devient très sensuel.) Seulement tu omets une chose, mon amour. (Ils s’embrassent.) Une chose
essentielle. (Ils s’embrassent.)
Primordiale. (Ils s’embrassent.) Sans
quoi tout cela n’aurait aucun sens. (Ils
s’embrassent.) Cette pièce de théâtre dont tu désires être de l’happy-end… (Très long baiser.)
B - Et bien ?
C - J’en suis l’auteur, tu saisis ? Alors l’art
scénique, si je puis me permettre ce dernier délit textuel, cela reste de mon
domaine.
B - Tu tiens absolument à finir, hein ? Et tous les
moyens sont bons.
C - Tu l’as dit tout à l’heure, savoir finir est toujours
très délicat. Les gens passent leur vie à conclure des histoires qui n’en
finissent pas. Toute histoire mérite son point final. C’est même à ce moment là
qu’elle le devient, une histoire. (Un
temps) Oui, il est temps de finir. Mais, rassure-toi, mon amour, petite
consolation, petite délicatesse, je te laisse le dernier mot.
B - (Long regard, B s’écarte. Musique.) Ah ! On va se finir en musique, c’est déjà ça ! Combien de lettres ?
C - (Après
réflexion.) Six.
B - Une définition ? (L’amadouant.) J’ai droit à un petit indice ?
C - Hum… Se tire en fin de soirée.
B - (Il compte
sur ses doigts.) Salope…
Salope ? (Du sang sort de sa
bouche.) Salope ! ! ! (Il
s’effondre.)
C - (Elle s’approche
de B.) Pauvre imbécile ! (Distinctement.) Rideau !
Musique symbolisant les
dernières frappes sur une machine à écrire.
Noir
Texte d’Alexandre Mandron
mandron.alexandre@wanadoo.fr