Noirs dessins - octobre 1999

813 n°69 - décembre 1999


 

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Noirs dessins

 

Les bulles du trimestre, par Arnaud Maneuvrier

 

Le polar est un créneau vendeur. Les cinquante ans de Fleuve Noir, la popularité des auteurs de la Série Noire, Piccouly ou Izzo en tête, en sont autant de preuves. Logiquement, les éditeurs de bandes dessinées se sont donc lancés dans l'aventure des collec-tions "noires". Mais les auteurs sollicités ne sont pas tou-jours à l'aise dans le domaine, et l'exercice de style peut tourner à l'accumulation de clichés. De la prolifique moisson du trimestre, on ne retiendra donc malheureusement que quelques titres.
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Brièvement, d'abord: après ses adaptations magistrales de Léo Malet et sa collaboration avec Daeninckx, Tardi s'acoquine avec Pennac. Deux monstres sacrés dont la collaboration marque la renaissance du bateau "Futuropolis ", en cale sèche depuis de nombreuses années. La sortie de l'album aura lieu en même temps que cette livraison de 813, ce sera donc l'occasion d'y revenir dans le prochain numéro... Ainsi que de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les précédents polars graphiques de l'adhérent numéro 154.

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Toujours au rayon "grosses pointures ", chez Casterman, cette fois, la campagne de promotion de Morgan, œuvre posthume d'Hugo Pratt, a monopolisé toutes les attentions. Moins tape-à-l'œil, l'éditeur Vertige Graphique a sorti lui aussi "son" Pratt: Svend. Au vu du format habituel des albums du maestro, il s'agit presque d'une nouvelle : à peine une quarantaine de planches. Mais cette histoire de vengeance et de trahisons en cascade, qui met aux prises un marin flegmatique et un gangster caricatural a le sel iodé des bonnes planches de Pratt. Des nouvelles de Corbeyran ? Entre deux épisodes du Chant des Stryges (voir 813 n068), le prolifique scénariste s'est associé à Cecil pour une nouvelle série, Le Réseau Bombyce (éd. Les Humanoïdes Associés). Où Mouche et Eustache, deux cambrioleurs de haut vol tombent sur des films qu'ils n'auraient jamais dû voir... Tout cela se passe dans un Paris 1900, tout droit sorti des fantasmes baroques d'un architecte fondu d'art déco. Un régal pour l'œil, et un contraste saisissant avec l'intrigue, particulièrement sordi-de, mais hélas un peu courte. Enfin, pour ceux qui auraient piqué ce numéro de 813 à leurs parents, saluons la sortie (encore !) d'un nouveau Léo Loden chez Soleil, et l'arrivée prochaine d'un Jérôme K. Jérôme Bloche à paraître chez Dupuis.

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La gloire d'Albert (cf. 813 n°68 d'octobre 1999) a été un succès chez les critiques et en librairie. C'est l'occasion de se pencher sur les œuvres antérieures d'Etienne Davodeau, auteur singulier et ô combien attachant Dans Le Constat (éd. Dargaud - Long Courrier), il racontait une fuite en avant. Celle d'un jeune type qui tente un coup de poker contre ses employeurs mafieux, un énigmatique vieillard cramponné à ses basques, et des tueurs à ses trousses. Quelques jours avec un menteur (éd. Delcourt) se faisait pour sa part la chronique douce-amère des vacances d'un groupe d'anciens copains de lycée. Quelques kilos en plus et pas mal d'illusions en moins, lequel est ce "menteur" qu'abrite la petite bande?.... Enfin, Le Réflexe de Survie, sans doute son plus joli album à l'heure actuelle (éd. Delcourt), témoigne de la réunion d'un chef de gare amer, d'un SDF chaleureux et d'un groupe de voyageurs anonymes. Dans les herbes folles qui courent le long des rails, un tueur embusqué se demande s'il aura le courage d'honorer son contrat...

D'un album à l'autre, Davodeau se fait le témoin de ces émotions impalpables, de ces sentiments confus qui se tissent parfois au détour d'une rencontre. Il y a de la tendresse dans cette manière de brosser les portraits en mi-teinte d'anti-héros désespérément humains. Cette tendresse-là est aussi dans le trait, volontairement mal assuré : ne cherchez pas de ligne droite dans le dessin, il n'y en a pas. Il y a en revanche beaucoup de lignes de fuite, et, surtout, l'occasion d'illuminer sa bibliothèque si elle tire sur le noir.

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Encore un anti-héros : "Petits Meurtres", la collection BD du Masque part sur les traces du Détective. Sorte de Philip Marlowe en plus veule, Le Détective, c'est bien sûr Max Faccioni, le héros récurrent de Goffaux. Cette fois, c'est Charlton, un obscur gratte-papier, qui collecte des bribes d'informations sur Faccioni. Pour le compte de qui ? Un client anonyme, prêt à payer cash pour retrouver la trace de l'homme au feutre mou. Le jeune journaliste s'embarque donc dans une enquête confuse, à la manière des privés qu'il admire, pour faire la lumière et rendre compte à son employeur. Et l'auteur en profite pour nous offrir de courtes nouvelles, savoureuses et cassées comme le nez de son héros italo-américain.

Si l'intention du Masque est éminemment louable, celui-ci n'a pas encore pris ses marques avec la BD les précédents ouvrages de la collection péchaient déjà par excès d'interventionnisme de la part de l'éditeur (le texte des bulles tapé à l'ordinateur, c'est rédhibitoire !). Ici, le Masque enfonce le clou : on a confié le soin du lettrage et de la mise en page à un graphiste. Belle initiative, mais au final, l'album se charge de fonds noirs esthétisants. de marges irrégulières, et de textes surchargés de gras. comme dans les mauvais pulps. Et, même si c'est un peu vieux jeu, on peut regretter que la relecture n'ait pas été poussée à fond : le livre est truffé de fautes d'orthographe. Allez, ne boudons pas le plaisir de cet album dense et agréable, surtout si l'on est nostalgique de Thompson, Hammett ou Chandler...

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Et si le renouveau venait du Québec ? Scaphandre 8, le tome 1 du Naufragé de Memoria fait certes appel aux ressorts de la science fiction. Mais l'intelligence narrative, la mise en page soignée, les surprises du scénario devraient faire plaisir à ceux, parmi les lecteurs de 813, qui ne sont pas allergiques au genre. Quant à l'intrigue, difficile de la raconter sans en déflorer les meilleures surprises : nous sommes à Memoria, une ville qui pourrait être le New York de la prohibition... A quelques gros détails près, tout de même : qui sont ces "Zalupskistes" qui semblent traverser les murs ? A quoi sert la "Sentinelle", ce gigantesque sous-marin qui surgit dans les rues ? Qu'on ne se trompe pas à ces indications : Scaphandre 8 n'est pas le scénario halluciné d'un auteur sous acides. A force de les rassembler, le lecteur finira bien par trouver un sens aux pièces du puzzle, exercice plutôt jubilatoire. Et, comme l'avouait un lecteur : "c'est tellement subtil que, lorsque tu comprends enfin l'intrigue, tu as l'impression d'être devenu intelligent". Sentiment trop rare pour bouder ce livre (Scaphandre 8, de Jean-Paul Eid et Claude Paiement, éd. Mille-Îles, n'est malheureusement pas diffusé en France. On pourra rencontrer l'éditeur et les auteurs au festival d'Angoulême, fin janvier. On peut aussi s'adresser au diffuseur : Dimedia Inc., 539 boulevard Lebeau, Ville Saint-Laurent, K4N 1S2. Québec, Canada).

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Quand les aventures de Tintin se terminent dans l'eau de boudin d'un (très) mauvais polar, cela mérite bien une brève dans 813. On passera sur les histoires de l'éditeur et des ayants droit d'Hergé. la presse hebdomadaire s'en est largement fait le relais. En revanche, une anecdote a bien le goût de l'amertume. En 1986, trois ans après la mort du dessinateur, la veuve d'Hergé et Casterman se décident enfin à publier l'album inachevé, Tintin et l'Alph-Art. Quarante-deux planches à peine esquissées qui s'achèvent sur un terrible cliffhanger : comment le reporter à houppette pourra-t-il échapper à une mort certaine et, surtout, qui se cache sous les postiches du méchant Endaddine Akkass ? Très vite, Tintin et l'Alph-Art suscite les convoitises des amateurs. Et malgré un prix de vente assez élevé, l'album est un vrai succès. De 7 à 77 ans, on planche sur l'énigme finale, et, l'on trouve bientôt sous le manteau des tirages pirates qui proposent "leur" version de l'album. Les spécialistes recensent ainsi cinq versions distinctes, dont la plus connue est celle du québécois Rodier. Il faut aujourd'hui débourser plusieurs milliers de francs pour l'acquérir... Quant au site Internet officiel des ayants droit d'Hergé, www.moulinsart.be, il entretient le suspense en consacrant une page au "mystère Endaddine Akkass"... Et puis, treize ans après, le suspense intenable retombe comme un mauvais soufflé, entre les lignes d'un livre paru en Belgique, Tintin et les Héritiers. D'abord, on apprend que le matériau initial comptait non pas 42 pages, mais cent cinquante, que l'on a amputées pour des raisons d'économie. Ensuite, selon Jean-Manuel Duvivier, le maquettiste de l'époque, "on a délibérément fini l'album sur l'esquisse de la page 42, où Tintin est emmené pour être compressé en statue de César. Or il existait une page où Tintin enlevait le masque du mage Endaddine Akkass, et on découvrait que c'était Rastapopoulos... Donc on a construit le mystère. Mais en définitive, je crois que cet album a plus frustré les gens qu'autre chose". C'est peu de le dire. (Le livre Tintin et les Héritiers, de Hugues Dayez, disponible en Belgique, sera édité en France par les éditions du Félin en janvier).

A. Maneuvrier


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dernière mise à jour : 12 juin 2000