Excursion au paradis)
EXCURSION AU PARADIS


Le Christina arrivait à San Juan par l'Est en contournant l'ile de la Vierge. Le passage était réputé dangereux. Quelques années plus tôt, au cours d'une nuit de tempête, un cargo panaméen s'était échoué sur les récifs et, à marée basse on voyait émerger une partie de sa coque rouillée. Sur le pont supérieur un vieux monsieur élégant racontait le naufrage à un groupe de passagers. On remarquait deux jeunes femmes vétues de robes légères aux couleurs de bonbon anglais et coiffées de légers chapeaux de paille. La fin d'après midi était chaude, le soleil déjà bas frappait encore. Vernon se rapprocha d'elles. Il était attiré par Romina. Le sourire et le regard de Romina laissaient toujours croire à une invite sans que, peut être, elle en soit tout à fait consciente. Curieusement les avances de Vernon avaient été sévèrement contrées par la mince et brune Judith, un peu ambigue dans un rôle de grande soeur. Vernon les taquinait en les appelant "les Inséparables". Depuis leur première rencontre à Montevideo, il n'avait jamais réussi à se trouver seul avec Romina plus de quelques minutes. Aussi fut il heureusement surpris de pouvoir l'entrainer vers l'avant sous le prétexte de mieux voir le coucher de soleil. Etait-ce cet état de grâce qui survient à la fin d'un voyage? Lorsqu'il la prit par les épaules elle s'appuya doucement contre lui. La suite s'avéra un peu décevante. D'abord un petit grain qui circulait rapidement à l'Ouest assombrit l'horizon. Ensuite, Judith les rejoignit, et elle eu un geste surprenant, qui laissa Vernon perplexe: se plaçant à la droite de Vernon elle lui prit la taille, glissant la main sous sa veste.


La nuit tombait très vite et lorsque, passé le Cap Blanc, la ville de San Juan apparut, les éclairages commençaient à entrer en service, mettant en valeur la basilique et les façades de style colonial espagnol, ainsi que le jardin central qui donnait sur le vieux port. La ville était entourée d'une forêt dense qui descendait jusqu'à la mer, donnant une impression de menace végétale. Le fond du décor disparaissait en partie dans les brumes éternelles. La cordillère eclairée par les derniers rayons de sole il, dépassait quatre mille mêtres d'altitude et son sommet était enveloppé de nuages. C'est à l'isolement provoqué par la cordillère que San Juan devait ses particularités politiques et économiques. Plusieurs terribles dictatures avaient marqué le début du vingtième siècle, puis en 1928, la révolution avait établi la République qui s'était maintenue avec une stabilité remarquable à l'abri des conflits qui secouaient périodiquement la région. Le développement de San Juan s'était alors axé notamment sur l' accueil de riches étrangers qui trouvaient là un asile fiscal ou politique. Une communauté internationale assez brillante s'était formée avec une participation très large de l'élite de la société créole. Les activités bancaires mais aussi artistiques et scientifiques participaient ainsi à la richesse et à la renommée de San J uan. Son université avait été assez renommée dans les années quatre-vingt, mais, plus récemment une ténébreuse histoire de trafic de matériaux radioactifs avait déconsidéré la Faculté des Sciences.

L'essentiel des échanges se faisaient par la mer; la voie terrestre était longue et tortueuse; elle était quelquefois totalement coupée par des éboulements. Au dela de la première barre rocheuse, la bien nommée Sierra Blanca, plusieurs étroits plateaux avaient permis d'implanter la centrale électrique et un centre de recherche nucléaires. La zone agricole qui occupait le piémont de la cordillère permettait d'assurer l'essentiel de l'approvisionnement alimentaire de San Juan, et même l'exportation d'une fameuse variété de mangues roses juteuses et sucrées. Autour de la ville, dans les bâtiments insalubres des faubourgs, vivait un prolétariat misérable auquel paraissaient réservés les métiers pénibles et mal payés: femmes de ménage, coursiers, maçons, peintres, serveurs, pompistes, laveurs de voitures.

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Après le débarquement, Vernon casa péniblement les bagages de Judith et de Romina dans sa Beetle d'occasion, achetée pour sept mille dollars à Montevideo. La petite Romina parvint à se glisser à l'arrière, tandis que à l'avant Judith dut accueillir sur ses genoux deux énormes sacs de voyages qui l'étouffaient à demi. La circulation s'écoulait lentement: un grand nombre de camions étaient descendus du ferry. Vernon se faufila dans les ruelles du vieux quartier espagnol, pour rejoindre l'avenue Albert Ei tein. Ils furent les premiers passagers du Christina à se présenter à la réception du Claridge, un immense hôtel un peu vieillot au personnel et aux couleurs fanées, qui avait l'avantage de proposer des chambres à des prix à peu près abordables. Alors que Vernon s'apprêtait à se coucher, Judith vint frapper à sa porte pour demander de l'aide. Tout en entrainant Vernon vers l'ascenseur, elle lui raconta une histoire assez confuse dont la principale héroine paraissait être Romina. Le Club tropic était situé au sous-sol de l'Hôtel Claridge.

Romina dansait au milieu d'un groupe d'hommes: elle était en sueur, ses seins débordaient de sa robe; elle se caressait les hanches en ondulant sur un air de salsa. Le groupe d'hommes paraissait extrèmement enthousiaste. L'un d'eux se mit à danser autour de Romina en cherchant à se frotter à elle. Vernon pensa aussitôt à la liqueur de socca. Un des clients du Club s'était sans doute fait un plaisir de lui faire gouter cette spécialité locale à base de bois tropical macéré. Romina avait du en absorber une bonne quantité et la nuit s'annonçait chaude pour elle. Vernon s'adressa vivement au barman en espagnol, pendant que Judith s'approchait du groupe. Le niveau de la musique baissa, au grand dam des admirateurs de Romina. Lorsque Vernon s'approcha, l'un des hommes s'estima bousculé ou offensé, et lui décocha un coup de poing à l'estomac qui l'envoya à terre. Heureusement à peu près au même instant un homme élégant en panama et costume clair, un brun a peau mate et à cigare entra précipitamment dans le Club. Il exhiba ce qui paraissait être une carte de police et tout le monde se calma; Vernon se releva péniblement; Judith parvint à ramener Romina vers l'ascenseur. Romina voulait redescendre et s'accrochait en pleurnichant au bras de Vernon. La perspective d'une nuit torride en compagnie de Romina motivait puissamment Vernon, mais il avait du mal à récupérer du coup reçu. Il ne réagit pas assez vite, lorsque parv ue devant sa chambre, Judith poussa Romina à l'intérieur sans ménagement et claqua la porte derrière elles. La discussion était animée, dominée par la voie de Judith. L'occupant de la chambre voisine réclama le silence d'un ton menaçant. Il y eut encor quelques cris, le bruit d'une paire de claques, puis tout se calma.

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Le lendemain Vernon retrouva avec plaisir la Faculté des Arts et Lettres. Le président, un grand gaillard en chemisette et pantalon beige, cultivait un look à la cubaine; par rapport au modèle la barbe était cependant plus courte et plus soignée. Il remercia chaleureusement Vernon d'avoir accepté à nouveau la charge des cours de dramaturgie, ainsi que la conduite des ateliers d'écriture de la section Cinéma. Les éléves de la section Cinéma avaient fourni dans les années précédentes aux studios de San Juan, scénaristes, metteurs en scènes, décorateurs et acteurs. Certains des élèves avaient bénéficié d'une célébrité internationale. Les deux dernières promotions portaient les noms de Paul Mac Cann et de Carla de Guevara qui avaient fait carrière à Hollywood, mais on se souvenait aussi de José Lavardan, collaborateur de Bunuel. Certains destins avaient été plus scandaleux, comme celui de Mariquita Vasquez. Lors du tournage de "La damnation de Don Ernesto" elle avait été confortablement logée dans une villa des environs de Rome dotée d'une piscine. Elle avait pris l'habitude de se baigner nue. C'est ainsi qu'elle avait séduit son plus proche voisin, le vice-nonce apostolique. Leurs relations avaient défrayé la chronique pendant plusieurs semaines et les photos du couple, prises au téléobjectif par l'attaché de presse et publié dans les magazines avaient fortement contribué au succès du film. Les studios s'étaient progressivement spécialisés dans les films dits "d'haciendas", qui étaient pour le monde hispanique ce que le western avait été pour les Etats-Unis. Une bonne maitrise de l'utilisation des décors naturels permettait ces dernières nées d'offrir des téléfilms et des séries à des prix particulièrement compétitifs: "Volupté et révolution" avait ainsi tenu en haleine les téléspectateurs d'Argentine, du Venezuela et de Colombie pendant douze semaines consécutives. Une version érotique était en cours de tournage, à grand renfort de liqueur de socca, pour satisfaire les besoins des chaines cryptées. La collaboration entre l'Université et les studios était très cordiale, aussi le président pu proposer à Vernon un appartement au Palacio Real. Ce faux palais colonial avait été construit par les studios dans les années cinquante. Le Palacio Real, après avoir été utilisé comme décor dans une dizaine de films, avait été partiellement reconverti, d'une part en entrepôt pour les costumes et différents matériels, d'autre part en appartements occupés temporairement lors de tournages importants. Autour du Palacio, la forêt menaçait de réoccuper le terrain, quelques lianes s'aventuraient sous les galeries extèrieures et sur le toît. Mais les studios s'efforçaient de maintenir intérieur et extérieur dans un état convenable . L'aspect décadent du palais, l'exubéra nce de la végétation en faisait un décor de choix.

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Judith parut sincèrement émerveillée par la visite de l'appartement de Vernon. Les jours précédents avaient étè éprouvants pour Romina et elle. Le policier en civil qui avait interrompu la bagarre au Club Tropical, était revenu à l'Hôtel pour leur faire subir un interrogatoire plus ou moins libidineux. Il paraissait bien connaitre le motif du voyage de Judith, et s'était montré menaçant: son rapport pourrait avoir une mauvaise influence sur les suites de la promesse de contrat du Ministère des Affaires étrangères. Le Ministère n'employait que des personnes ayant un comportement irréprochable. L'accueil très réservé du Ministère avait confirmé les inquiétudes de Judith : absences réelles ou feintes des responsables .....il faudrait revenir ....oui, plutôt la semaine prochaine. Quant à Monsieur Lancaster, l'ancien employeur de Judith contacté à grand peine à son bureau de Los Angelès, il confirma que l'emploi d'interprète Japonais Espagnol était bien confirmé, que Judith était toujours la seule candidate, qu'il fallait prendre patience.

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Les "Inséparables" s'installèrent donc. Vernon mettait de grands espoirs dans la cohabitation avec Romina. Sa libido était a un niveau jamais atteint. Il n'avait plus qu'une pensée, un seul rêve diurne et nocturne, un seul but dans la vie, en bref une obsession; se rouler sur un des canapés, un des lits, voire un des tapis de l'appartement avec la douce et ferme, pulpeuse et soyeuse, tiéde et parfumée ..Romina.

Malheureusement, le lendemain, alors que Vernon analysait avec beaucoup de fougue et de conviction la scéne du viol dans Richard lll devant une cinquantaine d'étudiants et d'étudiantes (légèrement inquiètes) un évènement étrange se produisit au Palacio eal. Pendant que Judith et Romina déjeunaient tranquillement sous la galerie Ouest, encore fraiche à cette heure, deux grands singes bleus vétus comiquement de bermudas à fleurs escaladèrent la façade du Palacio Real.

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Lorsque Vernon revint, l'appartement était en piteux état; meubles et vaisselle cassés , cuisine jonchée de débris de nourriture, WC maculés d'excréments. Vernon sonna en vain aux portes des appartements voisins. Le Palacio Real était désert. Il parvint rebrancher le téléphone dont les fils avaient été arrachés. Après une assez longue attente, il put expliquer son cas à l'agent de police de service. Celui ci n'était pas du tout convaincu de la nécessité d'envoyer une voiture. Un simple dépôt de plainte lui paraissait adapté. Vernon lui fit part de son inquiétude au sujet des deux jeunes femmes, l'agent fit une vague promesse mais il ne vint personne.

Vernon avait remis un peu d'ordre dans l'appartement puis s'était barricadé à l'intérieur . Il dormit trés mal, et fit de mauvais rêves; Romina était enlevée et maltraitée par les Ténardier, elle était forcée de revétir les vêtements déchirés de Cosette , la Ténardier ressemblait à Judith, qui avait vielli, beaucoup grossi, et se révélait être une cruelle mégère; bref, rien que du cauchemar et du malheur. Le lendemain matin, toujours pas de nouvelles des "Inséparables". Au commissariat les flics l'envoyèrent plus ou moins promener et seule l'intervention téléphonique du président de la Faculté fit bientôt apparaitre dans la salle d'attente bondée, le fame ux inspecteur en civil, déja rencontré au Club Tropical. Il dit clairement à Vernon qu'il ne croyait pas à la disparition des jeunes filles. "Ce sont des aventurières, comme il en arrive chaque jour à San Juan. Elles ont voulu s'amuser de vous, ou elles ont amené chez vous leurs amants qui se sont montrés jaloux!...... oubliez les". Vernon se décida à demander l'aide du Consul. Ce célibataire de cinquante ans cultivait une allure et un accent britannique. Né dans un petit village de la région d'Albertville, il avait été fasciné en classe de troisième par son professeur d'Anglais avec lequel il avait longtemps entretenu une relation un peu équivoque. Mince et raide, cheveux gris coiffés en arrière, moustache blanche, discrète élégance malgré la chaleur, le Consul s'ennuyait ferme à San Juan. Il eu tout de suite beaucoup de sympathie pour Vernon. Pour lui la thèse de l'enlèvement était assez plausible, bien que le mobile n'apparut pas clairement. Une affaire sentimentale n'était pas exclue: les San Juanais avaient le sang chaud, surtout lorsqu'ils venaient de consommer de la liqueur de socca. Par contre, pas de mouvement de libération, et pas de mafia à proprement parler, encore que la discrète organisation des "Pythagoriciens" puisse donner quelques motifs d'inquiétude. Ils étaient très influents à San Juan, une sorte de confrérie internationale aux idéaux peu explicites. Leur puissance leur évitait en tout cas d'être amenés à utiliser des moyens criminels.

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