Le Consul était un fin navigateur, aussi malgré la nuit noire, la sortie du port
s'effectua sans encombre. Monsieur Minimata avait convaincu Judith et Vernon qu'ils ne
pouvaient rien faire pour Romina et qu'il valait mieux partir. Judith pleurait silencieusement; jamais elle ne pourrait aimer une autre femme. Quant à Vernon il voyait là le nouvel épisode d'une incroyable série de déboires sentimentaux.
La dernière femme qui l'avait rendu véritablement heureux était Trinidad, sa maitresse
colombienne. Hélas lorsqu'après une courte lune de miel il avait refusé de reconnaitre ses deux
charmantes petites filles déja agées de quatre et sept ans "Ce qui leur faut c'est un père
comme toi, chéri," elle lui avait jeté un sort "Tu ne t'en remettras jamais, chéri ". Depuis,
sa vie sentimentale était une vraie catastrophe, et il se désolait de ne pas avoir accepté
la proposition de Monsieur Bambalaya, le célèbre marabout égorgeur de poulet du vingtième
arrondissement qui lui avait pourtant bien expliqué comment il allait mettre fin à ses tourments
pour seulement trois mille francs.
Monsieur Minimata se montrait très paternel avec Judith. désemparée et en larmes.
Elle lui paraissait ainsi extrèmement séduisante, et il s'efforçait d'imaginer la meilleure
façon de la consoler. Une grande cordialité régnait entre les passagers et le consul
lui même n'était pas insensible au charme discret de Monsieur Minimata. Le maniement
conjoint du compteur Geiger était l'occasion de frolements tout à fait délicieux. Cette
attirance du Consul pour monsieur Minimata fut cependant à l'origine du regrettable incident.
Alors que le Sullivan était pratiquement sorti du chenal Est, l'attention du Consul
fut distraite par la position de la main de Monsieur Minimata sur le haut de la cuisse
de Judith. Ne voulant pas quitter des yeux une progression qui paraissait devoir être
décisive, et particuliérement frustrante pour lui, le Consul négligea malheureusement
les indications du sonar et ne put éviter l'échouage du Sullivan sur un banc de récifs
particulièrement acérés.
Lorsque la marée remonta le Sullivan n'était plus qu' une épave dérivant au gré
des courants et des vents. La situation des naufragés n'était guère encourageante. Le
système de gouvernail était détruit et le compartiment babord était rempli d'eau. Le Sullivan
dérivait nettement vers le large droit vers l'Atlantique. Après inventaire on était assez juste
en vivres et en eau, trois, quatre jours peut-être en faisant attention. Les vieilles histoires
d'antropophagie effleurèrent l'esprit du consul; sa décision était prise, il était à
la fois l'autorité civile et maritime et le gardien de la civilisation .En conséquence
lorsque l'eau et les vivres manqueraient, il coulerait simplement le Sullivan, ce qui
vu l'état lamentable de la coque ne présenterait guère de difficulté.
Mais alors, que faire en attendant la mort? "Soyons heureux", répondit très simplement
Judith en citant sans le savoir un célèbre philosophe contemporain. Et elle cessa aussitot
de pleurer. "Ici et maintenant" ajouta-t-elle avec à propos en montant sur le pont avec
Vernon. La matinée était belle et même si, le plaisir n'est pas exactement le bonheur, ils
s'en approchèrent à plusieurs reprises.
Ensuite Judith tint à témoigner sa reconnaissance à monsieur Minimata; ce fut
également un moment agréable, surtout pour monsieur Minimata. Seul le Consul était triste.
Très en beauté, Judith lui prouva que son corps mince de sportive surpassait quoi qu'il en soit
le charme un peu adipeux de monsieur Minimata. Le consul avoua même que sous certains angles
Judith lui rappelait beaucoup le jeune Edward, un trés agréable secrétaire d'ambassade.
Ainsi, sur le pont légèrement incliné du Sullivan on pouvait voir, comme Homère
observant du haut du mat les amours maritimes d'Hélène et d'Agamemnon, tantot un corps pale,
tantot un corps cuivré (ainsi que d'autre combinaisons de couleurs que n'avait pas décrites
le vieil Homère). Sur le Sullivan le bronzage était un attribut féminin et non masculin.
Infatigable, Judith passait en effet presque toute la journée sur le pont,
évitant seulement le plein soleil de midi.
Hélas au matin du sixième jour après deux affreuses journées de jeûne
et de soif, le Consul du se résoudre à couler le Sullivan comme il l'avait prévu.
Vernon et Judith bien qu'affaiblis nagèrent longtemps vers le soleil levant.
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La première chaîne diffusait en boucle un documentaire sur les pélicans.
A l'heure prévue pour le sept cent quarante deuxième épisode du feuilleton Santa
Barbara, la panique s'empara des faubourgs de San Juan. Ceux qui avaient encore de
l'électricité entrainèrent les autres devant le siège de la chaine. Constatant que les
locaux étaient désert les San Juanais s'emparérent de toutes sortes de cassettes, affiches
, photos de vedettes et objets publicitaires. Puis une certaine angoisse succéda à l'allégresse.
Au port il ne restait plus aucune embarcation capable de rejoindre San José.
Le Christina attendu vers quinze heures ne se présenta pas. Aussi la plupart décidèrent-ils
de fuir par la montagne, ce qui avait l'inconvénient de leur faire traverser la zone
vraisemblablement la plus contaminée. Les plus chanceux partirent en voiture ou en camion,
mais de nombreux éboulements s'étaient produits. On sut plus tard qu'ils avaient été provoqués
volontairement par les autorités de San José qui ne souhaitaient pas
être envahies par ces populations malades et porteuses de poussières dangereuses.
Lorsqu'elles furent confondues les autorités parlèrent d'ordres mal interprétés,
tout en s'efforçant de faire savoir qu'il était peut-être préférable d'avoir abrégé les
souffrances de ces malheureux. En effet la plupart moururent en route de contamination
et d'épuisement.
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Romina avait retrouvé son Teddy Bear. Ainsi, sa méchante maman ne l'avait pas jeté.
Il était bien là assis près du lit et la regardait dormir. Elle se demanda tout de même
si Carlos n'avait pas un peu forcé sur la dose de tranquillisant qu'il lui avait
administré la veille. Teddy Bear paraissait avoir beaucoup grandi. Habituellement
ça n'arrive pas aux ours en peluche.
Le tranquillisant, c'était surtout Carlos qui en avait besoin . Au début il essayait
de plaisanter, "je les ai tous tués pour pouvoir rester seul avec toi", mais tous ces hommes
boursouflés que Romina avait effectivement vu le premier jour, tous étaient morts très
rapidement sans que Carlos puisse faire autre chose pour eux que leur distribuer de la
morphine. Il avait du ensuite les stocker dans la chambre froide. Et maintement il soignait
son stress en consommant des pilules roses qu'il faisait passer avec de grandes rasades de rhum. Il dormait une grande partie de la journée en ronflant bruyamment. Il se montrait moins empressé auprès de Romina qui, vraiment, ne regrettait rien.
Teddy Bear s'était penché sur Romina et lui caressait les cheveux: elle se serra
contre sa poitrine, il avait le poil si doux et il sentait si bon, une odeur de chat chaud.
Mais était ce bien Teddy? Elle ouvrit les yeux résolue à faire face à toutes les
situations. Elle resta très calme lorsque le grand singe bleu la souleva du lit.
Romina n'apprit que plus tard qu'il s'appelait Joseph. C'était l'un des singes bleus
les plus doués de sa génération. Il avait fait partie d'un programme d'éducation prioritaire
pour singes que les Pythagoriciens avaient développé dans le monde entier.
Les ancêtres de Joseph vivaient dans le nord de la Chine: ils avaient déja une grande
aptitude aux travaux manuels: ils construisaient pour eux-mêmes des huttes solides et
confortables, réalisaient des adductions d'eau et semble-t-il cultivait une variété de courge
dont ils étaient friands. Forts de ces observations le groupe des Pythagoriciens entreprit
de développer cette espèce pour lui faire remplacer la main d'oeuvre humaine, de plus en plus
exigeante et maladroite et répugnant à certains travaux jugés dangereux ou malsains.
Après diverses sélections et manipulations hasardeuses, il parvinrent à stabiliser
une espèce assez docile dont quelques individus furent amenés à San Juan pour être
employés au Centre nucléaire.
Le petit Joseph dont les parents jouissaient d'excellents quotients intellectuels,
fut élevé dès sa naissance par madame Susskind, la célèbre neuro biologiste
de l'Université de San Juan. Cétait un adorable bébé, marchant à trois jours, propre à six mois
, écrivant assez convenablement, mais cependant ne parvenant pas à parler de manière
intelligible. Il était particuliérement curieux et observateur. Lorsqu'il fut pubère
vers l'age de sept ans, il s'intéressa longuement aux ébats de monsieur et madame Susskind.
Après s'être entrainé plusieurs heures devant la glace, il décida de passer à l'acte.
Madame Susskind s'en souvient encore, si on se réfère à l'interview qu'elle a accordé
il y a quelques semaines à "New Scientist". Quant à Joseph après avoir échappé de peu à la
castration, il réussit à rejoindre une tribu libre de singes bleus installée sur des falaises inaccessibles à l'est de San Juan.
L'attention de Carlos Santamaria y Santana, avait été attirée par le fonctionnement
du detecteur de présence situé à l'entrée du batiment. Il avait revêtu une combinaison neuve
et avait pénétré dans le sas encombré de vêtements contaminés. L'indicateur de radioactivité
extérieure avait repassé à une valeur qui permettait une sortie protégée.
Lorsque Carlos était sorti, le groupe des singes l'avait capturé facilement.
Ils avaient ficelé soigneusement Carlos sur un fauteuil roulant avant de visiter le batiment
médical et d'y découvrir Romina endormie.
Les singes bleus avaient une connaissance “pratique” très forte des dangers
de la radioactivité. Certains avaient été employés par les Pythagoriciens pour des
manipulations en zone sensible. Ils associaient ainsi parfaitement le crépitement des compteurs
Geiger à un danger mortel, et comprenaient l'utilité des combinaisons que les Pythagoriciens
avaient fini par leur fournir (la taille XXL convenait en général) pour éviter des décès
trop rapides.
Romina émit quelques protestations lorsque Joseph lui tendit une combinaison
manifestement trop grande pour elle. Joseph lui donna une petite tape qui se voulait
amicale, Romina vacilla légèrement et se rappelant un épisode précédent décida que le mieux
était de s'habiller et de suivre la troupe des singes bleus.
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Lorsque Romina comprit qu'elle était enceinte, ele se mit en devoir d'injurier Carlos
. Ce salaud avait profité de son sommeil après l'avoir droguée; voila pourquoi il ne
lui avait pas fait de nouvelles avances. Pas de doute, ce sale type avait tout simplement
abusé d’elle pendant son sommeil.
Elle ne trouva pas Carlos; la plateforme à flan de falaise sur laquelle les singes
les avaient amenés était pourtant minuscule, mais, pas trace de Carlos, ni dans la grotte
, ni dans la case, ni sous les bananiers. Joseph tenta de lui expliquer dans son espagnol
limité et guttural qu'un commando de singes bleus l'avait emmené sur le plateau pour mesurer
la radioactivité à l'aide de nouveaux instruments dont ils souhaitaient apprendre le maniement.
Lorsque l'époque de l'accouchement approcha les singes bleus se montrèrent
extrèmement prévenants avec Romina. Une jolie guenon qui allaitait elle même un jeune,
passait la plus grande partie de son temps auprès d'elle. Le petit singe souffrait malheur
sement d'une malformation; il avait une main atrophiée. Romina en était très affectée,
se rappelant qu'elle avait de grandes chances d'accoucher d'un enfant anormal. Ses craintes
se confirmèrent lorsqu'avec l'aide de la charmante guenon elle accoucha d'une petite fille
très vigoureuse mais couverte de poils. Cependant lorsqu'elle se dressa sur ses jambes
au bout de deux jours et se mit à marcher, elle comprit que les dénégations du pauvre
Carlos étaient sincères.
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Quelques semaines après la naissance de la fille de Joseph et de Romina,
un petit détachement de marines équipés comme des cosmonautes, mais néanmoins fortement armés
, débarqua à San Juan. Une quinzaine d'individus vétus de combinaisons usagées vint
à leur rencontre. Lorsque les premiers leur donnèrent l'accolade les marines découvrirent
derrière les hublots les visages hilares des singes bleus. Le sergent fit une erreur fatale
en déclenchant son pistolet mitrailleur. Les singes bleus décidèrent que ces gens là
étaient vraiment infréquentables. L'avion de reconnaissance repéra les corps sans pouvoir
déterminer ce qui avait bien pu se passer.
Le congrès des Etats-Unis s'opposa à l'envoi d'un nouveau détachement. Aussi deux
bombardiers lourds détruisirent-t-ils le port et le centre ville. Depuis les falaises,
les singes bleus observèrent le feu d'artifice tout en déplorant la perte d'une partie
de la famille de Joseph qui vivait sur un grand pied dans le Palais Présidentiel.
Ensuite, Carlos mourut ainsi qu'un assez grand nombre de singes.
La région avait été rayée de la carte, et la survie des singes et de Romina
était ignorée du reste du monde. A tel point qu'à San José, lorsqu'un groupe
de singes bleus facétieux participa
au Carnaval, tout le monde trouva les déguisements excellents.
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DEBUT DE EXCURSION AU PARADIS