Quelques arguments
en faveur de Popper (I)
En hommage
à Karl POPPER pour le centenaire de sa naissance : 1902-2002
1) Epistémologues et charlatans ou les falsificateurs falsifiés
Les
« aprioristes extrêmes », tels Rothbard ou Hoppe, attribuent à Popper
la légende selon laquelle la falsifiabilité est un critère de vérité or jamais
Popper n'a professé cela:
"Un
énoncé, ou une théorie, est, selon mon critère, falsifiable si et seulement
s'il existe au moins un falsificateur potentiel, autrement dit un énoncé de
base possible qui soit en contradiction logique avec lui. Il est
important de ne pas exiger que l'énoncé de base soit vrai [en effet si
on pouvait savoir à l'avance qu'il est vrai, on serait omniscient] . La
classe des énoncés de base est qualifiée de telle manière qu'un énoncé de base
décrit un événement logiquement possible, dont l'observation est aussi
logiquement possible." (Karl Popper, Le réalisme et la science,
Hermann, p.2)
Evidemment, le terme "possible" signifie
« possible compte tenu de notre ignorance quant à la vérité de l’hypothèse ».
Ce qui est parfaitement cohérent puisque par hypothèse nous ne disposons pas de
critère de vérité ultime. Il s’agit d’une possibilité théorique et
hypothétique. Et c'est justement pour savoir si cette possibilité est réelle
que l'on procède au test et c’est ainsi que, grâce à lui, on apprend si la
théorie est fausse ou en sursis.
Je suis bien d'accord que
cette méthode ne convient pas aux sciences humaines où prévaut l'individualisme
méthodologique et non pas la méthode hypothético-déductive . Mais il est très
maladroit de condamner le critère de Popper sur la base d’un contre-sens
grossier. Aussi, je le répète : le critère de falsifiabilité n'est
pas un critère de vérité. Car "science" et "vérité" ne sont pas synonymes en
général. Pour les sciences formelles et a priori comme la praxéologie certains
arguments de type « transcendantal » peuvent jouer un rôle si
important que la question de savoir si l’on peut identifier la « science »
et la « vérité » devient réellement délicate. Mais dans le domaine de
la connaissance rationnelle des choses non humaines, la science est une quête
de vérité, pas sa possession. Les « aprioristes extrêmes » seraient
incapables de faire avancer la connaissance des sciences de la nature d’un
pouce. Ils pensent pouvoir prouver a priori la vérité d’une théorie. Cette
prétention est en contradiction totale avec le fait que les théories des
sciences de la nature ne sont jamais définitivement prouvées. Si elles
pouvaient l’être, la croissance de la connaissance scientifique, la connaissance
de l’univers matériel, serait impossible, car elle procède de la méthode
d’essais et erreurs.
2. Guillaumat et Peikoff
C'est
cette même erreur d'interprétation qui est à l'origine de la réfutation
sophistique de Guillaumat et Peikoff. Je vais citer Léonard Peikoff, lui-même
appelé en renfort pas Guillaumat pour ridiculiser le falsificationnisme. Mais
attention, ici il y a contestation radicale de la prétention du
falsificationnisme à caractériser l’épistémologie des sciences de la nature. Il ne s'agit plus de contester l'unité
méthodologique mais de réduire à l'absurde le falsificationnisme ainsi que le
prouve l’extrait ci-dessous :
"Le résultat final [du prétendu divorce entre la logique et
l'expérience, qui est à l'origine du critère empiriste] est le verdict suivant
prononcé à l'encontre de la connaissance humaine: si la négation d'une
proposition est inconcevable , s'il n'existe aucune possibilité qu'aucun
fait de la réalité la contredise jamais, c'est-à-dire si la proposition
représente une connaissance qui est certaine, alors il ne s'agit pas
d'une information sur le réel. En d'autres termes, si une proposition ne
peut pas être fausse, elle ne peut pas être vraie [...] Si une proposition
est démontrée de façon concluante, de sorte que la nier impliquerait à
l'évidence d'accepter une contradiction logique [...] alors, en vertu de ce
fait, cette proposition est disqualifiée comme le produit d'une pure convention
ou d'un caprice arbitraire."
La
citation se poursuit (cf. p.244 de Economistes et charlatans, Belles
Lettres, trad. et commentaires de François Guillaumat). La mentalité "analytique-synthétique"
serait la complice objective de l'interventionnisme étatique etc. Je veux bien
admettre que l'épistémologie a des implications politiques (et nous verrons
prochainement que les conséquences pratiques de l’épistémologie deviennent chez
Hoppe un critère de vérité) mais il ne
sert à rien d'utiliser la sophistique pour parvenir à ses fins. Admettons que
le falsificationnisme est inapplicable en épistémologie de l'économie
(d'ailleurs Popper est un des premiers à avoir dit que l'individualisme
méthodologique était la méthode des sciences sociales, cf. La société
ouverte et ses ennemis) mais il est absurde de vouloir réfuter le
falsficationnisme appliqué aux sciences de la nature alors que l'apriorisme
extrême serait tout à fait inopérant dans ce domaine. Newton ou Einstein n'ont
pas appliqué l'individualisme méthodologique ou l'apriorisme extrême. D’un
point de vue logique, ils ont procédé par conjectures et réfutations. La
théorie de Newton n'a pas été a priori vrai comme le serait la
praxéologie. Mais je vais tenter de réduire à de la mauvaise foi pure et simple
les affirmations de Peikoff. Car ce qu'il fait c'est simplement réfuter une
théorie que personne n'a jamais défendue. En effet, voilà l'enchaînement
logique du raisonnement de Peikoff:
(1) On sait qu’aucun fait de
la réalité ne peut jamais contredire la proposition p
donc
(2) on a la certitude que p est vraie
or
(3) p n'est pas réfutable (falsifiable) d'après (1)
et
(4) une proposition infalsifiable n'est pas scientifique donc
fausse
(d'après Popper)
donc
p est fausse
conclusion
p
est vraie et fausse
corollaire de la conclusion
le critère de falsifiabilité est incohérent et absurde
Eh
bien non, il y a une autre possibilité: la « démonstration » de Peikoff
est sophistique. Et elle l'est. En effet:
1.Dans
le cas des théories physiques par exemple, il est impossible de dire à l'avance
qu'aucun fait de la réalité ne peut jamais la contredire. Le genre de
proposition p est donc ici archi-particulier. Il y a faute: on généralise un
raisonnement à des cas auxquels il ne s'applique pas.
2.
C'est un contresens grossier de faire du critère de falsifiabilité un
critère de vérité. De plus il est faux de considérer que la science est
l'ensemble des propositions vraies. Sinon la physique serait purement et
simplement équivalente épistémologiquement à l'astrologie. C'est justement en
voulant assimiler science et certitude que les positivistes logiques ont
entrepris leurs travaux.
Conclusion:
la proposition 1 ne s'appliquant qu'à des cas très particuliers, la proposition
4 étant sophistique, le raisonnement s'écroule et les falsificateurs sont
falsifiés. CQFD
J’ajoute que la proposition p
peut être à la fois vraie et falsifiable au sens de Popper (cf définition
donnée). Ceci pour qu'on ne vienne pas dire qu'une proposition vraie serait
infalsifiable et donc ne serait pas scientifique.
Bien évidemment si on était sûr à
l'avance de la vérité d'une théorie, il n'y aurait pas besoin de la tester, de
la confronter aux faits. C'est peut-être le cas de la praxéologie mais je suis
sceptique car celle-ci repose sur des prémisses réalistes qui ne reposent que
sur l'évidence. Et la vérité-évidence est quelque chose de difficile à digérer
! Le concept d’action dérive d’une analyse réaliste de la nature humaine. Or le
réalisme se rapporte nécessairement à des faits empiriques.
3)
Quelques remarques sur la philosophie de Popper
Popper a établi de manière indiscutable
que l’induction (la généralisation à partir d’une série finie de faits
d’observation) est une inférence qui ne conserve pas la vérité des prémisses.
Contrairement à la déduction.
Il n’a fait ici que développer les
arguments de Hume, résumés par la maxime : « on ne peut pas déduire
ce qui doit être de ce qui est ».
Et ceci n’a encore jamais été réfuté
dans le domaine des connaissances de la nature. Toutes les théories
scientifiques qui nous apprennent quelque chose ont un contenu empirique (un ensemble
de conséquences factuelles) qui dépassent la quantité de faits connus, et par
conséquent elles ne sont pas justifiées, au sens de prouvées. Car dans le
domaine de la connaissance de la nature seule les théories audacieuses, qui
vont au-delà de ce qu’on peut déduire de quelques principes supposés vrais,
peuvent accroître notre connaissance empirique du monde.
Hume, en revanche, ne concevait que
le principe d’induction pour accroître notre connaissance. Mais comme celui-ci
conduisait à des généralisations incertaines, il n’avait plus d’autre recours
que la foi, l’habitude et la croyance pour expliquer que les hommes acceptent
de se fier aux résultats d’une inférence non démonstrative. Sa philosophie de
la connaissance était devenue irrationaliste et sceptique.
Popper a dit, comme Kant:
l’analyse logique de Hume est juste mais sa conclusion est fausse. Kant avait
sous les yeux la merveille de Newton, dont il ne doutait pas de la vérité. Le
problème de Kant était alors : comment rendre compatibles les analyses de
Hume et le FAIT de la vérité de la théorie de Newton ? Il développa alors
un idéalisme selon lequel ce serait l’entendement humain qui prescrirait ses
lois aux phénomènes observables. La vérité a priori de certaines propositions
découlent de la structure de notre entendement. La théorie de Newton est
certaine car elle est l’accord parfait entre les phénomènes et les catégories
de notre raison.
Einstein a réfuté la théorie de
Newton qui est devenue une sorte d’approximation, parfaitement valable pour
construire des instruments, envoyer des fusées sur la Lune, mais qui est fausse.
[Soit dit en passant, c’est la
raison pour laquelle il est faux de prétendre que la protophysique est
vraie a priori sous prétexte qu’elle est présupposée dans nos actions et dans
la fabrication d’instruments etc. (c’est ce que dit HOPPE). On peut très bien
réussir une action avec une théorie approximative. C’est ce qui se passe
lorsqu’on calcule le point d’impact d’un obus en appliquant la mécanique de
Newton.]
Popper prend acte de l’erreur de
Kant sans remettre en question l’apriorisme. Simplement l’apriorisme poppérien
ne sera plus absolutiste, il laissera place à l’erreur, il séparera vérité et
certitude, il deviendra faillibiliste. La théorie qui précède nécessairement
l’observation et la méthode hypothético-déductive sont les fruits de l’épistémologie
poppérienne. L’idée est que l’on ne peut pas agir, observer ou connaître
quelque chose passivement. Certaines hypothèses précèdent toujours notre quête
de connaissance et lui sont nécessaires.
Popper a nié jusqu’à l’existence de
l’induction. Son raisonnement est à peu près le suivant : Considérons la
première observation d’une série. Elle engendre consciemment ou non une
hypothèse théorique, une interprétation. La deuxième observation sera effectuée
et interprétée à la lumière de cette première interprétation, qui sera sans
doute modifiée, corrigée. Et ainsi de suite. Le résultat sera une théorie qui
simulera le processus d’induction (tout se passera comme si on avait généralisé
mais ce n’est pas le cas.). Popper explique que le lamarckisme peut aussi être
simulé par le darwinisme, ce qui a conduit certains scientifiques à s’attacher
au lamarckisme.
La connaissance scientifique
croît : tel est le fait que Popper cherche à expliquer en écartant toutes
procédures inductives. C’est en cela qu’il n’est pas un positiviste logique.
Les positivistes logiques (Carnap, le cercle de Vienne) étaient des
inductivistes et des empiristes. Toute affirmation qui dépassait ce que l’on ne
peut induire à partir d’une base empirique (les données des sens) était assimilée
à un vulgaire galimatias. Les positivistes logiques considéraient que n’avait
de sens que ce qui était scientifique, et n’était scientifique que ce qui était
empiriquement vérifiable. Leur critère de scientificité était aussi un critère
de sens. Ils aspiraient à un monde qui pourrait s’appuyer sur la certitude, et
qui serait débarrassé de la prétention à la vérité de toute sorte de charlatans
métaphysiques (Heidegger). Popper s’opposait à ce programme, qu’il considérait
comme logiquement incohérent (et l’histoire retiendra que c’est lui qui a donné
le coup de grâce au positivisme logique). Son critère de scientificité, la
falsifiabilité, n’était pas un critère de sens, ni un critère de vérité, comme
ses critiques mal informés (Peikoff …) le croient.
J’ai rappelé plus haut comment
Popper définissait la falsifiabilité. Je voudrais maintenant m’interroger :
la praxéologie est-elle falsifiable ? (les praxéologues disent qu’elle est
scientifique parce qu’elle est vraie ET certaine. Ce n’est pas du tout
compatible avec l’épistémologie des sciences de la nature).
La praxéologie, quoique
axiomatico-déductive, n’est-elle pas falsifiable pour la bonne et simple raison
que ses prémisses sont réalistes, et ne sont pas de simples conventions ?
Je ne prétends pas trancher cette
question. La praxéologie est-elle a priori vraie ? De même que 1+1=2
est vrai parce qu’il existe des choses séparées et dénombrables, de même les
axiomes de la praxéologie sont vrais dans la mesure où la rationalité humaine
existe et où il existe des individus séparés. Je remarquerai simplement qu’il y
a toujours des prémisses réalistes et empiriques à la base de ces
axiomes. Et la façon dont on acquiert cette connaissance ne fait pas partie du
système de la praxéologie, qui n’est donc pas un système axiomatique clos ou
complet. Il souffre d’incomplétude. Gödel a établi qu’un système axiomatique
non-contradictoire contient des énoncés indécidables (à partir des axiomes
eux-mêmes). Ces énoncés sont justement ceux qui font le lien entre le système
axiomatique de la praxéologie et la réalité empirique.
En conclusion : la
falsifiabilité est particulièrement mal adaptée aux sciences axiomatiques mais
particulièrement bien adaptée aux sciences qui progressent par l’expérimentation.
Elle n’est en aucun cas absurde.[1]
Marc Grunert
[1] En voulant englober sous le vocable de « positivisme » l’épistémologie des sciences physiques (Popper), Hoppe se condamne à commettre de grossières erreurs car en rejetant le prétendu positivisme de Popper il est conduit à développer une théorie alternative qui consiste à transposer dans les sciences physiques la méthode axiomatico-déductive propre à la praxéologie, science de l’action humaine (ce qui, soit- dit en passant, consiste à commettre l’erreur qu’il dénonce : défendre l’unité méthodologique des sciences). Hoppe écrit : « On ne peut pas dire que la géométrie euclidienne ait été « réfutée » par la théorie de la relativité, parce que pour fonder la théorie de la relativité, on est obligé de présupposer la validité de la géométrie euclidienne qui a permis de construire les instruments de mesure ». C’est évidemment faux. Un instrument de mesure peut parfaitement avoir été construit à partir de théorie approximativement vraie, de même que, pour les vitesses très faibles par rapport à celle de la lumière, la théorie de Newton, quoique réfutée donc fausse, est assez proche de la vérité pour permettre de lancer des fusées et de calculer leurs trajectoires. Hoppe commet souvent cette erreur lorsqu’il discute de l’épistémologie des sciences physiques : une action réussie est, semble-t-il, un critère de vérité suffisant pour lui. De manière générale, Hoppe surutilise l’argument de « contradiction pratique » sans aucun doute sous l’influence de la « pragmatique transcendantale » de Apel, le philosophe allemand appartenant à l’école de Francfort.