Camille

Camille

 

Il est peu de sensations adolescentes dont les réminiscences me parviennent encore à travers le voile flou et morcelé de ma mémoire ; mais toujours je me souviendrai de l'extrême bonheur que me procuraient au lycée les heures passées à subir des contrôles. Et ce bonheur ineffable me permet aujourd'hui de retrouver certains visages, certaines images de ma jeunesse.

Toujours je me plaçais au fond de la classe, loin du surveillant et de manière à pouvoir garder un oeil attentif sur chacun de mes camarades. Une des figures les plus communes dans ce type de paysage est celle du tricheur ; le tricheur dispose de nombreux moyens pour assouvir ses vaines pulsions : il peut par exemple malicieusement poster son crâne en une sorte de lointain surplomb au-dessus de la copie du voisin, et alors avec une régularité et une fréquence déconcertantes sa tête, suivant la direction de son regard enfiévré, oscille de droite et de gauche comme un automate forcené. Cela donne au copieur un air bête irrésistiblement cocasse. Et quand, pour quelque obscure raison, se lève Lisa, la pulpeuse, dix mille regards convergent et se posent sur ses formes plantureuses... Mais déjà je suis las d'évoquer ces scènes infantiles : leur succession systématique me fait perdre toute volonté, comme en ces temps-là elle persistait à accroître mon dégoût de toute forme de réflexion, et je crains de m'y abîmer une fois encore.

C'est dans ce décor grandiose, mélange d'autorité perverse et de jeunesse déliquescente, que Camille, mon éternelle adorée, fut informée, par de mystérieux visiteurs, d'au moins deux choses : d'une part sa véritable nature, et d'autre part le destin de l'humanité -- les deux étant, je crois à présent pouvoir l'affirmer, intimement liés.

Je vis dans le couloir attenant à la salle de classe quatre hautes silhouettes s'approcher de la porte ; puis trois coups brefs se firent clairement entendre ; et le jeune homme qui nous surveillait cria : "Entrez !". Ringo Starr entra d'un pas alerte dans la salle, et à sa suite se trouvaient Lennon et Mc Cartney en train d'échanger de bons mots, puis George Harrison, plus taciturne. Ils étaient vêtus comme en 1967, au temps de Sgt Pepper's, parés d'atours sophistiqués aux couleurs vives, et portaient moustache et cheveux plaqués ; en fait, les Beatles en ce jour de l'année 1999 étaient exactement tels qu'ils avaient été trente-deux ans auparavant, comme s'ils eussent par magie été transportés en un autre temps. Ringo se tourna vers mes camarades et moi-même, qui de stupeur nous retenions de faire le moindre mouvement, puis annonça d'une voix puissante, avec un accent à couper au couteau : "Nous voudrions parler à Camille L***." (il m'est nécessaire de taire le nom de famille de Camille car elle réside encore dans le monde des vivants). Le surveillant grommela quelques mots qui semblaient signifier son assentiment, et Camille lentement se leva puis, pas encore tout à fait rassurée, se dirigea vers la sortie, où l'attendaient les Beatles, dont les visages s'étaient éclairés de sourires apaisants. Jamais de ma vie terrestre je ne me suis senti plus impuissant qu'à ce moment précis : l'Histoire était en marche, et je n'avais aucun rôle à y jouer.

Camille parla une dizaine de minutes avec les Beatles, plus loin dans le couloir ; pendant ce temps mes camarades s'étaient remis au travail, mais quant à moi il m'était impossible de me concentrer sur ma copie, tant j'étais submergé par mille sentiments tels que l'amour et la jalousie, la défiance et l'espoir.

Camille revint, pâle mais résolue, à sa place, juste à côté de moi. Par la suite nous nous échangeâmes de petits papiers qui servaient de support au dialogue que voici -- j'ai conservé les messages qu'elle m'a fait passer, et puis reconstituer la teneur de mes propres interventions : Que t'ont-ils dit ? «Je ne sais par où commencer...» Pourquoi sont-ils toujours aussi jeunes qu'en 67 ? «Ils sont immortels, et 67 est la date à laquelle ils l'ont appris ; à partir de ce moment ils ont fait semblant de vieillir (et John a fait semblant de mourir). Mais maintenant ils ont marre de ce petit jeu.» Et toi là-dedans ? «Je suis comme eux, c'était leur devoir de me l'apprendre.» Mais comment ça se fait ? «Je ne sais pas, une histoire d'ancienne divinité décédée qui a donné à certains Terriens le pouvoir de... diriger secrètement leur peuple à travers les siècles. Enfin c'est assez confus...» Il y en a d'autres comme vous ? «Sans doute, mais ils ne sont pas sûrs... Enfin si, Bob Dylan en est un, c'est certain d'après eux. Gérard de Nerval aussi, ils l'ont rencontré naguère. Peut-être Philip K. Dick, mais ils ne l'ont jamais revu après sa mort, il se cache sans doute... Et puis d'autres noms, je ne me souviens plus bien.» Mais que dois-tu faire ? «Rien de spécial apparemment, c'est la belle vie : juste être gentille, faire plaisir aux gens, dire quelques morceaux de la Vérité par-ci par-là...» La Vérité ? «Oui, un salmigondis de considérations philosophiques, cosmogoniques et eschatologiques -- un peu fumeuses si tu veux mon avis. Ils viennent de me l'enseigner.».

J'avais du mal à croire à tout cela : Camille, immortelle, quasi-divine ? Pourtant j'avais vu John Lennon bien vivant... Je crus que cela signifiait la fin de ma liaison avec Camille, je me sentais tellement insignifiant à côté d'elle... Je voulus lui passer un dernier mot, qui disait très exactement «Veux-tu m'épouser ? Je t'aime.», mais le surveillant me l'arracha des mains au moment où je finissais de l'écrire, et avec un rictus méprisant le froissa et le jeta dans la corbeille.

Quelques années plus tard, je trouvai le courage de reposer à Camille cette même question, de vive voix cette fois. Sa réponse fut "oui" ; jamais je n'oublierai le bonheur que fut ma vie dès ce moment, ma vie avec Camille.

Le fruit de notre union charnelle s'appelle Aurélia : c'est une enfant adorable, qui très tôt montra certaines facultés intellectuelles étranges. Ainsi, un certain jour d'été 2012...

 

J'étais allongé dans l'herbe de notre jardin à la campagne, sous un excellent soleil, à lire le gros livre qu'un critique de cinéma renommé avait consacré à Camille -- elle avait en effet réalisé cinq longs métrages au cours des huit dernières années, films fort appréciés du public et de la critique et qui ont fait de Camille une artiste mondialement reconnue. Je crois que le critique analysait les références cinématographiques de Camille (Jean Eustache, David Cronenberg...) au moment où Aurélia, qui jusqu'ici jouait à chercher des papillons avec son entrain coutumier, est venue me trouver en m'annonçant : "Papa, je crois que Maman est une Déesse". Interdit, je ne pus que répondre : "Mais oui, ma chérie, Maman est quelqu'un de très bien, moi aussi je l'aime énormément. -- Mais non, c'est pas ça, c'est qu'en fait elle ne peut pas mourir ; ni vieillir, mais elle fait semblant pour te faire plaisir. Et puis, elle a une mission, c'est bizarre, elle devra toujours rester dans ce monde et veiller à ce que tout se passe bien... -- Ma chérie... Qui t'a raconté ces bêtises ? -- Personne, j'ai tout deviné, ce ne sont pas des bêtises ! ".

Camille faisait la sieste à ce moment-là, mais j'allai tout de même la réveiller pour lui exposer le problème : comme à chaque fois que sa nature divine, cosmique ou ce que vous voudrez, soulevait un dilemme ou un obstacle, j'étais complètement dépassé par les événements et par le niveau d'abstraction du débat.

Quand j'eus fini de lui raconter la scène qui venait de se dérouler, Camille se leva, m'embrassa, m'adressa un sourire un peu mélancolique et me dit : «Eh bien ! Aurélia se retrouve exactement dans la même position que toi à présent... -- Moi ? Euh... Qu'est-ce que tu entends par là ? -- C'est simple : vous êtes les deux seules personnes sur Terre à être... "au courant"... -- Ah oui ; et tu crois que c'est mal ? -- Je ne sais pas... Mais Jean-Pierre Léaud en est convaincu. -- Quoi ? C'en est un ? Il est comme toi ? Génial ! -- Je savais que ça te ferait plaisir... Oui, en fait c'est le seul que j'aie jamais rencontré ; avec les Beatles bien sûr, mais eux sont définitivement partis. -- Alors que décides-tu ? Pour Aurélia et moi : que vas-tu faire ? -- Non mais de quoi as-tu peur ? Tu crois que je vais vous tuer, vous envoyer prématurément, Aurélia et toi, dans le prochain monde ? Martin, la vie éternelle ne m'empêchera pas de t'adorer à jamais, non plus qu'Aurélia ! Trop souvent tu as douté de mes sentiments... Mais jusqu'à ton dernier souffle je resterai à tes côtés ; puis, si Aurélia a su trouver le bonheur, et seulement à cette condition, je partirai, je changerai d'identité et de vie.»

 

Comme je regrette d'avoir parfois donné l'impression à Camille que je craignais que son amour ne fût factice ; à présent je pleure de honte, car cette ingratitude, ces doutes qui m'ont rarement quitté, sont la preuve d'une faiblesse indigne. Sans Camille à mes côtés, tous mes actes m'auraient paru insignifiants, toutes mes pensées auraient été stupides et vaines. Elle est restée avec moi jusqu'à la fin -- et je sais qu'elle serait restée plus longtemps si cela lui eût été possible -- elle m'a tout donné -- pourtant mon adoration pour elle est toujours restée teintée d'une sombre et misérable crainte. Si par chance ses yeux devaient un jour se poser sur ces quelques lignes, je voudrais tenter de me faire pardonner ; je voudrais lui dire à quel point mon existence, qu'elle a contribué à rendre infiniment délicieuse, lui est à jamais vouée.

Je ne vous dirai pas ce qui m'est arrivé après ma mort -- l'existence de ce texte en dit suffisamment long. Et je ne vous dépeindrai pas le futur de votre monde -- d'autres que moi sont là pour ça. Mon dessein est tout autre, et j'espère que l'histoire de ma passion pour Camille vous convaincra de l'extrême nécessité dans laquelle nous nous trouvons tous d'aimer et de nous faire aimer.

 

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