Le Cercueil
Aussitôt arrivé dans ma chambre, je me saisis des jumelles et entrouvris précautionneusement le velux qui donnait sur l'immeuble voisin. Blandine ne semblait pas être chez elle, peut-être était-elle déjà partie là où elle se rendait tous les lundis ; et à peine serait-elle revenue qu'elle prendrait bien soin de fermer tous les volets, m'ôtant à nouveau le plaisir de la voir vivre...
Depuis quelques mois, j'avais pris l'habitude de me placer habilement dans l'obscurité de ma chambre à chaque fois que mes sens avides et fatigués me signifiaient, par quelque mystérieuse connexion synaptique, le moment venu de m'adonner au voyeurisme. De plus en plus évident m'apparaissait, au fil de ces séances, le grand travers de notre civilisation : tout excès de vie y est juridiquement et moralement condamnable. Je sentais que cet environnement castrateur se faisait, pour beaucoup d'épuisés précoces et d'ambitieux insatisfaits, un carcan intolérablement réducteur. Ainsi les joies d'une existence banale m'apparaissaient-elles bien maigres en comparaison de celles qui s'offraient au hors-la-loi et à la courtisane.
Mes intrusions répétées dans la vie de Blandine m'offraient la jouissance de l'existence d'autrui. Moi, le voyeur, je partageais sa vie à son insu, et les heures que je lui volais gagnaient en intensité, je me faisais le réceptacle de souvenirs qu'elle-même ne tarderait pas à oublier : comment aurais-je pu me sentir coupable alors que ma présence à ses côtés ne faisait qu'accentuer de façon occulte cette magie qu'elle insufflait au moindre de ses gestes ?
Le plus petit plaisir que je lui visse prendre à l'une ou l'autre de ses activités d'intérieur devenait pour moi un bonheur immense, bien plus durable que le sourire qui l'avait suscité. Les pas de danse esquissés dans l'intimité maladroite de sa chambre (aux sons d'une musique dont j'imaginais la douceur et la sensualité à jamais perdues pour moi) ; les petits cousins du dimanche, et leurs transports affectueux qui nimbaient l'appartement d'une couleur de joie ; la révélation d'une jeunesse et d'une santé resplendissantes enfin, quand par chance je trouvais Blandine entièrement nue au sortir de la salle de bain. Mais cette empathie, aussi opportune fût-elle dans les moments heureux, pouvait parfois se retourner contre moi et me plonger dans des abîmes de noirceur et de désespoir : une tristesse par les lentilles de mes jumelles se faisait aussi écrasante qu'une maladie qui m'aurait cloué au lit des jours durant. Le repos de mon âme était tributaire des émotions de Blandine.
Ma vie était celle d'un jeune dilettante, j'avais du temps, de l'argent et la santé, et jamais l'on ne me vit contraint de songer à mon avenir. J'avais arrêté mes études le jour de mes seize ans, pressé de me lancer dans toutes sortes d'entreprises hasardeuses, dans des domaines variés -- musique, journalisme amateur, cinéma expérimental... Mon renom grandissant dans les cercles intellectuels de la région n'avait d'égale que la profondeur du fossé qui me séparait des gens de mon âge : ma réclusion et mes occupations journalières me tenaient à l'écart de la société, quoique de nombreuses personnes vinssent régulièrement me témoigner leur amitié. Dans les semaines précédant les événements relatés dans cette histoire, mon travail était régulier et certains individus de ma connaissance trouvaient encore moyen de jalouser mon existence.
La fin de cette période calme et féconde fut précipitée par un horrible événement qui scella à mon insu toutes les voies menant au bonheur et à la vie.
Blandine était à son bureau, quand soudain elle leva la tête vers moi. Elle sortit précipitamment de sa chambre, sans en éteindre la lumière ; quelques secondes plus tard, elle était dans la cour de son immeuble et se dirigeait vers mon portail, l'air furieux. Alors qu'elle traversait la route qui séparait son appartement de ma maison, un bolide étoilé, dont la vitesse dépassait l'entendement mais que pourtant nul n'avait entendu approcher, fonça sur elle et la projeta avec une violence inconcevable sur la chaussée ; elle était morte. En une succession de mouvements désespérés j'ouvris le velux et, les larmes m'aveuglant déjà, me penchai sur la scène mortelle, dix mètres plus bas ; involontairement je lâchai les jumelles. Elles glissèrent le long du toit, rebondirent sur la gouttière selon un angle curieux, et tombèrent avec un bruit sourd à quelques centimètres du corps de Blandine -- à portée de l'une de ses mains livides.
Et dans mon esprit, elles sont toujours là, dans ce cercueil qui abrite à la fois le corps de Blandine et quelques souvenirs de mon bonheur passé.
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