Une vie dans l'

Une vie dans l'expectative

 

Si je m'étais fié à la douleur que me causa la luminosité ambiante au moment où j'ouvris les yeux, j'aurais cru pouvoir affirmer que cela faisait plusieurs semaines que je n'avais pas vu la lumière du réel. J'eusse alors été bien loin de la vérité.

C'était une vaste chambre d'hôpital, tout de blanc badigeonnée, et les rideaux largement écartés laissaient passer une lumière si éclatante qu'il me fallut plusieurs minutes pour parvenir à soulever pleinement les paupières. Les autres lits étaient vides, leurs draps blancs joliment préparés ; des électrodes étaient fixées en divers endroits de mon corps maigre et livide, mais les fils les prolongeant aboutissaient à un appareil inerte, ce qui me sembla une inconcevable marque de négligence de la part de mes infirmières.

Je demeurai ainsi placide une dizaine de minutes, moment étrange et incertain auquel je ne repense plus qu'avec appréhension : car ce qui aurait dû me frapper immédiatement ne m'apparut avec clarté qu'à l'issue de ces minutes d'observation impersonnelle : je ne savais pas qui j'étais. Je me sentis alors tout à fait comme un personnage factice de quelque film absurde et déroutant, ignorant ses raisons de se trouver ici et incapable de retrouver la moindrer certitude quant à son identité.

J'attendis de bonne grâce qu'un membre du personnel vînt à passer, ce fut peine perdue ; je cherchai un air musical à siffler, mais je ne parvins à me remémorer nul morceau de musique, aussi sifflai-je une espèce d'air décousu et dissonant que j'inventais au fur et à mesure, mais il n'y eut personne pour venir me dire de cesser ce vacarme horripilant.

Je décidai finalement de faire bouger ce corps moribond pour aller ouvrir la fenêtre : celle-ci donnait sur une forêt très dense qui occupait tout l'espace séparant les différents bâtiments hospitaliers. Je me demandai quel pouvait bien être l'intérêt d'une telle absurdité écologique. Alors que je scrutais les alentours à la recherche d'un signe quelconque de vie humaine, je sentis de grosses mâchoires aux dents bien acérées se refermer sur mon crâne : je me projetai alors en arrière et tombai à la renverse sur le carrelage froid de la chambre. Une inconcevable monstruosité montra sa tête et entreprit de se laisser tomber à l'intérieur. C'était une sorte d'oie de bonne taille, au plumage fourni, aux pattes puissantes et à la tête immense et fièrement prolongée par une gueule grande ouverte sur les dents qui avaient tenté de me lacérer le cerveau. La bête immonde sautilla vers moi, mais je me saisis promptement d'une perche de transfusion sanguine pour lui en assener quelques coups rageurs. Quand elle fut suffisamment affaiblie, je l'empoignai par le cou et la jetai au-dehors ; elle tomba comme une pierre avant de se rétablir par quelques puissants coups d'ailes et de sautiller mollement vers la forêt.

"Putain, mais où est-ce que je suis encore allé me fourrer ? " murmurai-je d'une voix atone et rocailleuse.

 

Dans les rues, il n'y avait que des arbres et de hautes herbes fourmillant de gros insectes étranges, et parfois des restes de voitures. Bien des façades d'immeubles étaient complètement pourries, et leurs lézardes servaient de refuge à la vermine la plus abjecte qui se puisse concevoir.

J'arrivai devant ce qui me sembla être le Château de Versailles, recevant ainsi une indication sur ma localisation géographique ; je décidai de parcourir l'avenue qui faisait face à ce monument oublié afin de trouver une maison ouverte qui pût me fournir quelque information sur ma triste condition... La plupart des portes soit avaient été défoncées par la végétation omniprésente soit n'étaient tout simplement pas fermées. Mais les différents appartements et maisons que je visitai ne m'apprirent pas grand-chose, si ce n'est que les denrées périssables ayant toutes été réduites à l'état de poussières, il me faudrait assez vite songer à la question de ma subsistance à court terme.

Après avoir parcouru quelques centaines de mètres dans l'avenue, j'arrivai devant une grande demeure, presque épargnée par les parasites, qui produisit sur moi une impression étrange, comme si par-delà mon amnésie cet endroit me rappelait certains souvenirs agréables. Un arbre épineux avait détruit la grille d'entrée, et le chemin était libre jusqu'à la porte de la maison, ouverte elle aussi. Mes pas me dirigèrent vers une chambre agréable quoiqu'uniformément recouverte d'une couche de poussière d'une épaisseur difficilement concevable, résultat de je ne sais combien d'années de vacation. Il y avait sur la table de chevet une photo dont la vue me saisit : très endommagée, elle laissait néanmoins toujours apparaître deux personnes tendrement enlacées, dont l'une était une jolie jeune fille au visage grave et charmant et l'autre était indubitablement moi. Cette image me rattachait à une époque dont je ne me rappelais rien, et je fus troublé à l'idée d'avoir existé dans un passé sans doute terriblement lointain et désormais inaccessible.

Je trouvai également dans cette maison une bicyclette qui semblait encore solide ainsi que des cartes de différentes régions d'Europe. Je réfléchis au meilleur moyen de survivre dans ce mileu hostile : pouvais-je espérer vivre de cueillette et d'élevage ? Devais-je fabriquer des armes et me mettre à chasser les étranges bêtes telles que celle qui m'avait agressé à l'hôpital ? Je décidai de me mettre rapidement en quête des baies et autres fruits que je pourrais dégoter dans les environs, puis de partir pour la Grèce, où j'espérais pouvoir encore trouver des oliviers à faire pousser et des chèvres à traire.

 

Ce long voyage fut relativement aisé : la bicyclette tint bon, aucun monstre ne s'avéra particulièrement belliqueux, et il se trouvait assez de fruits comestibles pour me sustenter (je dus toutefois passer par plusieurs jours de grippe intestinale où je doutai de ma longévité pour trier le bon grain de l'ivraie).

Je passai quelques années paisibles sur le sommet du Mont Olympe, à ne rien faire sauf assurer ma subsistance et tenter de retrouver les secrets de mon passé grâce à la magie de l'écriture. Mais je ne parvins à inventer que des fictions sans saveur et assez irréalistes -- car les temps passés sont toujours restés pour moi une sorte d'imprécision nébuleuse depuis mon "réveil", si bien que mes écrits m'ont paru sonner un peu faux.

Puis l'envie me prit de percer enfin tous les mystères qui m'entouraient, et je tournai mes regards vers l'extérieur : je songeai par exemple à scruter méticuleusement chaque parcelle du Système Solaire, et aussi à observer la surface de la Terre. Je me rendis donc à Athènes, que je pouvais atteindre en quatre ou cinq jours, et durant quelques mois je fis l'aller-retour de nombreuses fois. Il y avait à Athènes une station d'observation météorologique assez complète, sur laquelle je m'acharnai longuement avant de finalement parvenir à remettre en état tous les systèmes informatiques dont j'avais besoin ; les satellites étaient encore fonctionnels : je dirigeai chacun d'entre eux vers une zone spécifique du globe. Les résultats ne furent guère concluants, puisque j'appris juste que la quasi-totalité des terres émergées avait viré au vert et que les calottes polaires avaient preque entièrement fondu... Je parvins également à localiser l'Institut National d'Astrophysique, qui disposait d'un observatoire assez fruste et surtout d'un terminal relié aux organes de contrôle du télescope spatial Hubble. Par miracle, la connexion fut facile à établir ; j'indiquai alors au télescope un programme de couverture à large focale et à haute définition de l'espace environnant, programme demandant au total plusieurs mois de manoeuvres diverses et de changements de mise au point. Régulièrement je retournais à Athènes pour y analyser les résultats de mes investigations, mais là encore ce fut vain : je n'obtins que quelques vues du cosmos, quelques photos des planètes et astéroïdes principaux du Système Solaire, photos fort réussies au demeurant, et qui se trouvent sans doute encore aujourd'hui dans mon petit chalet sur l'Olympe.

Je fis un jour une visite de routine à la station météorologique, et sur une vue satellitaire globale je vis une espèce de mince construction grisâtre qui pénétrait dans le champ à partir d'un endroit apparemment assez éloigné du satellite et se prolongeait sur quelque distance en direction de la Terre. J'avais apporté beaucoup de provisions ce jour-là, et je pus donc rester plusieurs jours à Athènes pour étudier l'évolution du phénomène. Chaque jour, le gros tube sombre se rapprochait de la planète, et au bout de dix jours il semblait s'être posé, quelque part en Allemagne ; cela m'étonnait qu'un tel engin, long de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres au bas mot, pût suivre la rotation et la révolution de la Terre avec tant de précision, mais c'était de toute évidence bien le cas.

Je n'étais certes plus dans ma prime jeunesse, mais ma curiosité me le fit vite oublier, et sans hésiter je fis mes bagages, c'est-à-dire quelques sacs remplis des provisions nécessaires et de quelques crayons et feuilles de papier, je sortis ma vieille bicyclette et je décidai d'aller voir sur place de quoi il retournait.

 

Plus je me rapprochais de ma destination, plus les vents semblaient me pousser à accélérer de plus belle. Assez vite, l'objet se dégagea des brumes de l'horizon, et il m'apparut dans toute sa masse spectaculaire ; à ce niveau-là, c'est à peine si j'avais besoin de pédaler de temps à autre, car la région était plate et le vent soufflait terriblement fort en direction de l'objet.

C'était donc un gigantesque aspirateur, dont la base stationnait à quelques mètres au-dessus du sol : toutes les masses d'air convergeaient dans sa direction, et je dus m'arrêter à cinquante mètres de lui pour ne pas courir le risque d'être moi-même aspiré. Parfois je voyais de petits animaux imprudents se faire prendre au piège et disparaître dans cette machine dont on ne voyait pas le sommet.

Je m'éloignai encore et m'assis plusieurs heures, frappé par une vague de lassitude : cet appareil pouvait être le seul moyen pour moi de comprendre ce qui s'était passé sur Terre, d'en savoir plus sur moi-même et mes semblables, mais le risque était grand et la destination plus qu'hasardeuse... Mais je compris que si je ne saisissais pas cette chance, quoi qu'il arrivât par la suite je me le reprocherais toujours. Aussi pris-je mon courage à deux mains et m'avançai-je sous la machine.

Je fus très inquiet au début, l'ascension était rapide, l'obscurité totale, et je craignais de heurter les parois du tube ; mais je me détendis progressivement, parvins à me stabiliser au centre de la colonne d'air, et je pus même manger un peu, et plus tard dormir, quoique ce fût assez malaisé.

L'ascension dura sans doute environ un mois, durant lequel je ne pus que tenter de comprendre ce qui était arrivé et imaginer la suite des événements ; c'est aussi à ce moment que j'écrivis les premiers paragraphes de cette histoire.

L'extrémité du tunnel apparut enfin : je fus projeté plusieurs mètres en l'air avant de retomber sur une surface blanche et semi-rigide. C'était une sorte de dôme, immense, tout blanc, et il m'aurait été impossible d'évaluer la distance qui me séparait des parois ; elles me semblaient en tout cas très lointaines, et l'embouchure du tube se trouvait apparemment au centre de cette construction monumentale.

C'est dans cet endroit que je vis à présent : l'air continue d'affluer, charriant régulièrement des bêtes terrestres qui constituent ma seule source de nourriture ; parfois je vais jusqu'aux parois du dôme, ce qui me prend plusieurs jours, et je les longe à la recherche d'une porte, à la recherche de quelqu'un peut-être, de n'importe quoi.

J'espère que l'on finira par s'apercevoir de mon existence.

 

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