La Lumière pourpre

La Lumière pourpre

"Chères Mesdames, chers Messieurs, bonjour : je sais bien que vous en avez marre d'être importunés par des gens de mon espèce dans les transports en commun, et vous m'en voyez désolé !... Mais quelle espèce, Mesdames et Messieurs ? Car, pensez-y bien, il n'y a pas si longtemps de cela, j'étais quelqu'un de parfaitement normal, comme vous : je prenais le train chaque matin, pour me rendre à mon travail ; en attendant d'arriver à Paris je sortais un livre et je pouvais ainsi me permettre de lire durant le trajet, innocemment, tout comme vous, sans souci pour le monde matériel... Mais voilà, il s'est passé quelque chose, qui a fait que cette vie bien agréable que vous menez, Mesdames et Messieurs, eh bien, elle m'est inaccessible ! Aussi, tout en sachant que vous êtes déjà très sollicités, je vous demanderais de bien vouloir, si vous en avez la possibilité, me faire cadeau d'un livre ou deux ; oh ! je ne demande pas grand-chose, peut-être même un petit livre abîmé que vous avez déjà beaucoup lu, peu importe après tout, quand on est dans ma situation... A présent je vais passer dans les rangs, Mesdames et Messieurs, en comptant sur votre générosité ; je vous remercie tous d'avance..."

Chaque fois le même discours, jour après jour, wagon après wagon, entre Versailles et Paris, neuf heures, douze heures, retour... François de Gamujh récite son discours en dissimulant sa lassitude derrière un entrain factice qui ne trompe personne. Depuis quelques mois qu'il mendie, il commence à bien connaître certains visages : ceux-là doivent vraiment être à bout...

Bonne récolte, pour une fois : une toute jeune fille lui a timidement tendu un petit recueil de nouvelles de Marl Cyol en poche, et une belle femme aux yeux charmants lui a fait don du dernier roman de Greg Egan. Gamujh la croise souvent celle-là, et à chaque fois elle a mis un bouquin de côté exprès pour lui ; il devrait peut-être essayer de faire plus ample connaissance, après tout c'est rare qu'on soit aussi généreux envers lui -- elle lui a même offert l'intégrale des nouvelles fantastiques d'Edgar Poe, il y a environ deux semaines ! En général, les gens ne lèvent même pas les yeux vers lui, et s'ils sont visiblement sur le point de finir un livre ils font semblant de revenir au début pour ne pas être taxés d'égoïsme...

Gamujh enfourna les deux livres dans un petit sac au contenu bien maigre et décida de terminer sa journée sur cette réussite. Il se plaça devant les portes du wagon, d'où il prit le risque d'adresser quelques regards charmeurs à la belle donatrice. Les portes s'ouvrirent ; il était sur le point de descendre du train quand une main tremblante s'agrippa à son blouson : un homme d'âge mûr aux cheveux mi-longs lui tendait anxieusement un livre. Gamujh se préparait à dire quelque chose d'aimable en remerciement quand l'homme, l'air terrifié, se mit à courir vers la sortie de la station après avoir confié le livre à notre héros.

Celui-ci jeta un coup d'oeil machinal à la couverture du livre : La Lumière pourpre, par François de Gamujh. Il sursauta, resta paralysé de longues secondes, puis voulant croire à un homonyme il retourna le livre en quête d'une photo de l'auteur : c'était bien lui, indubitablement, mais avec une bonne vingtaine d'années de plus... Eberlué, Gamujh se mit à marcher vivement dans la direction où était parti l'homme pour lui extorquer des explications.

Il n'eut pas à aller bien loin : l'homme était là, à la sortie de la station, cerné par trois brutes aux cheveux courts qui semblaient pourtant avoir passé l'âge de jouer les voyous... Gamujh s'approcha de ce groupe aussi inquiétant qu'inattendu, et d'un air indigné leur cria : "Hé, vous ! Qu'est-ce que vous voulez à cet ho-". Il fut stoppé net par un gros bras musclé qu'un des costauds lui envoya dans le menton et surtout par un curieux regard que lui lança son mystérieux donateur en péril ; un regard qui semblait implorer Gamujh de partir au plus vite sans se soucier de ce qui se passait ici...

 

La bibliothèque du dortoir municipal des SLR (Sans Lecture Régulière) était assez bien fournie, grâce à la grande motivation de ceux qui la fréquentaient ; et l'on y trouvait en permanence au moins une dizaine de SLR occupés à se gaver de fictions en tous genres. Gamujh salua ses compagnons et vint déposer sur les étagères sa récolte du jour, tout en prenant bien soin de dissimuler La Lumière pourpre sous son blouson. Puis il monta dans ses appartements, s'installa à son bureau et se mit en devoir d'examiner minutieusement sa dernière acquisition.

A côté du portrait de l'artiste en quadragénaire, il y avait sur la quatrième de couverture une courte présentation de l'auteur. Gamujh y apprit bien des choses sur son avenir supposé, et lut notamment cette curieuse phrase : "[François de Gamujh est ] le moins prolifique (à ce jour) mais peut-être le plus talentueux des six ou sept romanciers survivant dans le monde"...

"Ainsi, je suis bien destiné à devenir écrivain ! se dit l'intéressé. Voilà un rêve dont je suis au moins sûr qu'il se réalisera... Mais que signifie ceci ? Six ou sept romanciers survivant dans le monde ? Ils ont dû faire une coquille, vouloir dire six ou sept mille, six ou sept cents à la rigueur... Mais alors pourquoi parler de survie, c'est idiot ; enfin quoi que ça puisse signifier, je n'ai pas à m'en inquiéter apparemment !"

Le résumé laissait espérer un récit vraiment palpitant, plein d'exubérance et de fantaisie, et Gamujh voulut commencer de suite sa lecture. Il se heurta à une recommandation préliminaire demandant au lecteur de garder secrète l'existence de ce livre, "dans l'intérêt de tous".

"Pour ça ! Je ne suis pas près de raconter à n'importe qui que j'ai chez moi un bouquin datant de... (Il regarda la date du dépôt légal) 2062 ! Vingt-sept ans encore à subir ce paradoxe temporel ? Oh bravo. Mais j'y pense, cette note en début de livre est bien extraordinaire : quel éditeur chercherait à éviter de faire connaître un de ses livres ? Bon, après tout on verra bien en 2062..."

Indigne en cela du romancier qu'il deviendrait, Gamujh se refusa à imaginer toute conjecture plus ou moins inquiétante quant à l'avenir du monde. Il préféra se laisser bercer au plus vite par la verve délirante de son alter ego.

Le roman conjugait avec une incroyable frénésie les éléments les plus divers : aventures épiques, réalisme scientifique, horreur démesurée, érotisme forcené se mêlaient pour donner une oeuvre d'une richesse, d'une folie encore jamais atteintes. Toutefois, les premières impressions de Gamujh reflétèrent un trouble profond : reconnaître son style, et des images familières, sous la plume de quelqu'un dont il ne parvenait toujours pas à imaginer qu'il partageât l'identité, lui causa un douloureux malaise. Que ce fût un autre lui-même qui dévoilât ainsi sa personnalité ne changeait rien à l'impression de viol de son intégrité qu'il ressentit alors.

Il était sur le point d'aborder la soixante-septième page quand le système domotique l'informa qu'il avait un visiteur : Vincent Prinier, un ami d'autrefois, quand Gamujh n'était pas encore un SLR. Ca faisait bien longtemps qu'il n'avait pas entendu parler de lui, tiens... Au début, les amis de Gamujh s'étaient montrés très solidaires, puis peu à peu ils avaient fait mine d'avoir perdu son numéro de pantacom ("Ah oui, c'est vrai, samedi dernier je n'étais pas là, on est allés au cinéma avec untel et unetelle ; désolé, je n'ai pas pu t'appeler, je ne trouvais plus ton numéro... Ben non, eux non plus.") pour finalement l'ignorer quand par hasard ils le croisaient dans les zones autorisées aux SLR.

Gamujh ne montra toutefois aucune rancoeur envers Prinier, et l'accueillit chaleureusement. Après quelques minutes d'une discussion banale, Prinier justifia sa visite impromptue.

"Trois mecs un peu bizarres sont venus chez moi tout à l'heure. Ils m'ont posé des questions sur toi... Ils ont demandé si tu étais bien "l'écrivain" ; j'ai dit qu'il t'arrivait d'écrire des trucs, ouais... Ils voulaient savoir où tu habitais, mais comme ils avaient l'air douteux j'ai préféré dire que tu avais déménagé et que j'avais perdu ton adresse."

Tous les événements survenus à la sortie de la station de train resurgirent alors à la mémoire de Gamujh, et il commença à soupçonner un danger en provenance de ces trois personnages. Visiblement, ils en voulaient soit au livre, soit à Gamujh lui-même ; mais même dans ce dernier cas ils avaient forcément connaissance de l'existence du livre, sinon leur altercation avec l'homme anxieux du train n'aurait eu aucun sens. Donc soit ces trois costauds avaient quelque chose à voir avec une hypothétique conspiration, aux motivations obscures, qui elle-même serait sans doute à la source de ce livre contrefait, soit le livre était bien de la main de Gamujh et alors il y avait de fortes chances que les poursuivants de celui-ci vinssent du même endroit que le livre... Dès lors, il ne fallait pas aller chercher bien loin pour deviner leur objectif : empêcher Gamujh de prendre conscience de la réalité future, qui d'après les indications éditoriales de La Lumière pourpre ne semblait guère propice à la fiction... Et pour cela, ils devaient peut-être... Tuer l'auteur avant qu'il ne déclenche l'alarme ?

Voyant que Gamujh ne semblait pas vouloir s'extirper de sa profonde médiation, Prinier prit les devants et dit d'une voix un peu tremblante : "Ecoute, François, je vois que tu as des ennuis ; sache que tu peux compter sur moi pour t'aider. Tu te souviens de mes talents de serrurier ? Hé bien, il y a sans doute un moyen de savoir ce que veulent ces mecs, c'est d'aller voir chez eux pendant qu'ils n'y sont pas (à l'heure qu'il est, ils doivent encore être en train de te chercher un peu partout) ; ils m'ont justement laissé leur adresse, ils habitent dans un coin pas trop fréquenté et où on utilise encore des serrures mécaniques, je n'aurai aucun mal à crocheter la leur...". Gamujh approuva vivement cette initiative, car d'une part il se demandait effectivement comment en savoir plus sur les trois balèzes bodybuildés, et d'autre part il ne demandait pas mieux que de se faire une petite virée épique avec Prinier pour resserrer leurs liens d'amitié.

Et ainsi partirent le mendiant et son ami retrouvé, ainsi partirent-ils à la rencontre de leur destin.

 

Leur destin prit la forme d'un grand appartement flambant neuf, dont Gamujh se fit un plaisir d'explorer les moindres recoins sous le regard anxieux de Prinier. Comme il n'y avait là presque aucun meuble, juste des effets personnels rangés un peu trop consciencieusement, ce ne fut pas bien long : Gamujh trouva d'abord, dans les poches de curieux pantalons qui traînaient là, des pièces de monnaie. "Quoi ? De l'argent ? Mais alors je me suis trompé : ces gens viennent du passé ! Quel intérêt sinon y aurait-il à venir dans notre époque avec de l'argent ? Il faut croire qu'ils n'étaient pas très au courant...". Prinier s'approcha alors, l'air subitement inquiet : "Mais qu'est-ce que tu racontes, c'est forcément de l'argent du futur ! Regarde... Regarde là, il y a une date, 2059, tu vois bien ! -- Ah oui... Mais c'est incroyable, qui peut être assez fou pour réintroduire l'argent dans notre société ? Avec tout ça, je ne suis plus si impatient d'être en 2062, tiens.".

Il y avait aussi, dans un obscur vestibule, une espèce de grosse cabine parsemée de boutons abscons. Gamujh préféra s'en tenir à l'écart, et quand après l'avoir examinée de loin et avoir poussé force grognements de méfiance, il fit mine de faire volte-face pour sortir et abandonner cette infructueuse effraction, il eut la surprise d'entendre son ami Prinier lui crier de derrière son dos : "Pas un geste, François, mon arme est braquée sur toi !".

-- François, maintenant, tu vas m'écouter et faire exactement ce que je dis, sinon ça va être insupportable à la fois pour toi et pour moi... Alors tu vas rester dans cette -

-- C'est eux qui t'ont demandé de faire ça, Vincent ? C'est les trois bourrins ? Mais qu'est-ce qu'ils ont bien pu te raconter pour...

-- Ne cherche pas, tu ne pourrais pas comprendre, mais sache qu'en 2057 quand l'argent sera de nouveau en vigueur, je serai un homme riche ! Le plus riche de tous !

-- Tu t'es fait acheter ? Avec de l'argent ! Tu me sacrifies pour ça ? Je ne te savais pas si crédule ; réfléchis donc, Vincent : quand l'argent réapparaîtra, tu crois que personne ne s'étonnera que tu en aies déjà autant ? Ou alors il faudra travailler pour faire semblant d'en avoir autant gagné, et pas travailler comme les gens le font de nos jours, non : il faudra travailler pour le bien de la société . En es-tu capable, Vincent ? Car si tu n'en es pas capable, alors cet argent attirera très vite l'attention... Tout cela en supposant que la somme qu'ils t'ont offerte soit vraiment conséquente, bien sûr ; car sans doute ils t'ont abusé, ils t'ont acheté à un prix ridicule sans que tu puisses t'en rendre compte !

-- Tais-toi ! François, si tu continues, j'appuie sur la gâchette, de toutes façons peu importe, pour eux le résultat est pratiquement le même... Tu n'imagines pas ce qu'ils vont te faire subir quand tu auras rejoint l'an 2062 ! Allez ! Maintenant, appuie sur le bouton noir là-bas, il faut en finir.

-- Eh, mais... J'ai une idée qui pourrait te tirer d'affaire... Tu as vu tout l'argent qu'il y avait dans leur chambre ? Sûrement beaucoup plus que ce qu'ils t'ont donné, non ? Tu sais bien que oui ! Alors, écoute : tu n'as qu'à tout leur voler, puis tu disparais en 2062. Dès que tu seras parti je détruirai la machine pour qu'ils ne puissent venir se venger. Tentant, n'est-ce pas ?

Prinier finit par céder à la tentation d'aller tout de suite en 2062 profiter de sa supposée fortune. Gamujh et lui se dépêchèrent de réunir tout l'argent qu'ils purent trouver, puis ils retournèrent à la machine. Prinier s'enferma dans la cabine et appuya fébrilement sur le bouton adéquat.

 

Malgré tout, Gamujh fut quelque peu dépité de n'avoir pas pu en savoir plus sur ce qui se passerait en 2062, d'autant plus que le lendemain de la chronomigration de cet imbécile de Prinier il apprit que les trois individus louches avaient mystérieusement implosé en plein centre-ville devant des dizaines de témoins, ce qui réduisait ses sources d'information à son seul roman. La Lumière pourpre... Un bon bouquin, mais nullement instructif...

Gamujh voulut au moins savoir ce que cela faisait d'acheter quelque chose. Mais les regards indignés des commerçants qu'il tenta de payer, et des autres clients, le convainquirent que ce n'était décidément pas une chose à faire.

 

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