Mort des rêveries futures
L'être-ange. Je vois sa silhouette se détacher de l'ombre : un arbre métallique. Lumière distante, ciel et terre semblent s'y fondre.
Je l'avais déjà vu autrefois, mais quand et pourquoi ? et aujourd'hui l'être-ange en un mouvement d'une sensibilité frémissante me tend la main. L'arbre réapparaissant émet un craquement sourd -- impression désagréable, ceci ne vient pas de moi. Et Blandine soudain est là ; un morceau de mémoire-réalité me chuchote trop fort : "Bien sûr, puisqu'elle détient mon numéro d'inscription à la Banque Onirique.".
Les vibrations de sa voix avant de parvenir jusqu'à moi effacent le paysage rêvé : -- Encore un de tes rêves stupides, Anerh. -- Laisse-moi, tu n'as rien à faire ici. Je t'en supplie. --Autrefois j'avais ma place ici pourtant, à tes côtés, aussi bien dans tes rêves que dans la réalité. -- Oui, mais le déséquilibre s'est fait trop profond, je suis désolé. -- Que tout ceci est vain, toutes ces constructions imaginaires : tes rêves chéris (auxquels tu accordes un soin si dérisoire) ont toujours eu sur toi une emprise déplorable.
Anerh en un mouvement confus ramena les mains à la hauteur de son coeur pour en ralentir le rythme trop rapide : souvent ses rêves s'achevaient dans la douleur et l'agitation, et cela lui causait la plus vive inquiétude. Et cette nuit Blandine en venant briser son rêve s'était fait la raison de ce trouble. Leur séparation avait été douloureuse car motivée par des exigences paradoxales : l'amour d'Anerh pour Blandine était tel qu'il ne pouvait trouver satisfaction que dans ses rêves, de peur de flétrir la réalité d'une femme à laquelle il vouait une admiration sans bornes.
Anerh étendit le bras et sa main caressa les boucles blondes de Ligeia. Il fut apaisé par cette image nocturne, lui se réveillant aux côtés de la femme la plus adorable qu'il eût jamais connue ; son mariage avait été motivé par l'espoir de vivre de tels moments de plénitude. L'écrin noir de la nuit donnait aux objets environnants, à peine perceptibles, la dimension mystérieuse et enchanteresse d'une planète qui resterait à découvrir, et Ligeia dans cette pénombre aurait pu passer pour la reine d'un nouveau monde.
Dans la bibliothèque conjugale, les rayonnages désignés par "Constructions Planétaires Hypothétiques" (une appellation qu'Anerh avait préférée à celle d'"Autres Planètes" malgré le sentiment de son épouse) étaient pour Ligeia l'objet de soins tout particuliers et un prétexte à d'interminables lectures. Anerh en se levant songea que probablement ils serviraient très bientôt de remède à une profonde mélancolie.
Car en cette journée le Capitaine Tomiz allait conclure son périple à travers l'espace : Anerh estima que l'anxiété probable de Ligeia dans les heures à venir pourrait induire tension et morosité dans leurs relations ; aussi jugea-t-il opportun de partir un peu plus tôt qu'à son habitude.
Le soleil était sans doute déjà levé, mais ici au coeur de la ville les brumes opaques de la nuit masquaient encore la lumière naturelle. Anerh s'avança sur la route de magnéton, sous laquelle pourrissaient tous les déchets résultant d'une activité humaine incessante et irréversible.
Il réalisa rapidement que la route était loin d'être aussi encombrée que les autres jours ; et les quelques personnes qu'il rencontra, pour la plupart d'apparence fort respectable, semblaient plus oppressées que jamais. Ce changement était-il dû, comme l'anxiété qu'Anerh avait pressentie chez sa femme, à l'exploration de la dernière planète ? Anerh dut s'avouer qu'il espérait lui-même de toute son âme que le Capitaine Tomiz trouverait quelque chose sur Shangri-La, la seule planète dans tout l'Univers (à son niveau d'expansion actuel) à n'avoir pas encore été visitée. Si elle s'avérait, comme toutes les autres jusqu'ici, dénuée des moindres prémices de vie, alors il faudrait attendre encore des milliers d'années avant que d'autres planètes ne se forment et ne soient assez âgées pour être susceptibles d'abriter une forme de vie.
L'infoson se calibra sur la voix humaine : les émetteurs rugirent une fréquence basse pendant quelques secondes avant de chuchoter une horrible variation dans les aigus. Chaque jour ces bruits vrillaient les tympans de milliards de personnes.
"Nous apprenons à l'instant avec, croyez-le bien, la plus grande peine qui se puisse concevoir, que la planète Shangri-La n'est pas peuplée et ne semble pas propice à l'apparition de la vie.Nous ne pouvons que conseiller à toutes les personnes affectées par cette nouvelle de se rendre dans les Baraquements de Soutien Psychologique Amical et Gratuit que le Commandement Planétaire, avec l'aide de la Banque Onirique, met à leur disposition immédiate. Dans tous les cas, préférez la compagnie humaine à une réclusion qui s'avérerait forcément néfaste, ou allumez votre téléperception pour regarder Ailleurs, la Chaîne Officielle et Gratuite des Rêveries Intersidérales, qui vous est gracieusement proposée par la Banque Onirique."
Ligeia paraît plus grande et plus blême que jamais, ainsi étendue sur le lit, un bras fantomatique et inerte désignant un flacon vide de médicaments sur le sol de la chambre plongée dans l'obscurité ; elle semble dans l'attente de quelque Dieu bienfaisant qui accepterait de la mener vers une belle et douce Eternité.
Anerh en tremblant ouvre la fenêtre, espérant faire cesser le silence, le froid et la peur, mais il n'y a rien dehors, plus personne, plus un souffle d'air, plus de lumière. Se penchant sur son épouse, il trouve à côté d'elle un papier hâtivement plié.
"Jamais je ne serai assez insensée pour admettre la futilité écrasante de nos existences ; jamais nul ne sera capable de combler par la force de ses rêves l'inanité du réel. Je méprise ce monde qui n'est pas à la hauteur des espérances de ceux qu'il ose y inviter. Je pars l'esprit serein, car pour moi la mort est la promesse d'une nouvelle vie."
Anerh se dit alors que finalement sa femme était très très conne ; il va pisser un coup, sort dans la rue déserte en sifflotant, entre dans un magasin de musique, choisit une guitare, laisse de l'argent sur le comptoir, rentre chez lui, s'asseoit près de la dépouille pourrissante de Ligeia, et joue du rock'n roll jusqu'à la fin des temps.
(Vous pouvez oublier le dernier paragraphe s'il ne vous sied point ; mais j'avais besoin de l'écrire pour me délivrer de la tension constante dans laquelle je me trouvais lorsque j'ai écrit cette nouvelle.)
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