C'

Les Oreilles Interstellaires

(une apologie du rock'n roll)

 

C'est au cours d'un certain mois d'été du vingt-et-unième siècle que je fis la connaissance de Yorin Mohande. Je logeais seul dans mon appartement, au second étage d'un chalet de montagne, appartement dans lequel je me plaisais à passer les mois doux depuis de nombreuses années. M. Mohande venait d'emménager dans ce chalet ; nous étions voisins de palier.

Dès le premier jour, je constatai que M. Mohande était parti tôt le matin, sans doute pour une randonnée dans les montagnes ; pour ma part, je me bornai à alterner moments de béatitude devant la beauté du paysage qui s'offrait à mes yeux et heures passées à visionner les films que j'avais apportés. Cette première journée fut marquée par les images suivantes, pour autant qu'il m'en souvienne : David Niven dans un avion en flammes, puis un névé s'accrochant à un pignon rocheux ; George Sanders aux prises avec des enfants extraterrestres, puis une longue traînée boueuse laissée là par une avalanche ; Jean-Pierre Léaud venant acheter une peinture à un artiste désargenté, puis une forêt de conifères dans un col étroit.

Le soir, assez tard, j'entendis mon voisin rentrer chez lui ; quelques minutes s'écoulèrent, puis des sons étranges, comme une musique aux harmonies rares et complexes, émanèrent de la paroi qui séparait nos deux appartements. Je sortis un instant sur la terrasse pour écouter avec plus de netteté et ainsi identifier l'instrument utilisé. Mais les notes étaient d'une telle pureté, les accords si inhabituels, que je ne parvins même pas à savoir s'il s'agissait là d'un instrument à vent ou à cordes.

M. Mohande fut à nouveau absent toute la journée du lendemain. J'eus beaucoup de mal à me concentrer sur les films que je regardais, me surprenant à espérer un rapide retour de mon voisin, car sa musique me manquait. Il revint au crépuscule, et joua cette fois d'un instrument qui aurait pu passer pour un piano, n'étaient l'aspect éthéré et l'extrême douceur des notes tissant les complexes nappes de mélodies superposées.

Le troisième jour, l'idée de découvrir les instruments inconnus utilisés par M. Mohande et de savoir d'où lui venaient sa prodigieuse maîtrise mélodique et sa juste sensibilité me hanta continuellement, si bien qu'aussitôt qu'il fut rentré chez lui je frappai à sa porte. Il ouvrit : c'était un très jeune homme, au visage livide et glabre encadré de longs cheveux châtain clair ; ses sourcils minces et droits au-dessus d'yeux perçants laissaient deviner la richesse de ses pensées et semblaient témoigner de la fragilité des vies humaines. "Bonsoir, Monsieur Mohande, j'ai entendu ces deux derniers jours la musique splendide que vous jouiez, et je me demandais le genre d'instruments que vous utilisiez, et pour tout vous dire je trouve tout cela tellement admirable, j'aimerais que vous m'en disiez plus sur votre technique, sur votre approche de la musique... -- Eh bien, d'accord, si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer, je vous en prie."

La pièce principale était tout entière remplie d'instruments hétéroclites, dont les formes complexes et inédites me frappèrent immédiatement. Parmi les instruments à vent, les objets présentés allaient d'un court sifflet au son modulable par simple pression à une immense forme de cuivre bleuté constituée de larges cylindres coulissants. Les instruments à cordes me parurent encore plus incongrus : il se trouvait notamment un luth cylindrique aux nombreuses cordes groupées en fuseaux, et un disque sculpté d'où pendaient de larges filaments d'une matière curieuse, souple et rigide à la fois. D'un signe, M. Mohande m'invita à essayer un instrument : je jetai mon dévolu sur une flûte biffide dont les extrémités se rejoignaient ; la matière en était délicieuse, parfaitement lisse et voluptueuse ; je plaçai mes doigts au hasard et soufflai. Le son que j'en extirpai était si pur, si indiciblement parfait, que toute force m'abandonna, et je m'évanouis. Je m'éveillai dans la même pièce, les yeux humides d'émotion, comme si soudain un monde de sensations inconnues m'avait ouvert ses portes. M. Mohande était là, non loin, et me dit, devançant les interrogations qui se faisaient jour dans mon esprit : "Peut-être vous serait-il agréable de savoir d'où viennent toutes ces merveilles...". J'opinai, et il me proposa une petite excursion dans les montagnes pour le lendemain.

Nous élevant au-dessus du village, nous sommes arrivés aux abords des sommets avoisinants, puis avons emprunté des chemins de traverse. Je me fiais totalement à mon guide ; à un moment, une fine bruine envahit les alentours, puis se fit brouillard opaque. Il me serait impossible de décrire avec précision l'itinéraire que dès lors nous empruntâmes : il me semble être passé devant la combe dans laquelle s'était jetée ma femme l'année précédente pour me prouver sa foi en l'immortalité ; il me semble avoir longé le précipice au fond duquel on avait retrouvé la voiture de mes parents et leurs corps torturés et calcinés.

Après avoir longuement cheminé dans des sentiers souterrains et traversé de vastes grottes, nous arrivâmes devant un panneau de marbre légèrement translucide à la surface duquel apparaissaient des sortes de boutons gravés de signes étranges, des lettres d'un alphabet qui m'était totalement inconnu, semblant tenir tout à la fois de l'araméen et du nahuatl. M. Mohande effleura certains de ces symboles dans un ordre précis, et le panneau coulissa : je vis tout d'abord des créatures d'une inconcevable étrangeté -- elles semblaient construites autour de deux corps parallèles, reliés par des membres d'où jaillissaient de fins tentacules, et surmontés d'organes sensitifs et cérébraux irrégulièrement placés -- puis quelques constructions précaires, dont de petites plates-formes sur lesquelles se produisaient des musiciens aux instruments comparables à ceux que j'avais trouvés chez M. Mohande.

Dans un souffle je demandai à ce dernier : "Qui... Qui sont-ils ? Où sommes-nous ?". Et il me répondit ceci : "Vous avez devant vous les derniers survivants d'un peuple en train de mourir, M. Carayol. Ils ont souffert d'immenses catastrophes sur leur planète d'origine, pratiquement tout leur peuple s'est déjà éteint, et de désespoir ils ont voyagé au hasard avant de s'échouer ici. Ce sont des musiciens particulièrement habiles, comme vous avez pu vous en rendre compte, et leur rêve est de faire des Terriens les dépositaires de leur savoir mourant. Ils ont donc besoin de "disciples" tels que moi pour diffuser leur culture de façon occulte, car la majorité des gens de notre planète sont encore trop immatures pour accepter la venue d'un peuple extraterrestre. Aussi vous demandé-je à présent de devenir avec moi l'un des premiers émissaires de ces musiciens venus d'ailleurs, afin que leur talent ne demeure pas à jamais perdu pour nous.".

 

Et, bien des millénaires plus tard, on se souvenait encore de la Terre comme du berceau de la musique la plus admirable dont ait jamais retenti l'espace entre les mondes ; car les Terriens avaient accepté de recevoir l'enseignement d'un peuple désespéré et condamné à disparaître, dont l'Histoire n'a malheureusement pas retenu le nom.

 

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