Portrait de Théophraste perdant l'usage de la parole
Dans la minuscule cavité 42 818 450 343 de l'entrepôt France-Versailles, le corps de Théophraste Muon Brézovar gît.
Théophraste décide de se réveiller : il fait apparaître son image dans ce vaste espace aux contours lumineux dont il a l'habitude ; une sorte de chambre, parsemée d'objets diffus et abstraits en guise de meubles. L'esprit de Théophraste est prisonnier de cette pièce désolée, mais Théophraste est heureux.
Théophraste veut s'asseoir pour se reposer : on voit son image flotter, s'approcher du grand canapé étoilé, puis se fondre en lui. Maintenant Théophraste fait partie du canapé ; il converse avec lui. -- Je suis Théophraste Muon Brézovar, tu es mon canapé, laisse-moi me reposer sur toi. -- Tu es en moi maintenant, tu resteras en moi tant que tu auras envie de te reposer sur moi, je suis ton canapé. Théophraste continue de parler de choses et d'autres avec son canapé pendant quelques heures, quelques heures du temps factice qui s'écoule à jamais dans ce lieu sans vie ; puis, reposé, Théophraste cesse la communication avec le canapé, se dissocie de lui, et l'on voit l'image de Théophraste errer dans la pièce à la recherche de quelque chose à quoi parler.
Théophraste veut couper une feuille de papier : son image s'insère dans une paire de ciseaux puis dans la feuille de papier ; il commence à discuter avec celles-ci. -- Madame la paire de ciseaux, madame la feuille de papier, découpez-vous, découpez-moi ; laissons-nous tous trois découper. -- Oui, découpe-moi, je te découperai, nous nous laisserons découper, et nous serons heureux pour l'éternité.
Ainsi se déroule la vie de Théophraste Muon Brézovar, ainsi se déroulent les vies des milliers de milliards d'êtres humains habitant la planète Terre, condamnés à se soumettre à un environnement imaginaire pour se donner l'illusion du bonheur.
Une construction volumineuse et translucide apparaît au centre de la pièce : quelqu'un cherche à parler à Théophraste. L'image de celui-ci vient se couler dans le moule parallélépipédique, où l'attend son interlocuteur. Partageant désormais un même substitut de corps, n'existant plus en dehors du parallélépipède, les deux hommes se rencontrent.
-- Bienvenue à moi à toi, Théophraste Muon Brézovar.
--Bienvenue à moi à toi, Thémus Zilion Fancicot.
-- Alors, comment vis-tu, mon ami ?
-- Ça vit, ça vit ; et toi ?
-- Bien, bien... Ah dis donc : tout à l'heure, j'ai coupé une feuille de papier, et alors je te conseille d'en faire autant, parce que c'était vraiment très bien, vois-tu...
-- Mais justement, j'ai fait exactement la même chose ! Et moi aussi, j'ai adoré : je crois que j'aime beaucoup parler aux feuilles de papier. Et sans compter la paire de ciseaux, ha! ha! Celle-là, elle nous enterrera tous, avec ses bonnes blagues à n'en plus finir !
-- Ha! ha! Je ne te le fais pas dire !...
-- Bon allez : il faut que j'y aille maintenant. Bonne dissociation !
-- Bonne dissociation !
Théophraste quitte le corps factice qui, en lui permettant de s'entretenir avec l'un de ses semblables, l'a rendu heureux quelques instants ; puis Théophraste décide que cela fait assez de bonheur pour aujourd'hui, alors il s'endort.
Théophraste décide de se réveiller : il fait apparaître son image dans ce vaste espace aux contours lumineux dont nous avons l'habitude.
Théophraste veut s'asseoir pour se reposer, mais le canapé étoilé refuse de converser avec lui. Théophraste ne comprend pas : il décide de penser, et un profond trouble s'empare de lui. Théophraste veut couper une feuille de papier, mais ni la paire de ciseaux, ni la feuille de papier n'acceptent de discuter avec lui.
Maintenant Théophraste a peur, et son image erre à travers la pièce, cherchant vainement la compagnie d'un quelconque objet de bonheur illusoire. Mais plus rien ne fonctionne.
"Incident critique dans la cavité 42 818 450 343 : nécessité d'isoler la cavité 42 818 450 343 : cessation des opérations concernant l'humain dans la cavité 42 818 450 343."
Dans une minuscule cavité de l'entrepôt France-Versailles, Théophraste Muon Brézovar meurt.
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