Smiley
Mon amour,
J'espère que ton séjour se passe bien et que ta conférence a été bien accueillie ; et surtout, je compte sur toi pour nous revenir en pleine forme et toujours aussi amoureux de ta chère femme :-)
Mathilde avait un message urgent à te transmettre, alors j'en profite pour t'envoyer les dernières nouvelles de la maison : Frédéric vient de recevoir les résultats de son examen de français, et ses notes l'ont tellement exalté qu'il s'est tout de suite mis à écrire une nouvelle en guise de démonstration de son talent ! Ce garçon semble décidément appelé à marcher dans les traces de son écrivain de père... Tant mieux ! Finalement, ton "génie" ne nous a pas ruinés autant que je le craignais ;-) Stéphane, lui, ne nous rend plus guère visite, occupé sans doute à câliner sa petite famille...
Quant à ta fille, elle te parlera certainement d'elle-même mieux que je ne saurais le faire (elle est parfois si cachottière) dans la lettre que j'ai évoquée plus haut et qu'elle compte joindre à la mienne. Je me demande bien ce qu'elle peut avoir à te dire de si confidentiel... Tu me raconteras, hein ?
Bisous !
Lucie
Deux choses m'effrayèrent dans cette lettre que je reçus de ma femme il y a quelques mois : premièrement, sa soudaine propension à utiliser ces ridicules pictogrammes, ces smileys, qui ne font qu'introduire de l'artifice dans la communication humaine, et qui semblent ainsi rendre des êtres aimés plus renfermés, moins familiers à nos yeux. Mais ce qui rendit pour moi cette lettre, en apparence anodine, porteuse d'un trouble indicible et avant-courrière d'événements que je pressentais fatals, est ce simple fait : je n'ai pas de fille appelée Mathilde.
Ne pouvant décemment douter de la santé mentale de ma femme, j'envisageai diverses raisons expliquant ses allusions à Mathilde, cette fille supposée issue de moi mais qui ne pouvait exister. Un canular ? Non, cette idée n'avait aucun sens et ne serait jamais venue à l'esprit de Lucie. Un message caché, un avertissement ? Cela n'y ressemblait guère, et dans ce cas il y aurait eu d'autres indices, car tels quels, les passages de la lettre de Lucie mentionnant notre fille imaginaire ne semblaient rien dissimuler qui pût me mettre sur la piste d'un hypothétique secret.
Il y avait autre chose dans l'enveloppe : un carré de papier blanc plié en quatre. C'était là sans doute le message envoyé par Mathilde... Envahi par le trouble pressentiment que le mystère ne pourrait plus dès lors aller que s'épaississant, je m'attardai longuement avant de déplier cette lettre et prendre connaissance de la nouvelle énigme qu'elle recelait probablement. Et lorsqu'un violent effort de volonté m'eut enfin permis ce geste, je ressentis un léger soulagement : il n'y avait rien d'écrit sur ce papier, absolument rien.
Le colloque auquel je participais alors à Boston continua plusieurs jours sans que je permisse à l'appréhension que j'avais d'abord ressentie à la lecture de la lettre de s'emparer à nouveau de ma personne. Mais une circonstance fortuite réveilla soudain le doute en moi : en rentrant un certain soir à mon hôtel après une conférence sur "la femme comme source d'effroi dans la littérature fantastique gothique", je découvris sur mon lit la fameuse lettre, avec le carré de papier vierge en évidence. Sans doute la femme de ménage l'avait-elle découverte par inadvertance et n'avait-elle plus su où la ranger... Il n'en fallut pas plus à mon esprit, marqué par les histoires de sorcières, de stryges et de succubes que je venais d'entendre, pour se perdre à nouveau dans des abîmes de perplexité et de terreur. La présence de ce papier m'apparut en effet dès lors comme la preuve tangible de l'existence de cet être qui se faisait passer pour ma fille, et en même temps comme le signe que toutes mes tentatives pour comprendre ce qui se passait réellement étaient vouées à l'échec, tant l'absence d'écriture à sa surface semblait me dénier tout droit à l'élucidation du mystère.
Aussi décidai-je, quand il fut bien constant à mes yeux que quelque sombre danger guettait ma famille, de repartir aussitôt pour la France. Je quittai Boston par avion et arrivai, tard le lendemain soir, à Fontainebleau ; longeant longuement la lisière de la forêt, je parvins enfin à notre maison de campagne, où devaient présentement se trouver mon fils, mon épouse... Et quelqu'un d'autre.
Quand mes pas m'eurent fait franchir la porte d'entrée, mon regard se fixa instantanément sur une jeune femme qui se trouvait là, assise à une table mal éclairée entre ma femme et mon fils cadet ; son impensable beauté me transperça comme l'eût fait un long stylet de glace : ses cheveux d'un noir nocturne, ses yeux perçants, perfides au point de feindre la candeur, ses formes rondes et pleines d'une insolente santé, tous les détails de son corps et de son insondable expression s'imprimèrent alors et pour toujours dans mon esprit.
Chacun me souhaita la bienvenue, s'étonnant de mon retour prématuré que j'expliquai par l'absence de certains collègues conférenciers. Mathilde m'embrassa tendrement, et la chaleur de son baiser contrastait de façon troublante avec le choc glacial que j'avais ressenti à sa vue ; mais je n'étais pas dupe : son entrain reflétait la certitude d'une victoire prochaine et la joie sadique de cette redoutable prédatrice plutôt que toute espèce de sentiment d'affection à mon égard... « Je suis si heureuse que tu sois revenu, papa... La lettre que nous avons envoyée a dû t'effrayer quelque peu, pour que tu reviennes si vite, non ?...» L'horrible ironie dans ces mots qu'elle me sussura à l'oreille !
Lucie s'effraya de ma pâleur et de mes yeux apeurés ; j'argüai alors d'un voyage pénible pour expliquer ma fatigue et mon envie d'aller me reposer sans plus tarder. Lucie insista toutefois, quand nous fûmes dans notre chambre, pour que j'acceptasse de profiter incontinent de notre intimité retrouvée : nous fîmes l'amour, mollement, sans fantaisie, et ces retrouvailles me laissèrent un goût bien amer...
Et ce goût devint de moins en moins supportable au fil de la nuit et pendant la journée du lendemain, à mesure que de noires pensées s'insinuaient en moi et me faisaient voir mon entourage d'un oeil de plus en plus pessimiste, désespéré même. On dit souvent que, quand on vieillit en compagnie d'un être chéri, l'on ne s'aperçoit pas des effets de l'âge sur l'autre : au bout de trente ans de vie commune, des amants seraient donc censés se voir mutuellement comme au soir de leur première rencontre. Mais pour moi, la présence de Mathilde fut le coup de maître assené par un Destin malivole : elle me faisait regretter toutes les années passées aux côtés de Lucie. Car Mathilde, indéniablement, était une réplique adolescente de Lucie, dotée de surcroît de tout ce qui avait fait défaut à Lucie dans sa jeunesse : le mystère, le cynisme, la lascivité... Voir Mathilde était un supplice, car elle était une nouvelle Lucie, mais une Lucie irréelle ; image de la perfection ultime. Pourtant, elle existait bel et bien, elle était là avec moi, pour mon malheur.
Le soir, comme à chaque fois que je me sentais mélancolique ou énervé, je sortis mon télescope dans le jardin pour me préparer à une nuit d'observation astronomique. Je voulais quitter la compagnie de Lucie, me sentait responsable de la tristesse qui l'avait affligée toute la journée durant, et surtout celle de Mathilde, espérant ainsi pouvoir cesser pendant quelques heures de m'apitoyer sur mon sort. Mon espoir fut déçu au milieu de la nuit, alors qu'un mince croissant de lune venait de se lever à l'horizon : j'entendis un bruissement dans les herbes, et vis Mathilde se diriger vers moi, vêtue d'une chemise de nuit très-légère, largement décolletée, ne dissimulant nullement sa nudité.
« Bonsoir, papa... Oh, le joli télescope ! On peut toucher ?
-- Attends ! Laisse-moi te prévenir que ton petit jeu ne peut plus durer ; qui que tu sois, j'exige que tout redevienne normal autour de moi, j'exige que tu partes.
-- Mmm... Je partirai bientôt, mais pas à cause de tes ridicules menaces : tu ne peux rien contre moi. Et puis, peut-être, un peu plus tard, je reviendrai, qui sait ?
-- Mais qui es-tu pour te jouer ainsi de mon existence ? Et pourquoi moi, bon sang, qu'est-ce qui justifie ce cauchemar abominable ? »
Tout en se penchant, au moyen de langoureux mouvements d'un érotisme forcené, d'une cruauté surhumaine, vers l'oculaire du télescope, et en plaçant ainsi sa croupe diabolique juste devant mes yeux, elle me répondit :
« Mais rien ne justifie ce qui t'arrive, mon pauvre ami, mon petit esclave ; seul le hasard est à blâmer ! J'ai vu en toi et ta famille des êtres faciles à duper, il y avait là un coup facile à jouer, je n'ai eu aucun scrupule à en profiter ! Quant à savoir qui je suis, cela ne te servirait de rien : nul ne peut appréhender la nature de mes semblables... Nous sommes simplement... Une autre espèce, plus puissante, et plus vicieuse que l'espèce humaine. Regarde : je peux te prédire que dans quelques secondes tu ne pourras résister aux blandices de mon infinie volupté... »
C'était un piège, je le savais, mais il me fut impossible de m'y soustraire : victime d'un charme invincible, je vis ma main, comme dans un rêve, s'avancer vers le corps de Mathilde, soulever sa chemise soyeuse, s'insinuer entre ses cuisses... Impuissant, je plongeai mon regard enfiévré dans les yeux glacials de Mathilde : j'y lus la promesse d'une nouvelle torture à venir, encore plus grande.
« Alors, les amoureux, on s'amuse bien ? » C'était la voix de ma femme, que je n'avais pas entendue traverser le jardin ni se rapprocher dangereusement du lieu où se passait cette scène grotesque ; j'eus à peine le temps de retirer ma main.
Le matin suivant, tout semblait normal derechef : Mathilde avait disparu, et rien n'indiquait qu'elle eût jamais fait partie de ma famille.
Quelques mois plus tard, les souvenirs de cette désagréable aventure s'étaient estompés : elle ne résulta donc en fin de compte qu'en une opportune recrudescence des liens d'affection entre ma famille et moi, car j'avais dès lors pris conscience de la nécessité pour un homme de faire des efforts soutenus s'il voulait que le bonheur des siens perdurât au fil du temps. Aussi ma femme avait-elle retrouvé tout son naturel, et même un peu de sa beauté enfuie, me semblait-il. Tout se passait réellement comme si Mathilde ne fût jamais venue bouleverser ma vie ; même la lettre de Lucie, seul objet tangible prouvant l'existence de la créature, avait disparu.
Un soir, je finissais un travail urgent à mon bureau, dans les locaux d'un certain éditeur parisien, lorsque soudain je ressentis une vive douleur cérébrale qui me fit fermer les yeux un bref instant. Quand je les rouvris, le malaise s'étant estompé, il me sembla que d'infimes détails avaient changé autour de moi : certains objets avaient disparu (la photo de Lucie, prise à l'époque de notre mariage), d'autres étaient apparus (sur les étagères, des dossiers portant des noms que je n'avais jamais entendus). Ce bureau ne paraissait plus être tout à fait le mien ; les changements attestaient d'une influence extérieure, comme si j'eusse partagé cette pièce avec quelqu'un d'autre.
Alors que je tentais de faire le point, de recouvrer mes esprits, un collègue entra et me présenta un mince dossier : «Votre secrétaire vient de partir, elle m'a confié ceci pour vous.» Il va de soi que je n'ai jamais eu de secrétaire... J'ouvris le dossier, sachant déjà ce que j'allais y trouver : une simple feuille de papier blanc, vierge de toute écriture.
Le lendemain, arrivant à mon lieu de travail après une nuit de torpeur morbide, je remarquai une porte, adjacente à mon bureau, qui n'existait pas auparavant. Ma secrétaire factice, Mathilde, m'attendait derrière ; sa moue boudeuse s'éclaira d'un sourire narquois lorsque j'apparus. Bien que j'eusse prévu ce qui allait suivre, je me trouvai brusquement démuni lorsqu'elle dirigea vers moi son regard brûlant, encadré de ses cheveux plus froids qu'une nuit d'hiver. Puis, après avoir fermé la porte de son bureau derrière moi, elle murmura :
« Je pense que tu es prêt, maintenant... Ton accès de puritanisme, la dernière fois, était regrettable, mais il a fini par me profiter, puisque ta frustration est aujourd'hui à son comble ; et puis je ne suis plus ta fille, mais ta secrétaire : dans ces conditions, rien de ce que nous allons faire ne paraîtra scandaleux...»
Elle avait gagné : je m'abandonnai, tout en constatant dans un dernier éclair de lucidité que tout avait été calculé depuis le début pour me faire aboutir à cette situation finale, tous les événements s'étaient enchaînés de façon diaboliquement logique sans que j'en eusse pu mais.
Mais tout n'était pas terminé : je m'étais trompé sur l'objectif ultime de Mathilde, ce monstre dont je resterais à jamais la victime. Dans l'après-midi, on vint m'annoncer que ma femme avait eu à l'instant un grave accident de voiture et qu'elle avait été transportée en urgence à l'hôpital voisin.
Là-bas, un médecin m'accueillit avec un grand sourire : « Monsieur, c'est un miracle ! La vie de votre femme n'est plus du tout en danger, malgré la violence extrême de l'accident qu'elle a subi.» Et, me guidant à travers le dédale des couloirs de l'hôpital : « Je dois vous avouer que, quand elle a été admise ici, nous étions convaincus que rien ne pourrait plus la sauver : le camion a réduit la voiture de votre femme en bouillie, et elle-même était dans un état... déplorable. Puis, il y a dix minutes environ, alors que nos chirurgiens les plus qualifiés faisaient de leur mieux pour augmenter ses chances de survie, votre épouse a brusquement repris conscience et nous a regardés d'un oeil serein ! Nous avons alors remarqué que son état physique était soudain redevenu pleinement satisfaisant : ses blessures s'étaient refermées, et les fonctions vitales semblaient intactes ! Nous y voilà : je vous laisse vous rendre compte par vous-même de la pleine santé de votre charmante épouse ! »
Je me ruai vers le lit de Lucie, dont je n'apercevais pour l'instant que la vague silhouette cachée sous une épaisse couverture ; puis, me penchant sur la couche, je vis, dans un visage brûlant d'une jubilation mauvaise, deux grands yeux noirs qui m'observaient comme par-delà des années-lumière d'obscurité glacée : Mathilde !
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