La Source onirique

La Source onirique

 

Salut à vous, amis humains !

Tout d'abord, veuillez excuser cette intrusion par trop tangible dans vos si charmantes petites vies, mais apprenez que mon geste n'est pas gratuit : il semble en effet que beaucoup des vôtres commencent à s'intéresser de près à l'homme-fiction (l'un d'entre vous a même usurpé ce titre dans une piètre nouvelle de son invention), et il se trouve que ce personnage ne nous laisse pas non plus indifférents, nous autres dieux...

Voilà qui me rappelle que j'ai oublié de me présenter, trompé par le fait que je connais chacun d'entre vous plus intimement qu'aucun de vos proches ne le pourra jamais. Je suis, tout simplement, le dieu du rêve. C'est donc moi qui fabrique vos rêves à partir de vos expériences quotidiennes dans la réalité, c'est également moi qui transforme vos perceptions, qui égare votre esprit, quand vous avez l'impression de perdre pied, quand vous êtes fiévreux ou sous l'emprise d'une drogue quelconque... Mais je ne suis pas là pour me vanter.

Je suis là pour raconter un épisode de la vie de l'homme-fiction, épisode dont je crois être la seule entité capable de vous expliquer les tenants et aboutissants. Ceci s'explique par le fait que, ayant participé à la résolution d'une des péripéties de cette histoire au moyen de mes pouvoirs divins, je me trouve plus que tout autre enclin à la comprendre.

Assez curieusement, le personnage principal de cette histoire n'est pas l'homme-fiction, mais une jeune fille nommée Zéline, qui par sa beauté pourrait surpasser bien des déesses de ma connaissance, et que je surveille depuis sa tendre enfance. Au moment où commence ce récit, Zéline se trouve sur le parvis d'une église, à Versailles.

 

Zéline allait frapper à la porte du presbytère quand celle-ci s'ouvrit sur le visage enjoué du père Silvano, qui s'attrista à la vue de la fillette et dit doucement : "Oh... Bonjour, Zéline. Tes parents ont encore ?..." Zéline fit un vague geste de confirmation, puis le prêtre reprit : "Eh bien... J'allais partir chez des amis, mais ni toi ni moi ne voulons que tu restes seule ici ; alors si tu veux bien, je te propose de venir avec moi. Je pense que ça t'intéressera, et de toute façon, ça ne durera pas très longtemps."

Silvano était ravi de pouvoir distraire Zéline en lui présentant des visages nouveaux et amicaux : les compagnons du prêtre avaient certes en moyenne une dizaine d'années de plus qu'elle, mais ils se montreraient sans doute très attentionnés. En tout cas, ils la changeraient de ses parents tortionnaires... Et puis, qui aurait pu se résoudre à cloîtrer Zéline à l'intérieur d'une église mal éclairée, alors qu'il faisait un si beau temps ?

Quand ils arrivèrent en vue de leur destination, le prêtre entendit sa protégée lui demander : "Vous avez vu la supernova, père Silvano ? Regardez donc, là-bas." Elle tendait le bras vers le ciel, dans la direction d'un espace laissé libre par les frondaisons touffues des arbres voisins. Le spectacle était merveilleux : on eût dit un mince nuage éthéré, qui s'étendait sur une large portion du ciel en de longues volutes vertes et rouges. Silvano n'en croyait pas ses yeux... Un tel événement aurait certainement été annoncé et abondamment commenté par les médias, l'apparition ne pouvait être si soudaine. Absorbé par cette splendeur mystérieuse, Silvano fut peu à peu ramené à la réalité par la voix de Zéline :

"J'en ai rêvé, la nuit dernière. Je savais qu'elle apparaîtrait."

 

Le père Silvano, au bout d'une table entourée de quatre autres personnes avec lesquelles il plaisantait et semblait très bien s'entendre, commença de déballer le contenu de son sac à dos : il y avait là de gros livres, beaucoup de feuilles libres, des dés bizarres et une sorte de paravent. Mais Zéline, assise dans un coin de la pièce, ne faisait pas attention à tout cela : elle était certaine d'avoir déjà vu ce garçon assis à la table de jeu, celui que les autres appelaient Paul. En fait, elle l'avait rencontré en rêve, pas plus tard que la nuit précédente ; dans ce même rêve où la supernova avait brillé de mille feux, pour les attirer tous deux...

Ainsi, tout concordait : Zéline rencontrait Paul le jour même où la supernova apparaissait dans le ciel terrestre. Et Zéline comprit que désormais, tous ses gestes, tous ses efforts, viseraient à accomplir son destin vis-à-vis de Paul, conformément à ce qu'elle avait vu en rêve.

Par moments, elle regardait jouer le père Silvano et ses amis pour tenter de penser à autre chose, car malgré tout cette perspective lui faisait peur ; elle fut aidée en cela par la gentillesse et la drôlerie des participants, qui avaient la délicatesse de s'adresser à elle de temps en temps pour la détendre et la faire rire. Paul... Lui, semblait un peu différent, plus timide, peut-être parce qu'il était le plus jeune de tous, n'ayant sans doute que six ou sept ans de plus que Zéline : il semblait éviter de lui parler, et quand leurs regards se croisaient, le sien se troublait. Peut-être sentait-il confusément qu'un lien étrange les unissait ?

Mais soudain, Zéline fut saisie d'une grande angoisse à l'idée qu'elle risquait de se tromper. Comment en effet pouvait-elle être sûre de la signification du rêve ? N'était-elle pas sur le point de commettre une erreur ? Et puis, au vu de la finesse avec laquelle il incarnait son personnage dans le scénario du père Silvano, Paul semblait certes plein d'imagination et de subtilité, mais se pouvait-il réellement qu'il fût l'homme-fiction évoqué par le rêve de Zéline ?

 

Quand, la partie achevée, Zéline rentra au presbytère en compagnie du père Silvano (la nuit brillait des feux de la supernova), elle était décidée à demander des conseils à celui-ci. Quant à lui, il avait bien remarqué que sa jeune amie avait été troublée par quelque chose ou quelqu'un au cours de la soirée, et il était pressé de la réconforter.

Il parut tour à tour amusé et soucieux à l'écoute du récit de Zéline, qui commença par évoquer son trouble à la vue de Paul, et décrivit enfin la perception confuse qu'elle avait eue en rêve de ce que l'avenir lui réservait. Son protecteur finit par lui répondre, de façon confuse au début, puis de plus en plus exalté :

"C'est incroyable... Enfin, je pensais bien que Paul ferait un jour ou l'autre la connaissance de quelqu'un qui lui apprendrait à maîtriser ses pouvoirs, mais... De là à penser que je serais l'intermédiaire qui lui permettrait de rencontrer cette personne... Et cette personne, en fin de compte, c'est toi, ma Zéline chérie ! J'aurais dû m'y attendre, bien sûr, savoir que tu ne m'avais pas été envoyé par hasard, mais pour qu'un jour je vous permisse, à Paul et toi, de vous rencontrer... Les dieux ont bien fait les choses, ils ont rendu un fier service à l'humanité.

"Mais nous n'en sommes pas là, et tu ne sais pas encore tout ce qu'il te faudrait savoir. Paul est, comme toi, mon protégé, mais pas pour les mêmes raisons. Tu étais bien trop jeune à l'époque pour pouvoir aujourd'hui t'en souvenir, mais, il y a huit ans, un petit garçon a semé un désordre incroyable dans son école primaire du Chesnay en transformant par magie ses camarades de classe en d'autres personnes qui n'avaient rien à faire là, en modifiant totalement le paysage environnant et en invoquant toutes sortes de créatures fantaisistes... Ce garçon, c'était Paul. Quand la situation est enfin redevenue normale, j'ai recueilli Paul, et depuis, je l'aide à empêcher ses pouvoirs de se déchaîner à nouveau.

"Comme tu le vois, tu ne peux plus douter que Paul soit cet homme-fiction dont tu as vu l'avènement dans ton rêve. A présent je t'ai dit tout ce que je savais, mais je ne peux plus t'aider : toi seule connais les secrets qui te permettront de révéler Paul à lui-même."

Le regard de Zéline semble mesurer les espaces insondables qu'il lui faudra parcourir dans les jours étranges qui s'annoncent ; son air triste dans la pénombre, la rend plus belle que jamais.

"Mais, père Silvano... Ce que j'ai vu dans mon rêve, c'était... effrayant ! Tout y paraissait dangereux, et en même temps si sublime...

-- Je comprends, Zéline. Il se peut qu'en effet, après cette incroyable aventure, tu disparaisses de notre monde... Tu ne mourras pas, dieux merci, mais... Tu ne seras plus du tout la charmante petite fille que je vois assise devant moi en ce moment.

"Si tu le désires, tu peux renoncer, oublier cette folle histoire : la décision n'appartient qu'à toi.

"Quand tu te sentiras prête, je t'emmènerai voir Paul."

 

Le lendemain matin, un dimanche, Silvano conduisit Zéline devant la maison où vivait Paul, puis il repartit à l'église célébrer la messe, le coeur empreint d'une douce ferveur païenne. On amena Zéline jusqu'à la chambre de Paul, où celui-ci était occupé à lire une bande dessinée. Il sursauta et rougit en voyant entrer la jeune fille au visage d'ange.

"Bonjour, dit celle-ci. Puis, calmement, comme on révèle un intime secret, elle reprit : le moment est venu pour toi de retrouver tes pouvoirs, Paul, car tu seras très bientôt appelé à manipuler les liens ténus qui unissent le rêve et la réalité, ceci pour le bien de l'humanité future. Et je suis celle qui saura te guider jusqu'aux sources de la fiction."

Quand Zéline lui eut raconté son rêve et lui eut fait part de l'assentiment du père Silvano, Paul parut anéanti par le fardeau qui allait peser sur lui ; mais il savait qu'il n'avait aucun moyen d'échapper à son destin, à sa nature profonde. Ou alors il rejoindrait la foule de ceux qui subissent mollement la réalité sans jamais parvenir à y insuffler la moindre bribe de rêve...

Aussi Paul se déclara-t-il prêt à faire tout ce que Zéline exigerait de lui.

 

Ils s'installèrent seuls dans une maison éloignée de tout, car Zéline voulait protéger Paul de ce qui pouvait le soumettre à la banalité de la vie réelle : famille, amis, objets et décors communs. C'est dans cette maison qu'elle commença l'enseignement qui devait permettre à Paul d'appréhender les choses imaginaires : elle compléta tout d'abord la culture de son élève en lui faisant lire, voir ou entendre toutes les oeuvres d'art dans lesquelles des éléments de pure fiction venaient se greffer sur le réel. Puis elle lui apprit à discipliner son imagination en lui faisant faire de menus travaux d'écriture. Il progressa si vite qu'au bout de deux semaines, Zéline put passer à la dernière phase de son enseignement. La supernova brillait toujours de ses couleurs vives dans le ciel.

Il s'agit alors pour Paul d'écrire des nouvelles, sur des sujets de son choix, dans lesquelles il essaierait de transfigurer la réalité pour la rendre la plus agréable possible. Il passa ainsi plusieurs jours à écrire à plein temps, sous l'oeil attentif de Zéline ; et très vite, la puissance d'évocation de sa prose devint absolue : les moindres émotions décrites atteignaient au sublime, les mots employés étaient tous d'une justesse parfaite... Zéline sut alors qu'il était prêt.

(Chaque soir, Zéline persuadait Paul de venir faire une promenade dans la campagne avoisinante, afin de ne pas fatiguer ses facultés de concentration et d'invention. Ils s'asseyaient tous deux au sommet d'une colline, et contemplaient le paysage, tout en discutant de choses apaisantes. Certains soirs ils se tenaient par la main, souvent ils allaient même jusqu'à s'enlacer. Plus tendrement que je ne saurais le conter...)

 

C'est alors que j'intervins : Zéline savait que Paul pouvait à présent franchir la dernière étape, et elle se sentait prête à la franchir avec lui. Mais comme cette dernière étape consistait en une épreuve que la réalité ne permettait pas de surmonter, je me permis d'aider nos deux héros...

Une certaine nuit, ils dormaient à la belle étoile, la petite Zéline blottie entre les bras de Paul, quand un mince berceau de lumière, descendu de nulle part, vint les recueillir pour les emmener au firmament. Ils se réveillèrent au milieu d'une nuée d'astres scintillants, passèrent quelques heures d'extase à admirer les splendeurs de l'infini cosmos, puis s'embrassèrent une dernière fois, avant de plonger au coeur de la supernova.

Plus tard, Paul retourna sur Terre en tant qu'homme-fiction. Quant à Zéline, elle décida de rester parmi les astres ; mais je sais bien que, tout comme moi, elle aime à jeter de temps à autre un regard amical sur votre espèce.

 

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