Théorème de l'

Théorème de l'Amour Unique

 

"Je connais bien l'amour ; c'est un sentiment pour lequel je n'ai pas d'estime. D'ailleurs il n'existe pas dans la nature ; il est une invention des femmes."

Montherlant

 

Voici bien longtemps que les visages humains ont cessé de m'inspirer, comme ils l'avaient pourtant toujours fait au début de ma longue et féconde carrière d'écrivain. Ils semblent tous avoir été lissés, normalisés depuis la découverte du T.A.U., si bien qu'il n'en reste plus guère que de deux sortes : les uns cherchent l'amour, mais la certitude d'y parvenir tôt ou tard (certitude énoncée par le T.A.U., résultat de postulats indéniables) a effacé toute trace de l'anxiété et du désespoir qui faisaient jadis le charme de cette quête éperdue ; les autres ont trouvé, après des années plus ou moins longues d'errance ou de passivité, l'amour unique, idéal et nécessairement ultime. Confiance béate ou bonheur facile, telles sont désormais les seules émotions exprimées par les bons citoyens de notre planète.

Fini le temps des héros, des impuissants et des séducteurs ; symboles de temps révolus, aventurières, femmes frigides et demi-mondaines n'existent plus que dans les songes de rares originaux ayant choisi de déserter le monde réel.

Les romans ne se vendent plus ; et les miens, dans lesquels j'ai pris le parti de ne jamais faire figurer le moindre sentiment amoureux, encore moins que les autres... Parler d'explorateurs infertiles, d'Atlantes érudits, de cow-boys maléfiques et de marchands d'astronefs n'est certes pas un bon moyen d'intéresser les lecteurs modernes, qui réclament invariablement les récits véridiques de passions rendues possibles par l'intercession du vénéré T.A.U.

 

Malgré tout, je fus pris ce matin du désir de me mêler à la foule, comme au bon vieux temps, avec le vague espoir d'être confronté à des spécimens d'humanité plus intéressants que la moyenne ; le risque d'assister en direct à une éroscopie réussie me refroidit néanmoins, et je décidai donc d'attendre les heures creuses pour prendre le train sur la ligne Versailles-St Lazare.

A peine avais-je pris place que je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête et mes yeux s'écarquiller devant le spectacle inconcevable qui se déroulait juste devant moi : une jeune fille, d'apparence pourtant stricte et fort respectable, lisait mon dernier livre ! "Ennemi du Cosmos", par Alban de Bricyol : mon chef-d'oeuvre... Cela faisait une vingtaine d'années qu'il ne m'avait plus été donné de vivre une telle extase : avant la formulation et la divulgation du T.A.U., j'étais même coutumier du fait, car mes trois premiers romans avaient remporté un très-vif succès, mais, depuis, les gens s'étant détournés de la fiction au fur et à mesure que les éroscopes envahissaient les lieux publics, j'étais retombé dans l'anonymat le plus humiliant. Convaincu d'avoir affaire un esprit fort et indépendant, je décidai d'aborder cette jeune personne :

-- Excusez-moi, Mademoiselle ?

-- Oui ? Bon, qu'est-ce que vous voulez ?

-- Eh bien, pour tout vous dire, je suis l'auteur de ce livre que vous semblez prendre si grand plaisir à lire, et je me félicitais qu'il se trouvât encore des personnes qui, comme vous-même, parussent savoir goûter la dive Fiction malgré l'abominable prosaïsme qui donne le siège à nos âmes oppressées par -

-- N'en dites pas plus, M. de Bricyol, je ne suis pas celle que vous croyez : vos paroles sont aussi pompeuses et ridicules que votre prose est désuète et inutile. Le dégoût que vous prétendez éprouver envers le sentiment amoureux est en soi méprisable, et révélateur de votre insanité, mais c'est le prosélytisme dont vous faites preuve dans vos écrits qui prête le plus à sourire ! Ces malheureux héros que vous voulez faire passer pour des parangons de virilité, mais dont chacun de vos lecteurs perçoit le désarroi et la frustration ; ces piteuses aventurières qui crient "Je n'ai nul besoin d'amour !" ou "Il ne me chaut de vagues désirs ni de vaines passions !"... Et vous appelez ça des personnages de roman !

-- Parfaitement, fillette, et ce ne sont pas vos élucubrations de petit mouton abreuvé à la bêtise du monde moderne qui m'en dissuaderont, car je constate avec surprise et déplaisir que vous n'êtes qu'une autre des innombrables victimes du T.A.U.

-- C'est-à-dire une autre des personnes qui n'ignorent pas ce qu'aimer veut dire...

-- Aimer ! L'amour ! Toujours ces mots vides de sens ! Au contraire, ma petite dame, une lamentable pucelle telle que vous ignore tout de ces choses...

-- Non ! Je sais la seule chose qui importe vraiment, à savoir qu'il y a quelque part sur Terre un homme, ou un petit garçon, auquel je suis inéluctablement destinée : et quand je l'aurai rencontré, je connaîtrai le bonheur, un bonheur idéal, éternel...

-- C'est bien, vous avez bien appris votre T.A.U...

-- Et quant à me traiter de pucelle, cela montre bien toute la perversité de vos pensées, car vous confondez amour et sexualité !

-- Toutefois, vous ne nierez pas... Mais passons : vous avez raison, le plaisir offert par le sexe est encore plus gratuit et vulgaire que le bonheur de se croire aimé...

-- Pauvre homme ! Monsieur, permettez -

-- Non, ne partez pas, car je suis en verve et ne désespère nullement de vous modeler à ma guise. Ainsi, vous croyez que l'amour mène au bonheur, Mademoiselle ? Au fait, quel est votre nom, sans doute Marie, Charlotte ou Virginie, comme toutes les filles de votre âge...

-- Cosette.

-- Cosette ? Ma foi, oui, c'est une autre amoureuse fameuse. Et donc, vous pensez que le bonheur ne se puisse concevoir sans amour ?

-- Précisément.

-- Mais alors, pardonnez-moi, mais que pensez-vous de ces autres passions que sont l'aventure, l'art, mieux, la création, et surtout la peur ? Et le rêve, qui les contient toutes ?

-- La peur ?

-- Mais oui.

-- Vous pensez donc que la peur se peut comparer à l'amour ? Vous êtes d'un ridicule !

-- Au contraire ; et d'ailleurs... Si l'on y songe, la peur est une espèce d'amour : avoir peur, c'est $ere amoureux de l'Inconnu, des ténèbres, de l'horreur : toutes choses qui sont infiniment plus sympathiques que les êtres humains, n'ayant ni la fausseté, ni la fourberie ni l'insignifiance de ces derniers.

--Vous déraisonnez ! La peur... C'est désagréable, ça vous donne la fièvre et vous empêche de dormir !

-- Quand bien même ? Enfin, si vous la réduisez à ces détails, c'est que vous ne l'avez pas éprouvée bien profondément, tant pis pour vous.

-- Quant à vos autres passions, ce sont des vices solitaires, tandis que l'amour se fait et se vit à deux !

-- Charmant ! Ainsi, l'art, un vice solitaire... Peut-\'eatre ; mais si vous connaissiez les arts aussi bien que moi, je pense que vous découvririez aisément que leur existence rend superflue celle de l'amour. Ainsi, les films de Rohmer parlent si bien d'amour fantasmées qu'ils finissent par rendre les passions réelles bien foibles et décevantes en comparaison. Et certaines chansons d'XTC...

-- Je ne connais pas ces gens, et n'en veux rien savoir !

-- Ah ! Alors, tout s'explique...

-- Monsieur, voici ma gare, je n'aurai pas à supporter plus longtemps vos sarcasmes ; offrez-moi le privilège de ne pas vous saluer.

-- Mais, ma chère petite, j'allais vous en prier... Pour ma part, je vous saluerai toutefois : puissiez-vous trouver le bonheur dans votre quête de l'Amour Unique ! Puisque telle est la formule d'usage...

Ce soudain départ me priva du plaisir de demander à Cosette quelle étrange perversité pouvait bien la pousser à lire mes oeuvres malgré l'aversion que celles-ci lui inspiraient... Je venais d'échafauder quelques rapides hypothèses à ce sujet quand ce fut à mon tour d'être abordé, par un homme à la chevelure hirsute, dont la mise générale et le visage nerveux ne pouvaient manquer d'inspirer la défiance à des interlocuteurs que l'on devinait rares.

-- C'est à quel sujet ?

-- M. de Bricyol, permettez-moi... Je m'appelle Conan, et -

-- Ah ! Voilà un nom qui laisse présager d'un honnête homme, avec un solide bon sens et des instincts subversifs !

-- Je vous laisse juge ; et... Bref, je fais partie d'une académie de libres penseurs opposés au T.A.U., et j'aimerais à ce titre rendre hommage au grand homme que vous êtes, comme vous venez encore une fois de le prouver dans votre discussion avec cette pitoyable jeune femme. (Pardonnez-moi, mais j'étais assis non loin et n'ai pu me résoudre à ignorer cette réjouissante démonstration de votre génie.) Au nom de mon humble confrérie, donc, merci de défendre les valeurs qui nous sont chères.

-- J'ignorais qu'il existât de tels cénacles, et vous me voyez sincèrement ravi de cette nouvelle : ainsi, il subsiste des êtres à l'âme noble et courageuse, qui entendent la vacuité de notre civilisation, et à qui mes livres servent de remparts spirituels contre la débilité triomphante ! Je suis un homme comblé !

-- Eh bien... J'hésite quelque peu à vous le dire mais, pour ne rien vous cacher, certains aspects de votre pensée ne sont pas tout à fait du goût de mes confrères. Ainsi, nous sommes d'accord avec vous pour dire (en simplifiant) que l'amour est une chose abjecte dont l'art et les gens bien nés se devraient détourner, mais nous pensons que le sexe, lui, mérite une place autrement conséquente dans nos vies et vos écrits...

-- Quoi ? Mais c'est absurde ! Nier l'amour tout en faisant l'apologie du sexe serait le comble de la grossièreté !

-- Au contraire, là est la véritable subversion, là réside le moyen de transformer notre société immobiliste en une société de plaisir ! Car enfin, vous n'allez tout de même pas prétendre que faire l'amour ne vous procure pas une jouissance extr\'eame...

-- Certes, mais il n'est plus question de faire l'amour dans une société où l'amour est devenu une loi régie par le T.A.U. ! A moins bien sûr d'avoir déjà renconté l'amour unique à la suite d'une éroscopie, mais ce n'est pas mon cas, Dieu merci.

-- Incroyable ! Ainsi, vous n'avez plus fait l'amour depuis la découverte du T.AU., il y a presque vingt ans, c'est ce que vous êtes en train de me dire !

-- Parfaitement ! Et j'en suis fier ; si vous croyez que je doive en avoir honte, c'est que, pas plus que cette malheureuse Cosette vous n'avez compris le sens de la vie !

-- Le sens de la vie ? Je veux plutôt croire que votre abstinence vient de la difficulté qu'il y a à rencontrer des femmes ouvertes à l'amour charnel, hors des liens sacrés du T.A.U... Mais croyez-moi, il y en a : notre cénacle en connaît un certain nombre qui seront toutes prêtes à vous rallier à nos vues...

-- Jeune impudent ! Engeance infernale ! (Trouverai-je jamais un lecteur qui me comprenne ?) Je ne veux pas de vos minables courtisanes, et je trouve votre lubricité bien plus blâmable que la niaiserie du commun. Parmi les victimes du T.A.U., vous et vos semblables êtes les plus à plaindre : vous prétendez faire l'amour, mais quand il n'y a pas d'amour, j'appelle cela faire le rien ! Alors, à moins d'être sottement nihiliste...

-- Voilà bien des phrases d'écrivain ! Mais excusez-moi, M. de Bricyol, je me rends compte de mon extrême maladresse, et jamais nous n'eussions dû aborder ce sujet, qui n'est finalement qu'un détail dans notre vaste système de pensée. Je suis trop honoré d'avoir fait votre connaissance pour vouloir m'attirer vos foudres, contentons-nous donc d'évoquer la désespérante banalité obscurantiste de l'amour moderne...

-- Fort bien, cher Conan, c'est d'accord, je mettrai vos convictions libertines sur le compte de votre jeunesse. Pour en revenir à...

C'est alors que survint le signal sonore tant abhorré, qui m'avait fait redouter ce voyage aventureux au milieu du peuple : l'éroscope fixé au milieu du wagon s'était mis en branle...

 

-- Malepeste ! Imprudent que j'ai été de m'embarquer dans cette galère ! Me voilà pris au piège, contraint d'assister au spectacle le plus affligeant qui se puisse concevoir ! Voici l'heureuse élue qui se lève, confuse, elle regarde son bracelet éroscopique qui brille de mille feux, elle rougit, elle n'ose croire à sa félicité, la gourgandine ! Elle regarde à l'entour, pressée de découvrir son futur mari, l'homme idéal, son unique amour ; mais il se cache, le timide, on ne l'aperçoit nulle part, c'est bien étrange... Vous ne semblez guère goûter le spectacle, Conan, je vous vois tout blême et renfrogné... Moi-même, je trouve bien sûr tout cela abject, mais l'air tout à fait niais de cette petite est du plus haut comique, regardez plutôt ! Mais, Conan, qu'avez-vous ? Vous paraissez... -

Je fus pris d'un haut-le-coeur quand je vis le jeune homme, l'air un peu honteux d'abord, sortir de sa poche intérieure un bracelet éroscopique, aussi rougeoyant que celui de la jeune femme, puis courir plein d'une neuve exaltation au devant de sa promise, sous les vivats de la foule éperdue de gratitude envers le T.A.U...

 

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