normal sans titre

Zéline, l'Invasion et moi

Zéline est une petite fille de neuf ans, et que j'aime, et qui m'aime, tralala tralalère. Nous avions huit ans d'écart (et je n'avais pas un an, bien sûr, mais dix-sept, à l'époque, entendons-nous bien) ; d'ailleurs suis-je bête, nous les avons toujours, ces huit ans d'écart, autrement il faudrait s'inquiéter, ah ! ah! elle est roide celle-là ! Ah oui, sauf que, j'oubliais, Zéline est morte maintenant, donc ça vaut plus.

Bon : il faudrait peut-être que je me concentre, nom de d'là, sinon je ne finirai jamais cette histoire. Mais si vous saviez dans quel état de tension permanente je vis ; état que vous comprendrez aisément quand vous aurez achevé de lire mes tristes aventures...

Donc, Zéline était une fille sublime, une sorte de petite amie pour moi si vous voulez, mais le terme est sans doute malvenu pour désigner une fillette de son âge. En tout cas, c'étais la seule fille pour qui je témoignais de l'intérêt : non seulement elle était belle comme tout (avec un regard d'une intensité telle que l'on aurait cru qu'elle se maquillait au khôl, ce qui eût tout de même été étonnant ; et des cheveux si sensuels, et des traits si fins et mignons...), ce qui est heureux, mais en plus elle était gentille et s'intéressait à plein de choses peu communes à son âge. Elle lisait de la science-fiction, par exemple, ce qui est assez incroyable, surtout que je ne vous parle pas là de daubasse, hein, pas du Barjavel, du Asimov ou des novélisations de films à la con, non non mes potes, elle lisait du Dick, du Ballard, du Silverberg et j'en passe. Et elle commençait même à écouter du rock'n'roll ! Et, encore une fois, plutôt les Kinks que Nirvana ou les Cranberries, Dieu merci ! (Enfin bon, Dieu, hum ! hum ! comme dirait Alphonse Daudet)

Bon : il faut encore que je me calme, ce que j'écris est peu lisible ; cher lecteur, veuille me pardonner ma surexcitation.

Zéline vivait seule dans une petite maison, dans la forêt, un peu à l'écart de Versailles ; elle avait coutume de m'y attirer au moyen de je ne sais quelles ruses de papoose, et chaque fois je m'y laissais prendre. Ainsi, le jour où commence vraiment cette histoire...

 

Zéline me téléphona pour me dire, tout affolée, qu'elle venait d'entendre une explosion dans son jardin. Elle me jura que "cette fois, c'était vrai", mais cette précaution était bien superflue car je n'avais nullement l'intention de refuser son invitation.

Comme d'habitude, sur le chemin étroit et ombragé qui menait chez elle, je pensais à notre relation, et comme d'habitude je ne cessais de louer ma bonne fortune : même si Zéline me privait pour l'instant des plaisirs que j'aurais pu partager avec une fille de mon âge (pour l'édification du lecteur, je rappellerai par exemple qu'il est rare qu'une fillette de neuf ans possède des seins), je ne pouvais imaginer de plus grand bonheur que celui que je ressentais en sa compagnie.

La porte était ouverte : j'entrai et entendis aussitôt des pas à l'étage ; puis je vis Zéline courir à moi, bras ouverts, si belle que comme toujours j'en tombai presque à la renverse. Quand soudain :

"Stop ! Plus un geste !" (une voix désagréable, extrêmement rauque, évoquant une gorge rongée par un cortège de polypes). Zéline arrêta sa course à trois mètres de moi. Balayant la salle du regard, je distinguai dans un coin une espèce de gnome fétide qui brandissait une arme aussi grosse que lui. Se présentant, il en profita pour dévoiler ses desseins : "Je m'appelle Kgrk et je viens conquérir votre planète, mgnn...".C'est bien ce que j'imaginais, mais une chose m'intriguait :

-- Fort bien, monstre, mais pourquoi t'es-tu infiltré dans la demeure de ma douce aimée ? Et pourquoi menaces-tu cette dernière de la sorte ?

-- Hmph ! Je ne suis pas un monstre ! Et si je suis ici, c'est pour te forcer à te faire une peite piqûre, mgnn...

Zéline me cria alors : "Attention, Martin, c'est sans doute un virus qui va contaminer tous les Terriens !"

-- Hmph ! Ta compagne a éventé ma ruse... Mais peu importe, mgnn, de toute façon tu n'as pas le choix. Vois plutôt ceci !

Il fit glisser vers moi un objet constitué d'une seringue et d'un petit boîtier avec un sélecteur à trois positions. -- Pour l'instant, la manette est au milieu ; si tu la pousses vers le haut en t'injectant le contenu de la seringue, tu t'inocules le virus ; si tu la pousses vers le bas, le virus quittera immédiatement ton corps et se propagera partout sur la planète !

-- Et c'est quoi, ce virus ?

-- Oh, une petite maladie, mgnn...

-- Je m'en doute, et m'en amuse : tu es mal tombé, petit lutin, les maladies m'importent peu... Quand j'étais petit, j'avais tout le temps la colique ; ma tension est si basse que je m'évanouis sans raison une dizaine de fois par jour, et j'ai une dent dévitalisée à demi noire ; alors, tu comprendras que ma santé me cause peu de soucis à présent. Donc je garde le virus pour moi, sauvant par ce geste la Terre entière, merci bien.

-- Mgnn, nous verrons...

Je m'inoculai le virus en vitesse, et d'un geste congédiai l'intrus.

-- Hmph ! Garde le boîtier, au cas où tu changerais d'avis ; tu pourras toujours pousser la manette vers le bas...

Puis il partit.

Zéline en pleurs vint se blottir dans mes bras (c'était le moment que j'attendais secrètement depuis le début de mon altercation avec le gnome) :

-- Oh mon amour ! Tu as été si courageux ! Mais dis-moi, quel est donc l'effet de cette drogue venue de l'espace ?

--Mm, je ne sens qu'une légère céphalée... Ce virus est bien piteux, si tel est son unique pouvoir.

 

Durant les mois qui suivirent, en observant les fluctuations de l'intensité de mes migraines, je recueillis divers indices et impressions qui me laissèrent à penser que celles-ci se déclenchaient surtout dans certaines "circonstances particulières" que vous allez bientôt cerner... Pour renforcer ma conviction, je me livrai à une petite expérience avec l'aide de Zéline.

Je lui amenai un jour la cassette vidéo d'"Indiana Jones et la dernière croisade" ainsi qu'un minuteur, puis lui tins à peu près ce langage : "Alors voilà ce que je voudrais que tu fasses : tu regardes ce film, en essayant de ne penser à rien d'autre, ce qui ne devrait pas être difficile car il est passionnant ; puis, quand le minuteur sonne, tu arrêtes le film et tu essaies de penser très fort à moi, par exemple à tout ce que nous avons fait ensemble, comment nous nous sommes rencontrés, comment ce sera quand nous serons mariés, enfin je te laisse choisir ; tu fais ça pendant cinq minutes, puis tu me téléphones, d'accord ?"

Puis je retournai chez moi et écoutai un disque : au bout de quelque temps, le "bruit de fond cérébral" en moi (une sorte de mal de tête diffus mais constant auquel je m'étais habitué) fit place à un déchirement atroce qui me vrilla l'esprit et m'empêcha tout bonnement de penser jusqu'à ce que Zéline m'eût appelé et eût donc cessé de concentrer ses pensées sur moi.

Essai concluant : mes soupçons s'en trouvèrent immédiatement confirmés. Saloperie de virus ET à la con.

 

Quatre ans plus tard, j'étais a priori heureux comme tout : la puberté avait avantageusement transformé Zéline tout en lui conservant malice et candeur ; tous les garçons étaient amoureux d'elle, mais elle n'aimait que moi, aussi me semblait-il que mon bonheur ne pût jamais être égalé, tout du moins dans la réalité ; je jouais de la basse dans un groupe de good ol' rock'n'roll, "Les Oreillers d'Outre-Espace" ; et le virus me laissait à peu près tranquille tant que je veillais à ne pas attirer l'attention de mes pairs.

Mais je n'ai pas pu m'empêcher de commettre une grave erreur, dont bêtement je ne me représentai pas immédiatement les terribles implications : j'ai écrit une excellente chanson, qui a propulsé "Les Oreillers d'Outre-Espace" au sommet...

Les effets ne s'en firent pas attendre : à chaque fois que cette chanson passait à la radio, je sentais mon crâne près d'éclater, je me tordais de douleur. Quelle horrible injustice... Pourquoi la joie du premier succès, que j'aurais voulu goûter comme Alice Cooper quand en 1971 pour la première fois il entendit un animateur radio passer "I'm eighteen", m'était-elle ainsi galvaudée ?

Très vite je me rendis à l'évidence : il me fallait trouver un moyen d'échapper à cette malédiction, et le seul moyen envisageable était bien sûr de pousser la manette que m'avait donnée Kgrk vers le bas... Je me disais qu'en quittant mon corps et en investissant six milliards d'êtres humains le virus perdrait toute virulence. De toute manière, peu me chalait le sort de ces gens ; je ne songeais qu'à Zéline. Avec le vain espoir de la protéger quelque peu, j'attendis qu'elle aille passer une semaine en Grèce avec sa classe pour opérer le "transfert".

 

Le lendemain, devant les yeux éberlués des téléspectateurs du monde entier, les présentateurs d'émissions télévisées du monde entier moururent affreusement les uns après les autres : les yeux de l'un éclataient comme des bulles de savon et laissaient le passage à un torrent de sang s'écoulant des orbites vides, tel autre laissait échapper de la matière cervicale fondue par les oreilles et la bouche...

Les deux jours suivants, les rubriques nécrologiques dans la presse s'alourdirent considérablement : les personnalités politiques du monde entier s'étaient donné la mort pour oublier la souffrance, tous les acteurs célèbres avaient été foudroyés tandis que des spectateurs -- ceux qui n'avaient pas succombé à la panique ambiante -- regardaient leurs films dans des salles de cinéma aux trois quarts vides.

Dans la semaine qui suivit, les journaux cessèrent de mentionner ces décès de peur de démoraliser le peuple, mais c'était peine perdue car le mal était fait.

J'enquêtai alors de mon côté pour constater l'ampleur du désastre, je me rendis aux domiciles des célébrités parisiennes, j'appelai des amis à l'étranger. C'est là qu'une tristesse sans fond commença de m'envahir : tous les écrivains que j'aimais, tous les chanteurs que j'idolâtrais, tous étaient morts ou presque. Ainsi en fut-il des "trois divins J.C." : quand je téléphonai à Vienne, on m'informa que Jonathan Carroll était mort la veille ; et un ami anglais m'apprit dès qu'il en fut certain que Jarvis Cocker et Jonathan Coe avaient été tués eux aussi. Et ainsi, Jean-Pierre Léaud, Roland Wagner, Robert Silverberg, Ray Davies... Tous morts. Tous ces artistes cosmiques, mes maîtres à penser, me laissaient orphelin... Par ma faute. Pourtant, je ne me sentais pas tellement coupable : je savais que tout autre que moi aurait fait la même chose ; en tout cas je m'en persuadai. Car à présent, le fait d'avoir causé la ruine du genre humain me fait tout de même me sentir quelque peu mal à l'aise...

Sur le moment, malgré tout, c'était surtout Zéline qui comptait à mes yeux. La pauvre, elle croyait souffrir d'une simple migraine et restait au lit toute la journée ; mon amour, comme je regrette... Evidemment, avec tous ces garçons qui sans doute passaient leurt temps à échafauder des plans pervers pour la séduire, ou pire à tenter de se satisfaire de son dédain, la douleur devait être atroce. Pour ne pas l'alourdir, je tentai de rendre ma passion transparente, mais j'avais peu d'espoir quant à l'issue de ce combat... Zéline ! Je ne t'oublierai jamais...

 

Dans les semaines suivantes, je vis les membres de l'espèce humaine changer quelque peu : chacun vidait son esprit, oubliait l'existence des autres par peur de subir la contrepartie inévitable de liens sociaux ; de nouvelles célébrités d'un jour remplacèrent celles qui étaient mortes, et bien sûr moururent elles-mêmes ; la politique devenue impossible, les nations sombraient dans l'anarchie.

Hier, Kgrk et ses hordes de compatriotes sont venus balayer les survivants et prendre possession de leur nouveau domaine.

 

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