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DEJA
MORT . . .
"
... mes films procèdent d'une réaction contre
une tendance actuelle de la société japonaise,
de plus en plus influencée par la technologie et la philosophie
moderne occidentale. Mes films se veulent une réaction
très forte contre cette influence grandissante. Mes films
sont du pus sur le visage de la culture japonaise. "
Takeshi Kitano in Les Cahiers du Cinéma (518), novembre
1997, p. 42.
Lorsque
Takeshi Kitano travaille sur un nouveau projet, il commence
systématiquement par lui donner un simple numéro,
en guise de working-title, comme s'il ignorait de quoi son film
allait traiter. Son dernier opus fut d'abord désigné
par le code volume 9, longtemps avant d'être baptisé
Aniki mon frère. Sans être un énième
tome d'une encyclopédie personnelle du cinéma,
Aniki mon frère est une pierre supplémentaire
de son édifice, une avancée logique dans son oeuvre
cinématographique - peut-être même un aboutissement.
Mais vers quoi lorgne le cinéma de Takeshi Kitano ?
Une
familiarité avec la mort.
Avec Violent COP, sa première réalisation, dont
la traduction littérale du japonais signifie " attention
cet homme est dangereux, prenez garde ! ", Takeshi Kitano
créait une sorte de Terminator japonais, mâtiné
de Dirty Harry, faisant respecter l'ordre et la justice au détriment
de toute morale. Son personnage n'a ensuite que peu évolué,
oscillant allègrement entre flic et voyou. Ce qui compte
pour Takeshi Kitano, c'est la familiarité de son personnage
avec la mort et la violence. Avec L'Été de Kikujiro,
cette préoccupation fut mise en suspens au profit d'une
parenthèse ludique et sentimentale exploitant la veine
du comique troupier, manzaï qui l'a rendu populaire au
japon. Comme si ce qu'il avait entrevu de lui-même ou
de l'âme japonaise dans son film précédent
l'avait effrayé. Takeshi Kitano pratique cependant régulièrement
l'alternance des genres afin de " détendre la tension
", comme il aime à dire. Sans doute l'avait-il laissé
à son comble avec l'opus 7, Hana-bi. Nishi, le personnage
interprété par Kitano - son double - avait finit
par y succomber, en se suicidant avec sa femme, face à
l'Océan Pacifique. La caméra panotait et laissait
Nishi hors champ au moment du suicide, comme une note d'espoir
improbable. Et le voilà qui refait surface de l'autre
côté de l'océan, à Los Angeles, dans
Aniki mon frère, régénéré
dans la peau de Yamamoto, mais conscient de son destin funeste
vers lequel il fonce sans un doute.
Macabres
drippings pollockiens.
En fait, Aniki mon frère termine le travail entamé
dans Hana-bi. Les indices graphiques clairsemés dans
le volume 7 nous le confirment. Prenons les idéogrammes
japonais qui encadrent la narration. Au début de Hana-bi,
Nishi trouve sur sonemplacement
de parking un immense graffiti signifiant " Crève
! ". Le ton du film est donné. Plus tard, une des
toiles de son ami, Horibe, dévoile un sanglant idéogramme
: " suicide ". Le film ne peut s'empêcher de
parler directement au spectateur, de prendre vie en quelque
sorte...
Dans
Aniki mon frère, le message est plus explosif Il n'est
qu'éclaboussures de sang, mêlées de morceaux
de cervelles sur les murs - macabres drippings pollockiens marquant,
peut-être, le passage de Kitano aux U.S.A. et une adaptation
de son art... Là Mort noircit, petit à petit,
l'espace vital d'Aniki et de ses frères d'armes. Rien
de plus naturel donc, que près de la fin, la grande faucheuse
vienne inscrire son nom dans le quartier général
d'Aniki, où les cadavres de ses frères morts sont
disposés (mais-par qui, par quoi ?) de manière
à former l'idéogramme japonais : La Mort. La Mort
est la figure récurrente d'Aniki mon frère, elle
envahit tout. S'il débute par un aéroport grouillant
de vie, il se termine dans la solitude du désert. Dans
l'intervalle, Aniki tue, se fait tirer dessus, prend conscience
de son humanité et perd sa famille d'adoption. À
partir de là, la Mort se rapproche de lui inéluctablement.
Une mort si présente que le raid nocturne des hommes
d'Aniki dans une base mafieuse donne lieu a un massacre, filmé
du seul point de vue d'un mort ! Spectacle merveilleux où
seuls les éclairs des tirs brisent la nuit en illuminant
par intermittence le visage d'un des assaillants, suicidé
avant l'assaut...
Pour
le connaisseur de l'œuvre de Takeshi Kitano, la Mort s'affiche
même dans l'effet d'écho qu'il entretient entre
ses films. Dans Aniki mon frère, Kitano se répète,
fait du surplace... dira-t-on. Sans doute parce qu'immergé
dans un environnement américain, il semble encore plus
noyé par les motifs de ses films japonais. Jeux de plages
ou d'enfants, attachement à des valeurs surannées,
parcours suicidaires, héros laconiques s'exprimant à
coups de poings ou de feu, violence ritualisée, palliatif
à l'amour charnel, qui parle pour le héros mutique...
Ce statisme affiché n'est-il rien d'autre qu'une mort
rampante et contagieuse qui fait le sujet même d'Aniki
mon frère ? Yamamoto, nouvel avatar de Kitano, sorte
de huitième samouraï, semble venir d'une autre époque.
il obéit aveuglement à des règles d'un
autre temps - désuètes pour la plupart de ses
contemporains. Il est comme inadapté, déjà
mort, en quelque sorte. Ce yakusa, féroce bushi (noble
guerrier), samouraï moderne, respecte et honore son oyabun
- parrain yakusa quitte à lui sacrifier sa vie. Il vit
pour la Famille mais au gré d'une guerre des gangs pour
le pouvoir de son clan, " son existence même dérange
". Ses nouveaux chefs ont peur de sa fidélité
tenace aux disparus. Ses jours sont comptés. Il part
grâce à la complicité de ses lieutenants
vers l'Amérique où cet aniki (grand frère)
pense retrouver un demi-frère, perdu de vue et complètement
américanisé, dans l'idée de recréer
une autre Famille... Seulement, la (pulsion de) mort étant
si fortement imprimée en lui, sa nouvelle Famille se
fondera sur le modèle yakusa, mais made in U.S.A., métissée.
Aniki
n'a pas peur de mourir et semble même en phase avec la
Mort, qu'il contemple silencieusement, cachés derrière
ses lunettes. On pourrait presque dire qu'il la laisse s'approcher
pour mieux la devancer, comme s'il ne cherchait que cela depuis
son départ forcé du japon...
Réveil
d'entre les Morts
Au delà du personnage d'Aniki, le film répète
à l'envie les figures mortifères. Ainsi, le deuxième
plan, Aniki devant l'aéroport, est renversé à
quarante-cinq degrés, avant de se redresser lentement,
comme pour indiquer une chute à venir ou bien un réveil
d'entre les Morts. Plus tard, lors de sa véritable entrée
dans Los Angeles (ville des anges, donc des morts), alors qu'il
recherche son demi-frère Ken, un panneau publicitaire
indique distinctement: " Run into the wall " (foncer
en plein dans le mur). Echo macabre de son accident de moto,
rétrospectivement analysé comme une pulsion suicidaire,
qui éloigna Kitano des plateaux quelque temps. Le panneau
signalétique enterre donc vivant le protagoniste, juste
après l'avoir rendu à la vie. C'est le premier
signe fort d'un réseau qui passe, entre autres, par l'Hôtel
Sunset (" crépuscule " en anglais), où
Aniki signe avec le sang de ses victimes ses premiers succès
dans le grand banditisme américain. Ou encore, le parcours
paradoxal d'Aniki qui commence son entreprise criminelle dans
une baraque sur le toit d'un building mais qui, au gré
de l'ascension sociale, descendra les étages de l'immeuble
pour finir écrasé au sol, dans l'avant-dernier
plan.
Ressourcement
et épuisement du cinéma
Avec Yamamoto, Kitano s'échappe aussi d'un japon qui
ne l'a reconnu comme réalisateur sérieux que bien
après l'Occident. Au pays du cinéma, on s'attendait
à un ressourcement de son écriture de l'épuisement.
Dans ses films sombres, Kitano meurt systématiquement
d'un suicide, brutal ou ritualisé comme l'est le shinju,
duel où les deux parties s'entretuent d'un accord commun,
une figure classique du film de samouraï . Dans Aniki mon
frère, on peut
voir dans cet amour du duel final un hommage fugace à
Sergio Leone, en particulier, et au western spaghetti en général.
Comme - les personnages de Clint Eastwood chez Leone, Kitano
n'a pas de véritable nom, juste un titre... En revanche,
la ritualisation brute et féroce
de la violence ferait plutôt penser à Peckinpah.
La structure du film, raconté par un mort (on a vu qu'Aniki
était condamné puis tué par un épais
réseaux de signes dès le départ ... ),
évoque également des influences aussi diverses
que le Sunset Boulevard (1950) de BillyWilder, ou
plus récemment American Beauty (1999) de Sam Mendes.
Takeshi Kitano revendique pourtant, et souvent avec joie, son
inculture cinématographique. A l'écouter, il ne
semble connaître qu'Akira Kurosawa. justement, Kurosawa
inspira Sergio Leone et, dans une moindre mesure, Sam Peckinpah.
Tous deux régénérèrent, en leur
temps, le cinéma de genre, grâce à ce sang
neuf! N'est-ce pas simplement l'omniprésence de la Mort
dans le cinéma de Kitano qui transparaît dans ces
similitudes ? Sa caméra ne serait alors là que
pour entériner une autre mort, celle du cinéma
qui, malgré des transfusions cinéphiliques massives,
chancelle sous les coups...
Et
comment mieux parler de l'absolu de la Mort qu'en tuant son
propre mode de discussion : le cinéma ! Le cinéma
américain contemporain nous donne un exemple comparable
au binôme Hana-bi / Aniki mon frère. Jim Jarmusch,
d'ailleurs grandement inspiré par le pays du Soleil Levant,
a également traité dans ses derniers films de
la mort des grands genres cinématographiques fondateurs
de l'esprit américain : le western, dans Dead Man (1996),
et le polar, avec Ghost Dog (1999). Il tente ainsi de revisiter
l'Histoire américaine, si indissociable de son cinéma.
L'ambition de Takeshi Kitano est cependant moins politique :
elle est plastique. S'il nie le cinéma, c'est en le privant
de cette confortable narration vitale au cinéma américain.
Ainsi, la seconde moitié d'Aniki n'est qu'une accumulation
de scènes de violence qui ne racontent graphiquement
qu'une seule histoire et ne véhiculent qu'une émotion
unique : la lente progression de la Mort. Dans ces scènes
de tueries, la narration disparaît tout simplement en
faveur d'un déchaînement de la Mort. Telle une
tumeur cancéreuse, la Mort cannibalise le film pour devenir
le film et en profiter pour mettre le cinéma de côté.
Mort
d'une narration annoncée ?
Malgré la transplantation de son univers et de ses obsessions
sur le sol américain, Kitano n'a pas réussi par
cette opération à échapper à une
malédiction japonaise: le cinéma nippon ne peut
s'exprimer que sur des questions existentielles. Exit la société,
place à l'humain et à son bien encombrant corps.
Le cinéma de Shynia Tsukamoto, Takeshi Milke ou Kiyoshi
Kurosawa, pour ne parler que de la jeune génération
japonaise, se confronte film après film aux mêmes
limites. Kitano dit envier l'Amérique car son cinéma
se nourrit de ses traumatismes sociaux et politiques (le Viêt-nam,
le Watergate ... ). Cinéaste japonais, Kitano doit, lui,
" se concentrer sur des problèmes personnels . Comme
ça ne peut être social il se focalise ces derniers
temps sur des problèmes physiques ou mentaux. C'est devenu
une sorte de modèle type. aimerait qu'il y en ait un
autre. Il y a celui des yakusa, avec leur organisation rigide
qui contrôle l'individu. Montrer comment cela fonctionne,
cela aussi constitue une bonne intrigue. " L'extrême
stylisation filmique et narrative d'Aniki mon frère,
sorte de nettoyage par le vide, repose au final sur une caméra
scrutatrice du parcours d'un homme perdu et attentive au surgissement
imminent de sa mort. Les protagonistes s'expriment en artistes
macabres transformant les murs en toiles maculées de
sang... Comme si le seul moyen de marquer leur réalité
physique était de voir leurs têtes éclabousser
un mur, afin de coller à la réalité, au
monde... Le spectacle de la Mort au cinéma ne pouvant
qu'être question de morale personnelle, il est un indice
fantôme de la société. Kitano, homme d'images
(shows TV, peintures ... ), pour se sentir vivre (dans la société)
doit accepter de se sentir mourir image par image, ce qui l'oblige
heureusement - à réinventer et réincarner
constamment son art.
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