L'invité fantastique de Matthieu Baumier, écrivain, auteur de romans et de nouvelles


Philippe Boisnard


Hommage à PNQ1

que peut un corps, qu’est-ce qui est en son pouvoir, que peut-il faire, non pas ce que l’on peut en faire, de lui le posant au loin, non pas ce que l’on peut en foutre, le retournant sur son propre trou, comme un gant, comme s’il était un objet dont on jouit par mégarde, mais que peut ce corps que je suis, irréversible, sans verso, en tant que je parle, que peut le corps qui parle la parole, ce corps où la parole fait corps, s’incorpore au corps du monde sortant de la béance corporelle qui emplit ce monde du corps des mots, de sa parole le séparant de la mort du corps, l’éloignant devenant l’épouvantail de cet horizon, comme un souffle qui serait la morsure de la vie sur la mort, que peut ce corps qui parle et se fait son, devenant sien, sonorité sienne d’une parole donnée, mais perdant le ton dans la distance du son, corps sonore dans l’insonorité du monde qui tourne autour du corps qui parle et le prend pour un fou et se fait et se veut garde du fou, garde-fou de cette voix à lier en tant qu’ennemi car compris comme aliéné du dedans vers le dehors, et voudrait l’empailler car un corps empli de pailles n’est pas un corps qui parle mais feu de pailles = il ne dit que ce que l’on attend de lui en guise de paroles, le corps empaillé est un cadavre muet pour entomologiste, matricule d’état épris des mots cimentés, il est le corps attendu prêt à subir la sanction d’un jugement, la parole de ce corps qu’il n’est pas et qui lui fabrique pourtant on le sait un autre corps, que peut le corps qui se tient vertical, érigé, à l’horizon du sens, en érection, qui parle dans tous les sens de son corps, à commencer par le trou qui l’emplit, à commencer par là où il va finir, le trou de sa mort déjà annoncée au début de tout souffle de vie, que peut ce corps des mots du corps, qui répété est l’inouï de toute audition, le frémissement au touché d’une caresse, la chair de poule traversant l’existence, l’hébétude d’une paralysie en mire de surprise, que peut le corps mutant du dire qui fuse par le trou de la bouche avalant l’air par les trous des pores du corps, l’air = énergie sans chimie qui vibre sur les lamelles des cordes vocales, le corps où s’attache la présence de la parole qui se parle en se faisant corps reflet de corps, tore où la distorsion du corps se compose comme vérité du corps, vanité ?, que peut ce corps vocal, le corps corde vocale étiré de tous ses membres comme membrane de prononciation qui parle du corps, qui corps à corps s’enlace à soi pour mieux appesantir son moi, que peut le corps qui se mâche dans ses mots, qui se fâche des maux imposés à son corps défendant, qui dépossède le monde de sa définition du corps pour ériger/édifier l’oblique de sa trajectoire sans organe, car le corps tu le sais et je le sais, mais on le sait pas, car on sait rien, on ignore tout pensant être tout et ne voyant rien en-dehors d’on ne sait où, c’est là son problème avec le corps, car le corps est sans organe, que peut le corps qui troue la densité des choses, lorsqu’être une chose c’est être mort, car la mort c’est la vérité des choses qui n’ont pas de vie, que peut le corps qui parle jamais en son fort intérieur, mais toujours se répand et se reprend, est repris, au contrefort du monde, se déverse retourné sur la foule, son corps étant extérieur et jamais intérieur, que peut le corps sans intérieur quand tout ce qui le hante se révèle en creux, que peut le corps lorsqu’il est dépossédé de son intimité, celle-ci piétinée par les crocs d’un monde blessé des mors de la loi du corps politique et de sa totalitaire éthique, que peut le corps lorsqu’il nie l’économie que l’on a faite de lui, quand il réalise que la réalité s’est s’isoler de soi, être isolé de soi par la présence des corps des autres, du vide, du trou, O, qui gerce en abîme le on, que peut le corps qui a compris qu’exister c’était s’isoler de ce corps fabriqué à la chaîne, tôt le soir déjà en surface des corps d’image, que s’était s’isoler dans la chair des mots, porte du dire, interface où au seuil, le corps peut être de nouveau assumé comme manquant, comme énigme, comme ce qui pose la question de son propre corps, que peut le corps suspendu à ses mots quand plus rien ne fait corps avec lui, lorsque silencieux il se crie et se tend vers lui corde vocale dans le noeud de folie des mots, des morts, du corps qui tourne autour de lui même comme corps à questionner, à dire, se regardant dans toutes ses facettes, dans tous ses plis, peau de corps écorchée, des mots ruissellent de la sueur des mots dans ce regard du corps, car les mots ont une sudation acide lorsqu’ils viennent du corps, le corps lui aussi acide car pas assis, mais debout à courir à courir après son corps qu’on a jeté au loin pour lui bâtir la prison d’un corps plus conventionnel, avec plein d’organes régulateurs, corps pas assis car à crier le texte de son corps car la parole sur le corps répète la parole du corps, son abîme parlant, que peut le corps qui s’excentre pour mieux se prendre comme centre pour mieux se dire autour de lui comme sujet à dire dans le corps des mots qui ne sont point le corps mais qui pourtant l’indiquent, le pointent, parvenant même parfois à s’incorporer à lui, en devenant sa propre chair, que peut le corps épinglé ici , lorsque tu lis, ce corps à dire et à crier, corps sans dessus sans dessous, car mots en tout sens, corps dans la présence de la mort imminente du sens, imagines corps à voir absent de lui-même pour mieux affirmer sa présence, trou à dire, à faire de la bouche, zygomatique ondoyante en rondeur de lèvres, corps qui s’égraine en corps de lettres qui en grappe s’échappe de la bouche en rond, corps bouché et qui cependant brisant le mur qui l’enceint et l’engrosse de ses mots, peut se vider, sur la scène de son corps, sur la scène face à nous corps touchés par les mots, que peut faire le corps, non pas ce qu’on en fait, car on est des coroners et on aime bien les enterrements, les veillés funèbres, que peut ce corps là, le tien, lorsque je le vois lire, me transir et me plonger face à moi par sa présence de corps, me faisant oublier mon corps de spectateur me faisant devenir corps sentant, que peut ce corps qui se place par le souffle dans un mourir permanent de la voix afin d’affronter au plus prés la mort des mots